Elisabeth Haïk

 

MIRABELLE

 

Mirabelle est une femme pressée. Les journées n’ont que vingt-quatre heures, dont trois ou quatre bâclées pour cause de ruminations insomniaques entre de multiples allers retours dans les lieux d’aisance, dus à la consommation excessive de thé aromatisé aux fruits. Il s’agit donc de ne pas saborder la petite vingtaine d’heures qui restent, car il y a tant à faire dans la vie.


Mirabelle est une femme occupée. Sur une vingtaine d’heures d’éveil, et si l’on excepte les huit heures passées à travailler, il ne reste plus qu’une douzaine d’heures. Autant dire, une misère. Sur la douzaine d’heures, si l’on retranche l’heure du lever-petit-déjeuner-conduite des enfants à l’école, et les deux heures de leur dîner-coucher-heureusement-c’est-la-nounou-qui-se-charge-du-bain, il ne subsiste plus qu’un reliquat de neuf heures. Ce qui est, lorsqu’on y réfléchit bien, totalement déraisonnable pour tout faire.


Mirabelle est une femme préoccupée. Neuf heures, juste neuf heures, desquelles il faut ôter trois longues heures du soir à subir la présence du mari comme une avarie. Nuance, toutefois, sur ces trois heures de mauvais temps : les querelles conjugales s’avèreront parfois suffisamment prenantes pour constituer, en fin de compte, un agréable passe-temps, surtout si elles finissent par laisser la place aux analyses partagées sur des évènements nouveaux concernant le voisinage et les amis.


Mirabelle est une femme affamée. La nourriture est son drame et son pilier central, son combat et sa lutte quotidienne. Alors, pour ne pas s’autoriser à manger, et encore moins à y prendre du plaisir – notion générale inconnue de Mirabelle, mais nous y reviendrons peut-être…- elle gave ses invités hebdomadaires de plats traditionnels copieux et solides, et de salades composées géantes, en énormes quantités. Les énormes quantités de restes ne seront cependant pas perdues, puisque le mari en sera nourri jusqu’à la lie toute la semaine.


Personne, y compris elle-même, ne sait qui est réellement Mirabelle. Ni ce qu’elle aime de façon authentique, ni ce qu’elle traverse lorsqu’elle a mal, ni ce qui la rend vraiment triste. Car ce qui compte seulement, c’est de faire toujours ce qu’il faut, en toutes circonstances. Elle fait ce qui se fait en société et apprend avidement tous les codes. Elle s’efforce de posséder les phrases qui se disent et d’inviter les gens qui comptent pour espérer faire partie de leurs intimes, de même que les nouveaux venus dans le cercle social, pour les prendre sous son aile. Par-dessus tout, elle vit dans la constante terreur de commettre un impair qui la déclasserait aux yeux du monde.


Sans le monde, Mirabelle est seule avec elle-même, perspective totalement insupportable qu’il lui faut à tout prix éviter.
Mirabelle et le mari viennent d’acheter un appartement cossu dans un quartier cossu, et en ont pris pour trente ans.
Quelle que soit leur antipathie mutuelle, ils sont condamnés à faire face ensemble au crédit âprement négocié en cette période de crise et de flambée de l’immobilier.


Ils ne peuvent donc plus divorcer.

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