Sa musique folk aux accents soleil, transporte ses origines malgache, bretonne et africaine. Ses textes, d’une finesse absolue, disent vrai et juste le monde dans lequel il vit, et l’amour aussi…
Mike Ibrahim a un vrai regard, un talent indiscutable, et une émotion palpable.
Et que dire de sa voix? Incroyable aisance, douceur, couleur et musicalité uniques.
Vraie découverte, que son album, La Route du Nord, où tout y est, et en bonne place…
On l’aura compris, Mike Ibrahim est un coup de coeur plein et entier, et je suppute que je vais l’aimer encore plus, vu que son MySpace (très bien fait, allez-y!) affiche des références hautement réjouissantes: Ben Harper, Woody Allen, Benjamin Biolay, le film Prendre Femme, avec Ronit Elkabetz…
Il vient de faire avec un succès éclatant la première partie de Corinne Bailey Rae à la Cigale, et il tourne un peu partout.
22 juillet 2010: Francofolies de Spa (Belgique)
24 juillet 2010: Théâtre Antique de Vienne (France)
25 juillet 2010: Théâtre Antique d’Arles
30 juillet 2010: Des Lyres d’été, Blois
Et au Sentier des Halles, à Paris, les 26 octobre, 2 novembre, 16 novembre, 1er décembre, 15 décembre 2010.
Le cinéma Utopia, qui avait pris l’initiative de déprogrammer le film israélien A cinq heures de Paris, de Léon Prudovsky, pour protester contre l’assaut israélien sur la flottille « humanitaire » et le blocus de Gaza, persiste et signe. Face aux nombreuses protestations reçues, l’un des représentants de la direction des cinémas Utopia a déclaré jeudi 10 juin, qu’il ne s’agissait pas de censure, mais plutôt d’une « déprogrammation ponctuelle » et d’un « geste symbolique et limité dans le temps. »
Une telle attitude ne peut que laisser perplexe. En admettant même qu’elle soit justifiée par une protestation « citoyenne » face à la politique israélienne, en quoi boycotter les tenants de la culture de ce pays pourrait-il avoir une quelconque base logique ?
En quoi se tromper de cible, pourrait-il servir la cause des Palestiniens ou même celle de l’intelligence?
Protester démocratiquement contre la politique d’un Etat, et le lui faire savoir, c’est s’adresser directement aux instances officielles de cet Etat par tous moyens démocratiques à disposition d’un démocrate. Mais tenir pour responsables tous les citoyens d’Israël, au motif qu’ils auraient exercé leur vote (autre argument présenté par la direction d’Utopia) c’est réagir de façon aussi absurde que le boycott des produits français par un certain nombre d’Américains, après la grandiloquente intervention de Dominique de Villepin aux Nations Unies…
Par ailleurs, s’en prendre à la culture ou aux intellectuels d’Israël, n’est-ce pas revenir à considérer que la culture et les intellectuels de cet Etat sont à sa solde, et qu’ils sont mandatés par lui pour propager dans le monde son idéologie ? Et même si cela était ? Aurait-il fallu boycotter en son temps Maiakovski, le plus grand poète soviétique, pour protester contre la politique de Staline ?
Israël n’est pas l’URSS aux pires temps de son histoire.
Israël est une démocratie, la seule du Moyen-Orient, avec une politique qu’il est loisible à chacun, à commencer par ses propres citoyens, de discuter à l’infini. Ses intellectuels sont engagés, exigeants, critiques, et libres de l’être. Quiconque omet de prendre en compte cette réalité essentielle de la vie publique israélienne, est déjà particulièrement mal fondé intellectuellement à se mêler de politique israélienne…
A présent, remettons en cause la vérité qui précède. Considérons, avec certains défenseurs les plus acharnés de la cause palestinienne, qu’Israël n’est pas la démocratie qu’elle prétend, et même qu’elle a instauré un régime d’apartheid, comme on peut le lire ça et là. Oui, allons jusque là, et admettons l’espace de deux minutes l’idée qu’Israël, c’est l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid…
Du temps de l’apartheid, l’Afrique du Sud faisait l’objet de divers boycotts instaurés très officiellement par la communauté internationale, et en ces temps de Mondial en liesse sur le sol sud-africain, il n’est pas inutile de rappeler qu’elle était exclue de la plupart des évènements sportifs mondiaux.
Mais fallait-il aussi boycotter Nadine Gordimer, prix Nobel de Littérature en 1991 ?
Une telle idée n’était évidemment venue à l’esprit d’aucun tenant de la culture en France, et dans le monde, bien au contraire. Fallait-il boycotter Johnny Clegg ? Myriam Makeba ? En un mot, fallait-il boycotter tous les intellectuels sud-africains au temps de l’apartheid ?
Et fallait-il boycotter tous les intellectuels chiliens sous Pinochet ? Tous les intellectuels cubains actuels ? Tous les intellectuels Nord-Coréens non officiellement dissidents, si tant est qu’il en existe et qu’ils soient en liberté ?
Retour à la réalité. Israël n’a aucun point commun, de près ou de loin, avec l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid, ni avec aucune des dictatures précitées. Le boycott des idées, et de la culture, est une pratique que n’aurait pas reniée Torquemada…
Les excès de bien-pensance sont parmi les pires, car ils se font en toute bonne conscience.
Pourtant lorsqu’on s’est trompé, lorsqu’on a commis une boulette, comme c’est le cas de la direction des cinémas Utopia, il n’est pas déshonorant de le reconnaître, et de l’effacer très vite.
Errare humanum est. Perseverare diabolicum.
Nadine Gordimer et David Grossman, l’un des plus grands écrivains israéliens, en 2007.
Max est trentenaire, et a posé un jour ses valises à Tel-Aviv, la ville de tous les possibles.
Comme souvent depuis qu'il existe, Max est en galère existentielle, en transit entre deux appartements (et accessoirement deux boulots), et donc potentiellement SDF. Heureusement, il ne manque pas de ressources et d'amis, et promène son errance immobilière au gré de ses rencontres et de ses hébergements.
Ce voyage dans les espaces est l'occasion pour lui – et pour nous – de faire la connaissance d'une galerie de personnages tous plus loufoques les uns que les autres, appartenant tant à l'espèce humaine qu'à l'espèce canine.
Au travers de ses aventures, Max a également l'opportunité d'approfondir sa (mé-) connaissance de la psychologie féminine, dont la belle Charlotte est l'une des représentantes les plus intéressantes à ses yeux…
************
La Méditation du Pamplemousse est un road movie des villes, une visite absolument non organisée des lieux de vie à Tel-Aviv, et surtout, une aventure tendre et drôle au coeur de la ville branchée israélienne.
Max, sous ses dehors irresponsables et sa légèreté (sa lâcheté, dit-il de lui-même), dépose avec humour des petites touches métaphysiques sur la difficulté d'être adulte, sur les racines qu'on se crée ou qu'on transporte avec soi, et sur l'éternel malentendu entre le masculin et le féminin.
Le héros de Stéphane Belaisch apparaît alors comme le fils naturel de Woody Allen et de Michel Blanc, entre Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe et Viens chez moi j'habite chez une copine.
Morceau choisi.
Le toit ressemblait à un dépotoir: un canapé miteux, des cartons, des chaises en plastique, un barbecue carbonisé…et un hamac.
- Tu peux rester autant de nuits que tu veux sur le toit Max, si Ronite n'était pas là, je t'aurais dit de rester dans le salon, mais tu connais les femmes…
- Pas de problème Arik, merci, c'est super sympa de m'accueillir.
Vu l'état des lieux, ça devait faire longtemps qu'Arik et Ronite ne faisaient plus de soirées sur leur toit. Typique de l'usure du couple. Au début on est plein d'entrain, on veut montrer à tous ses copains qu'on a un pur appart, qu'on est un couple formidable, alors on fait des soirées sur son toit. Puis le temps passe, le quotidien s'installe, une fois que la passion décroît on gravit de moins en moins les escaliers. Conséquence: délabrement du toit, délabrement du barbecue, délabrement du couple. Plus un barbecue est en bon état, plus un couple l'est. Vérifiez autour de vous.
- Y a le chien qui monte et qui descend pendant la nuit, t'inquiète pas, me dit Arik.
- Pas de problème. Merci…
- Allez, bonne nuit…
- Bonne nuit…
Je me suis allumé une clope, j'ai regardé les lumières de la ville. Je me sentais bien, je me sentais libre. J'ai jamais voulu habiter un rez-de-chaussée parce que le rez-de-chaussée c'est trop terrien, on vit pas loin des rats et on est écrasé par une dizaine de locataires bruyants. Sur un toit, on est forcément aérien, avec des perspectives plein la tête, personne au-dessus, juste le ciel, les oiseaux et peut-être un unique propriétaire, invisible, suprême et bienveillant…
Vers 3 heures du mat, je me suis aperçu qu'il y avait également des moustiques, sur un toit. Et aussi les rayons brûlants du soleil, vers 5 heures du mat.
Entre les deux, le chien est venu rôder. Je déteste les chiens. Ils vous aboient dessus ou vous lèchent ou lèchent le cul des autres chiens ou tout en même temps. A part ça, ils chient et pissent à chaque coin de rue. L'adoption de la race canine par la race humaine est la preuve vivante que l'homme est en fait intrinsèquement bon.
*******
(Stéphane Belaisch, La Méditation du pamplemousse, Tel-Aviv Roman, éd. Denoël)
Sa tête pèse une tonne, son visage est encore très tuméfié, et les hématomes bleu et vert lui minent l’humeur.
Pourtant, comme tous les jours depuis qu’il a ôté son plâtre, il est allé travailler au magasin. Il a vu défiler des dizaines de femmes, et il a souri. Beaucoup. C’est essentiel de sourire, dans son métier, sinon comment convaincre une femme qu’elle est irrésistible dans cette jupe ? Et que non, le 38 ne la boudine pas.
A présent, il ne peut le nier, il regrette amèrement cette rhinoplastie.
Mais qu’est-ce qui a bien pu lui traverser l’esprit pour envisager de se faire redresser la cloison nasale déviée par un camarade de jeux en CM2 ?
Et pourquoi, pourquoi a-t-il persisté dans cette intention la semaine passée, lorsqu’il a fait sa petite valise pour la clinique ?
Et pourquoi, pourquoi encore, a-t-il compté 5-4-3-2-1 avant de plonger dans un terrifiant sommeil anesthésique ?
Maintenant c’est fait, et il contemple d’un air sombre son reflet dans le miroir. Il songe qu’il n’était vraiment pas plus moche avant. Il se désole en réalisant que, tant qu’à faire, anesthésie pour anesthésie, hématome pour hématome, un petit lifting n’aurait pas été du luxe.
En réalité, il ne sait plus vraiment où il en est.
Il se sent perdu dans une nébulosité émotionnelle, une cascade de pensées négatives envahissantes, et tente de se débattre avec ce dégoût de lui-même qui l’envahit un peu plus chaque jour. La rhinoplastie était la dernière manifestation de la crise aiguë qu’il traverse depuis un nombre indéterminé d’années.
Crise tellement enfouie, d’ailleurs, que d’extérieur elle est insoupçonnable. Ses amis, ses employées au magasin, ses clientes, tous apprécient son humour parfois cynique, son sens de la répartie, ainsi que sa constante bonne humeur attestée par l’inamovible sourire.
Mais une fois seul entre ses murs, livré à lui-même, il se déteste, et il ne voit vraiment pas comment ça pourrait changer.
Les années qui passent sont autant de condamnations à mort. Le temps fait son œuvre, il creuse son sillon naso-génien, marque ses pattes d’oie, et laisse s’affaisser ses paupières.
Inexorablement, le temps le rapproche un peu plus de l’âge qu’il a. Le vrai. Pas celui qu’il concède à ses conquêtes encore nombreuses.
Son âge véritable, il ne l’avouera à personne, pas même sous la lampe.
C’est un problème.
Un problème certain lorsqu’on a décidé, enfin, de chercher l’amour vrai, le seul, l’unique.
Toutes les relations qu’il a eues jusqu’à présent, même les plutôt sérieuses, ont été empoisonnées par le mensonge. Faussées à la source par l’omission consciente et constante de ces dix années de trop.
Jusqu’à une époque relativement récente, il était encore insoupçonnable et personne n’aurait songé à remettre en cause l’âge annoncé, tant il était vrai que l’âge dit était celui de son physique. Mais depuis peu, il est amer. Il se rend bien compte que la magie n’opère plus, que les très jeunes femmes l’appellent Monsieur, et que son visage n’est plus celui d’un trentenaire. Son visage seul le trahit, alors que sa charpente parfaitement sculptée et exempte de bedaine pourrait encore semer le doute.
Pour l’heure, il s’en sort en arrachant un à un ses cheveux blancs, à peine sortis du bulbe. Mais bientôt ? Bientôt devra-t-il avoir recours à une coloration ton sur ton ?La perspective même de ressembler à un vieux beau le terrasse.
Et cette femme de sa vie qui ne vient pas, qui est peut-être déjà en couple avec un type de vingt-cinq trente ans. Comment la trouver ? Comment la convaincre que c’est elle et que c’est lui, mais que ce n’est pas l’autre ? Comment la persuader qu’en dépit de leur quinze-vingt ans d’écart, ils auront toute la vie devant eux, et même l’au-delà ?
A présent, il se sent vraiment mal.
Sa tête pèse dix tonnes, son visage l’agresse, et sa solitude le ronge.
Dans la casserole remplie d’eau frémissante, il vide un sachet de soupe minute et touille en pensant à sa vie. Après la soupe, il se fera cuire un steak, car il a besoin de protéines, surtout quand il se sent faible.
Autre chose l’empoisonne, depuis une bonne heure. C’est cette odeur insoutenable. Si seulement cette odeur voulait bien disparaître, il aurait déjà un peu moins la migraine.
Depuis une heure, il aère son appartement, mais l’odeur qu’il n’identifie pas semble être incrustée dans les murs.
Mais c’est quoi, cette odeur ? En faisant le tour de l’appartement, il répète cette phrase avec une angoisse décuplée.
Il a vidé son frigo, dans l’espoir d’y débusquer un reste malodorant, il a descendu la poubelle, il a même ciré le parquet et nettoyé tous les conduits septiques.
Mais l’odeur persiste, l’odeur est là, une odeur asphyxiante de poireau pourri.
Qu’est ce que c’est, cette odeur, bordel de merde ?
Il soupçonne la voisine du dessus et son animal malpropre, mais répugne à l’accuser sans preuves. Il n’empêche que, si l’odeur n’a pas disparu avant qu’il se couche, il ira faire sa petite enquête de voisinage et, le cas échant, son petit scandale. Il veut bien être bon garçon avec tout le monde, mais il faudrait voir à ne pas empoisonner tout l’immeuble avec des relents toxiques.
La soupe minute est prête.
Il en verse une bonne louchée dans un bol, renifle le bol, et le repousse aussitôt avec un haut-le-cœur. Toxique aussi, l’odeur de la soupe à l’oignon. Les deux odeurs se mêlent, et il est pris d’une violente nausée.
Non, il ne vomira pas, il ne peut se le permettre, avec ses hématomes lancinants.
La tête à la fenêtre, il respire à pleins poumons et la nausée disparaît peu à peu.
Il a faim, de nouveau.
Il regarde le steak étalé dans l’assiette, et il hésite. L’odeur l’empêche de réfléchir sereinement. Elle semble avoir redoublé d’intensité, a envahi ses narines, et tout semble à présent contaminé : le steak, la crème caramel qu’il vient de sortir du frigo, la banane dans le compotier, son pull propre, son canapé. Tout.
C’est un cauchemar.
Il va se réveiller, il faut qu’il se réveille, sinon l’odeur l’emportera.
Se réveiller ou à défaut, sortir, s’enfuir.
L’odeur de la pollution et des gaz d’échappement, dehors, voilà la solution.
Malgré la fatigue, malgré l’angoisse, et malgré le froid mordant, malgré le steak décongelé qui ne sera plus recongelable, il se décide.
Au moment où il s’apprête à enfiler sa doudoune en duvet, son téléphone fixe se met à sonner.
Allons bon, c’est un complot pour le suicider chez lui, asphyxié. A-t-on idée de l’appeler sur son fixe, d’abord ? Et d’ailleurs, qui a encore le numéro à part sa mère, qui l’a appelé il y a moins d’une heure sur son portable ?
Il réalise alors que son portable est déchargé, et soupire bruyamment. D’un geste de mauvaise humeur, il se saisit du téléphone.
-Oui, bonsoir, Samantha. Tout va bien depuis tout à l’heure ? Il s’efforce d’être le plus aimable possible avec sa vendeuse, mais c’est au prix d’un gros effort. Oui, un peu. J’allais sortir. Qu’est-ce qu’il y a Samantha ? Ne me dites pas que vous êtes malade, au moins. Parce que pendant les soldes, je le vivrais assez mal. Bon. Alors c’est quoi ?
Il retient un profond soupir. Que lui veut-elle, cette Samantha qui ne parvient pas à énoncer clairement les motifs de son appel plutôt tardif ?
Enfin, elle parle.
Et au fur et à mesure, le visage du malheureux blêmit. A présent, il est incapable d’articuler le moindre son.
Au bout d’un silence pesant de deux minutes, il retrouve enfin un faible filet de voix.
-Merci de votre appel, Samantha. Oui, vous avez bien fait. Non, je ne le prends pas mal… Je suis juste un peu…Oui, je me doute que ça n’était pas tenable. Ecoutez, je vais sûrement retourner voir le chirurgien demain matin. Alors passez chez moi prendre les clés du magasin avant l’ouverture. Vous voulez bien ? Merci Samantha. Bonne soirée et à demain.
Il pose le téléphone en tremblant de tous ses membres.
Son être ne se résume plus qu’à cette angoisse qui le tenaille, à cette sueur glacée qui glisse le long de son cou, pour filer jusque dans le bas de son dos.
Le salon s’est mis à tourner, et seul le canapé, qui le reçoit quand il vient s’y écraser, semble encore compatir à sa détresse.
L’odeur !
**********
L’odeur, c’est lui.
Cette odeur d’aliment pourri, c’est la sienne. Elle émane de lui. Ou plus exactement de ses narines, quand il respire.
Et toute la journée au magasin, aucune de ses vendeuses n’a eu le courage de lui en parler. Jusqu’à ce que Samantha, au nom de toutes les trois, prenne enfin son courage à deux mains. Pour lui rendre service. Pour la clientèle aussi, nombreuse pendant les soldes.
D’après Samantha, l’odeur est là depuis trois jours…
Il voudrait pleurer mais il n’y parvient pas. Tout s’est figé en lui.
Maintenant, il se souvient. Il se souvient des possibles effets secondaires de la rhinoplastie, scrupuleusement énumérés par le chirurgien lors de la première consultation. Entre autres, un risque de dégagement de forte odeur de cadavre en putréfaction, simplement occasionnée par la cicatrisation des chairs opérées et la désagrégation des chairs mortes. Effet secondaire devant durer, d’après la littérature médicale, de un à deux mois. Le plus souvent deux mois.
Encore cinquante sept jours !
Et ces trois jours écoulés, durant lesquels il n’a rien su, rien senti !
Il les imagine toutes, à parler derrière son dos, à se boucher le nez d’un air de dégoût, et à rivaliser d’hypothèses quant aux raisons de sa puanteur.
Toutes !
L’évocation de cette idée atroce vient de lui asséner un énorme coup dans l’estomac.
Toutes, elles se sont approchées de lui depuis trois jours, et sont reparties en lui tournant le dos et en se bouchant le nez.
Les vendeuses, les clientes.Et la jolie responsable de la boutique de lingerie, quand il est passé lui dire bonjour le matin même et qu’elle a refusé pour la deuxième fois consécutive de prendre un café avec lui.
Cinquante sept jours encore, à puer la mort !
Des profondeurs de l’abîme, il réussit malgré tout à s’extraire, car une urgence l’a saisi.
Il court à la cuisine, s’empare du steak sanguinolent, et claque le couvercle de la poubelle derrière lui.
Il y a quelque temps, j'ai ressorti d'un tiroir un cycle de nouvelles que j'avais écrites il y a un bon moment, et que j'avais totalement oubliées…
Pourquoi les avais-je oubliées?
Parce qu'à l'origine, elles n'étaient pas destinées à être les très courtes nouvelles qu'elles sont aujourd'hui, mais plutôt un roman plus homogène, avec des personnages croisés. Mais parce que je ne m'y retrouvais plus, parce que je ne le sentais plus, j'avais laissé ce roman dans un coin de ma tête pour m'atteler à un autre. Alors aujourd'hui, je le recycle.
Morale de l'histoire: lorsqu'on écrit, il s'avère que tout peut ressortir un jour où l'autre, et même ce qu'on avait laissé de côté.
J'ai regroupé l'ensemble de ces nouvelles sous le titre "L'action des vides communicants".
Je les publierai dans ce blog à une fréquence régulière.
Cette semaine, la première d'entre elles: L'odeur.
Nouvelles aventures en perspective pour la Bobine…
Des aventures qui s'annoncent palpitantes, inédites, inattendues, voire renversantes.
Car il faut le savoir, tout ce que j'ai relaté jusqu'ici n'était qu'une mise en bouche, un léger appétizer, une petite kemia sans prétention.
Mais une nouvelle ère s'ouvre pour notre tournage, et l'usine à rêves ne fait que relâcher, un à un, ses multiples trésors.
A venir, des rencontres avec des gens fascinants, dans des lieux féériques, Ici, Là-bas et Ailleurs.
Et après tout, il semble tellement légitime de n'évoquer Jacques Haïk le producteur flamboyant, Jacques Haïk mon grand-père de lumière, et tous ceux qui ont croisé leur route un jour ou l'autre, que dans des endroits exceptionnels.
Pour la Bobine, j'ai envie d'aller partout où la mémoire me porte, et je ne reculerai devant aucune zone d'ombre. L'ombre et la lumière sont mes moteurs et mes couleurs, et j'ai hâte d'avancer toujours plus vite sur le chemin qui mène aux Jacques Haïk.
Il y a tant de pistes à explorer, tant d'angles à aborder, qu'il faudra faire des arbitrages entre plusieurs itinéraires possibles.
Mais n'est-elle pas passionnante, cette histoire qui traverse l'histoire d'une famille et d'un siècle comme une comète?
Qui n'a pas entendu parler de Yaël MyMoon, véritable icône du web et dernier succès littéraire mondial avec son Journal Super Pas Intime (Editions Privé)? S'il en restait un sur cette planète, il n'oserait pas l'avouer.
Mais quoi qu'il en soit, pour celui-là et pour tous les autres, Yaël qui, malgré sa célébrité dans le monde et sur Facebook, demeure bien mystérieuse, a accepté d'être mon invitée dans les Bulles.
Elle se dévoile ici en avant-première mondiale, un peu, beaucoup, mais jamais trop.
Elle m'a reçue dans son antre, c'est-à-dire son bureau, car elle exerce un vrai métier en plus de toutes ses extravagances: assistante juridique dans un Cabinet d'Avocats de la Rive Gauche.
Elisabeth Haïk Avant tout chère Yaël, je tiens à te rassurer. Je n'évoquerai pas les circonstances rocambolesques qui ont conduit à la publication de ton Journal Super Pas Intime. Dire que cet ouvrage s'est déjà vendu à des dizaines de milliers d'exemplaires, est en passe de remporter le Goncourt, et peut-être même que tu vas rentrer à l'Académie Française, ne nous intéresse pas.
Je ne parlerai pas non plus de ton ami Gad Elmaleh, parce que ça suffit, maintenant.
J'ai plutôt envie de parler de toi, parce que tu es très inconnue des gens qui ne te connaissent pas. Je vais donc te poser des questions essentielles, sur lesquelles tu n'auras droit à aucun joker. C'est partiiii.
Dans ta prose et dans tes concepts récurrents, figure beaucoup la notion de "lourdeur humaine". Pourrais-tu définir ce concept et donner des exemples, si possible croustillants?
Yaël MyMoon La lourdeur humaine, c'est le contraire de la légèreté d'esprit. Par rapport à mes références humoristiques, si tu veux, la lourdeur humaine c'est le contraire de la sympathie, de quelqu'un de sympathique. Par exemple, comme je le raconte dans mon bouquin, les mails tournants de bonne année sont les prototypes de la lourdeur humaine.
Faut-il manger pour vivre, ou vivre pour manger? Donne-moi des exemples de plats sans lesquels vivre n'aurait aucun sens, et de plats que tu ne mangerais même pas à Koh Lanta après six jours sans feu.
J'ai un côté très Garfield, c'est-à-dire que j'adore les lasagnes et les pizzas. Ce que je ne mangerais pour rien au monde, c'est un oeil de boeuf ou un oeil humain.
Quel est le chef d'oeuvre cinéma unanimement reconnu par les milieux autorisés, que toi-même tu détestes et/ou auquel tu n'as jamais rien compris?
Star Wars, sans hésitation aucune. J'ai pas d'explication, mais ça me fatigue, ça m'épuise. Je préfère les trilogies de Rocky et de Terminator.
(On lui apporte du courrier. Elle ouvre le courrier du Cabinet d'Avocat dans lequel elle travaille, tandis qu'elle continue de répondre à mes questions.)
Même question pour la musique. Quel est le chanteur/teuse/groupe que tu détestes en dépit de l'adoration collective?
Les Beatles. Qu'ils aillent au diable. J'arrive pas à écouter un quart de ton de leur musique.
(A ce moment-là, Yaël me fait écouter le Grand Studio d'RTL du 17 avril dernier, dans lequel elle était l'invitée de Gad Elmaleh en compagnie de Géraldine Nakache et de Martin Solveig. Ecoutez donc, vous aussi. Yaël intervient longuement aux 22ème et 36ème minutes de l'émission mais vous pouvez bien sûr écouter aussi les trois autres, qui sont bien aussi. Je précise que pendant que sa voix passe et que j'écoute, Yaël se bouche les oreilles et quitte même les lieux.)
A part Gad Elmaleh, qui est ton homme idéal?
Tony Soprano. Je suis fascinée par ce chef d'un clan mafieux du New Jersey. J'aime son côté nounours et bon père de famille bon mari, en même temps que bandit de grand chemin. J'ai toujours aimé les bad boys, de toute façon. Je peux pas m'étaler sinon mon mec va me rentrer dedans.
Qui aurais-tu aimé avoir comme mère, si ta propre mère t'avait reniée?
Mon père.
A partir de quelle somme d'argent accepterais-tu de supprimer ton compte Facebook?
Mon compte Facebook n'a pas de prix. Même un million de dollars ne remplaceraient pas mes heures passées sur Facebook. En même temps, j'y passe des heures pour peut-être gagner un million de dollars.
Quel est ton plus grand moment de solitude?
Quand je dors.
Petit aparté entre nous et nous. Et ça Yaël, ça n'est pas un grand moment de solitude? Comment expliques-tu cette photo invraisemblable?
Mon coiffeur m'a ratée.
Pour toi, quel est le comble de l'horreur?
Qu'on me supprime mon compte Facebook sans contrepartie financière.
Et quel est le comble du bonheur?
Sortir un tome 2 de mon Journal Super Pas Intime.
Quand les poules auront des dents, que feras-tu?
Ah bon, elles n'en ont pas?
Est-ce que tu as fait un jour dans ta vie une chose totalement inavouable, que tu voudrais avouer aujourd'hui sans aucun pot-de-vin?
Non, sérieusement, j'ai jamais rien fait de grave. Pas par morale ou autre, hein? Juste parce que je suis très peureuse.
Y a-t-il une question que tu m'aurais remerciée de t'avoir posée, si je te l'avais posée?
L'actrice dispose d'un texte, dont elle dit les mots (en principe) avec conviction, pour incarner un personnage fictif ou ayant existé, mais toujours distinct d'elle.
Moi, je n'ai pas de texte, je dis mes propres mots (en principe) dans l'ordre où ils s'interposent entre la caméra et moi, et je n'incarne aucun personnage puisqu'on me demande d'être moi. L'alignement de tant de moi dans une seule phrase, est un aperçu du problème.
Zoom sur le problème.
Voici l'équipe instigatrice.
Et me voici, encore auréolée d'un vent d'illusions, avant que le problème ne surgisse.
Peut-on s'imaginer l'effet que ça fait à une non-actrice telle que moi, lorsque l'équipe se rassemble, et que la voix dit "ca tourne!"?
Pas le temps de philosopher, ni même de se regrouper, il faut juste rejoindre le champ, prendre une position très naturelle qu'on aura (en principe) définie à l'avance, et dire intelligiblement et de façon tout aussi naturelle une ou plusieurs phrases cruciales pour le film.
Allez-y, faites un test.
Commencez par choisir un sujet qui vous tient vraiment à coeur. En principe, vous connaissez bien ce sujet, puisque vous l'avez choisi, et qu'il vous tient à coeur. Puis prenez un micro de cinéma (à défaut de micro, un perche coiffée d'une toque de fourrure fera l'affaire), ne préparez surtout rien, mais dites ce que vous avez à dire sur votre sujet, à l'arrachée, en trois secondes.
Alors?
Vous je ne sais pas, mais moi j'obtiens des résultats divers, immédiatement suivis par les fameux "on la refait" et "on la double".
Texte et positions naturels
A la prise suivante, ça peut être bien pire.
Je connaissais mon sujet, j'avais pour lui la tendresse que j'exprime ici page après page, et pourtant je ne savais plus comment le dire. Etre dans l'émotion? Dans l'énergie?
"Ca tourne!". Je me place dans le champ, et je me lance. Ca commence bien, ça se poursuit tant bien que mal, et ça finit en eau de boudin.
"On la refait!". Je me replace dans le champ avec la même expression que précédemment. Ca commence aussi bien, ça se poursuit plutôt bien que mal, et blurp, ça finit dans les méandres d'un enchaînement inintelligible.
Je m'agace envers moi-même mais je ne le montre pas. Le résultat est encore plus curieux.
Je ne ferai pas durer plus longtemps le suspense. Finalement on y arrive toujours même après vingt-cinq prises, et quand la patronne dit "c'est parfait, j'ai tout ce qu'il me faut!", on jubile de concert.
Pour finir, je ne peux résister au plaisir de présenter le nouveau procédé technique spécialement mis au point pour la Bobine, et qui révolutionnera le cinéma. Après tout, ne rend-on pas hommage à Jacques Haïk le visionnaire?
- Un film sur Jacques Haïk. Vous connaissez Jacques Haïk?
- (Grattage de tête)….Heu…C'est un comique, non?
- En quelque sorte, oui…
- Ah c'est super…Et il va bientôt passer là, à l'Olympia?
- Disons que…les gens qui font actuellement la queue à l'Olympia le connaîtront très bientôt.
- Ah c'est super…Et c'est quoi comme comique? Genre Dany Boon?
- Non…ca serait plutôt genre Charlie Chaplin.
- Ah c'est original, ça. Eh bien j'ai vraiment hâte de le voir en spectacle!
Voilà l'état des lieux.
Dialogue absolument véridique, alors que nous tournions devant l'Olympia, face à une foule de curieux faisant la queue pour entrer voir le spectacle du jour. Il ne s'agit évidemment pas de jeter la pierre à ce brave homme, qui situait Jacques Haïk entre Dany Boon et Elie Semoun, et qui, au moins, avait une vague idée de réponse. Je suis bien sûre que peu de gens en auraient fait autant.
Car il faut bien pointer la situation telle qu'elle est, sans se voiler la face et en regardant l'affreuse réalité. Personne, mais absolument personne, à part quelques obscurs initiés (groupuscule dont les lecteurs de ce blog mesurent la chance de faire partie, maintenant!) n'a jamais entendu parler de Jacques Haïk, bâtisseur de l'Olympia, du Rex, distributeur des films de Chaplin, producteur prolixe et fantaisiste, et infatigable montreur de rêves.
Bien sûr, en entreprenant l'aventure de la Bobine, nous savions que nous allions raconter l'histoire d'un illustre inconnu. C'était même l'un des enjeux du film, d'ailleurs. Mais tout de même, face aux vrais gens mis face à la question, très honnêtement ça fait sourire un peu jaune clair.
Sait-on que jusqu'en 1987, la façade de l'Olympia arborait, en lettres de feu, l'inscription "Théâtre Jacques Haïk"?
C'est sûr que, dit comme ça, ça fait son petit effet. D'autant que mes origines méditerranéennes me poussant naturellement à l'exagération, je ne suis pas certaine que les lettres étaient de feu. Elles étaient cependant imposantes et parfaitement bien alignées.
Allez, je ne résiste plus et je fanfaronne, pour rattraper l'épisode comique.
Lorsque j'étais toute petite fille, je suis allée à l'Olympia assister à mon premier concert. C'était un concert de Michel Fugain et du Big Bazar, et nous étions assis, en famille, sur les fauteuils en velours rouge du premier rang. Au dos de ces fauteuils, une petite plaque en cuivre doré portait l'inscription "Haïk".
Des années après, ce concert et cette petite plaque sont très vivaces dans ma mémoire, et ils font sans doute partie de mes tous premiers souvenirs.
Pour moi la Bobine, c'est aussi une recherche d'enfance, et du lien originel qui me lie à Jacques Haïk.
Parce qu’il y a des jours où soudain, le temps s’accélère,
Parce que tout ce qui vient, et tout ce qui va, ne reviendra plus,
Parce que ce jour-là, j’allais au tournage le coeur moins léger, mais toujours aussi pleine de foi,
Parce que ce matin rosé avait un petit goût de larmes séchées,
Parce que dans le cinéma, il y a aussi la vie.
Retour dans le quartier mythique de la dernière fois, pour faire quelques prises nouvelles et quelques raccords, mais la lumière du jour, elle aussi, avait le teint plombé.
Claudine, avec son enthousiasme habituel, me criait des “supeeer ma belle, on la refait!” rassurants, et même des “supeeer, on la double!” enjoués. Petit aparté pour exposer ce que j’ai pu comprendre de la nuance entre les deux discours. “On la refait” intervient quand ça n’était vraiment pas terrible, et “on la double” est plutôt l’espoir d’un monde meilleur…
A force d’alterner les “on la refait” et les “on la double”, le froid s’en est mêlé pour nous signifier la fin des hostilités.
Repli vers un café refuge, avec tout le matériel.
Nous réchauffons nos doigts bleus en philosophant avec résignation sur les aléas inévitables d’un tournage. Certaines fois, les images sont magiques, et d’autres fois elles sont tout simplement trop ordinaires pour être retenues. Tout est question de lumière, de température, d’humeurs, et même de syncronicités plus ou moins miraculeuses.
Claudine et Elisabeth rangent soigneusement le matériel, et nous passons en mode détente.
Mais soudain, une illumination jaillit des méandres de mon cerveau, et je me souviens que je dois appeler une personne censée me donner des renseignements inédits, et jusque ici ignorés de l’Histoire, en rapport avec un ou plusieurs Jacques Haïk.
Encore un aparté ici, pour rappeler à tous ceux et celles qui auraient des velléités d’interrogatoire à mon endroit, qu’il est inutile de tenter de me soudoyer, car je ne parlerai que sous la contrainte d’une caméra.
Alors, telle un Zébulon sorti de sa boite,
Claudine bondit de sa chaise, ressort sa caméra de son logement, et me dit, au comble du bonheur: “Appelle, appelle, nous allons filmer…”
Commentaires récents