Avez-vous votre ado?

Ado, par Tao le Chat

Photo par Tao le Chat

Parce que moi, j’en ai un, d’ado…

Et même si je ne suis pas d’âge canonique, même s’il me semble être encore beaucoup, par certains côtés, très connectée à mon adolescence, il faut bien dire que l’ado que j’ai engendré est pour moi une perpétuelle source de découverte.

Il m’émerveille autant qu’il me déconcerte, il m’attendrit autant qu’il me tape sur le système. Et qui plus est, sur ce dernier point, il le fait entièrement exprès…

Posons clairement les faits.

Hier encore, il n’y a vraiment pas si longtemps (l’année dernière?), mon ado était un petit garçon qui sentait bon le matin au réveil, qui avait une voix haut perchée de personnage dessin animé, et qui prenait tranquillement ses céréales le matin au petit déjeuner en regardant Yugi Oh.

Aujourd’hui, ce garçon a une odeur très personnelle au réveil, une odeur d’homme qui aurait déjà pris toute sa dimension.

Sa voix est passée dans les graves rocailleux, sans presque jamais dérailler, même si elle peut connaître de fulgurantes variations de décibels quand il est très content ou très “vénère”.

Et puis il n’a presque plus jamais le temps de prendre un petit déjeuner…

Mon ado déborde d’énergie. Il adore se mouvoir bruyamment dans un espace restreint et éclater régulièrement d’un rire tonitruant et répétitif, particulièrement s’il est accompagné d’autres spécimens de son espèce.

Puis brusquement, son énergie retombe et il devient alors apathique, somnolent, peu intéressé par la parole et encore moins, par l’action. Et si je n’y prends pas garde, je peux très bien le retrouver en train de ronfler sur son lit à 17h, alors que je le croyais en train de faire ses maths depuis une demi-heure.

S’agissant de l’apparence physique, on peut dire – tant pis, je vais le dire, j’espère que ça ne nous portera pas la poisse…- qu’il est actuellement dans une phase particulièrement soignée. Dans sa phase “j’aime mon image et je l’admire sous toutes ses facettes.”

Un petit coup de déo pour cacher la misère en milieu de journée, il s’assure de la disposition ordonnée de ses mèches sur sa tête, suivant une logique qu’il est seul à maîtriser. Puis il retrousse méthodiquement les manches de son sweat (crucial, le retroussage de manches…), ajuste son jean le plus bas possible sans atteindre la hauteur non tolérée par les parents et le collège, se contemple à nouveau puis déclare que vraiment, il n’a pas de bol d’avoir hérité du nez de son père et de mes oreilles.

Puis il lance “c’est bon-j’y vais-à toute!”, puis “maiheu!… je suis plus un gamin arrête de me répéter toujours les mêmes choses!” quand je lui demande s’il a pris ses clés. Et il sort en claquant la porte.

Une seconde s’écoule et il sonne, me présentant une face dépitée, arguant du fait que ses clés ont sans doute été changées de place à son insu…

Mon ado semble régulièrement atteint de surdité, mais refuse de l’admettre. Comment expliquer autrement le fait qu’il faille lui répéter plusieurs fois les mêmes choses sans résultat, puis qu’au bout d’un temps plus ou moins long il aboie “mais ça vaaaa je suis pas sourd!”

Mon ado adore le comique de répétition, particulièrement quand ça énerve, surtout quand ça énerve. Et lorsque j’essaie de comprendre pourquoi je devrais rire, et lui pose sincèrement la question, il répond que ce n’est pas drôle, et donc que c’est ça qui est drôle justement…

Par bien des côtés, mon ado est dans un monde à part, un monde fait de textos, de jeux en ligne, et de codes secrets sans cesse renouvelés.

Et pourtant il a encore une bonne part de lui dans le monde de l’enfance.

N’est-ce pas ce qu’il faut lui souhaiter pour tout le reste de sa vie?

Hourra, les pages du petit carnet en moleskine rouge ont commencé à se remplir…

carnet-rouge-en-moleskine

Oyez Oyez…

Ceux qui me suivent un peu savent certainement qu’un mythique carnet en moleskine rouge attendait sagement dans le tiroir de mon bureau, que je lui fasse un sort.

Or hier, dans un wagon, je rêvassais en écoutant deux touristes américaines deviser tranquillement.

Et puis soudain, sans crier gare, comme la fulgurance d’un éclair dans un ciel morne, l’inspiration s’est saisie de moi. Non mais pas une petite inspiration de rien, l’une de ces éphémères qui traversent subrepticement notre esprit créateur, pour aller mourir lentement de l’autre côté de notre cerveau.

Celle-là c’était une vraie, une costaude, de celles qui donnent des romans avec un début, un milieu, et une fin. C’en était aussi bon qu’un plat lentement mijoté, et enfin dégusté après des heures de maturation.

Voilà, j’avais envie de le dire ici.

C’est reparti pour de jolies semaines d’écriture sur le carnet rouge.

Je les vois d’ici, les sourires radieux à moi-même lorsqu’une phrase jouissive sort soudain de mon stylo feutre fétiche, ou lorsque The idée lumineuse émerge enfin, alors que mon héros se trouvait bloqué au début de son action depuis de longues et improductives minutes.

J’écris une nouvelle histoire, en attendant que celles qui existent déjà revêtent enfin leur habit de livre papier.

Bien sûr je continue le blog aussi.

Peut-être même que j’y viendrai parler de l’histoire qui s’écrit, qui sait?

Le petit carnet en moleskine rouge

carnet-rouge-en-moleskine Le processus de création et d’écriture est un mystère, un miracle, et parfois il tient à peu de choses pour qu’il s’enclenche, après une période de calme.

Tous ceux qui écrivent savent sans doute de quoi je parle. Un rien peut déclencher une subite envie de réamorcer la pompe à création, une odeur, une matière, une image.

Hier j’ai fait une rencontre inattendue, au détour d’un rayon, dans un grand magasin.

Le nom évocateur m’a aussitôt interpelée, éveillant en moi des souvenirs de lectures lointaines et d’écrivains mythiques.

Moleskine.

Un peu d’histoire, telle qu’elle est présentée dans le petit livret fourni avec le carnet.

Moleskine est l’héritier du carnet légendaire des artistes et des intellectuels des deux siècles derniers, de Vincent Van Gogh à Pablo Picasso, d’Ernest Hemingway à Bruce Chatwin.

Fidèle compagnon de voyage, il a recueilli les esquisses, les notes, les histoires et les idées des plus grands, avant qu’elles ne deviennent les images célèbres ou les pages des livres que nous avons tant aimées.
Le petit carnet noir, avec ses coins ronds typiques, sa fermeture élastique et sa poche intérieure à soufflets était, à l’origine, un objet sans nom, fabriqué par une petite entreprise de Tours, fournissant les papeteries parisiennes fréquentées par les artistes.

Dans son roman Le chant des pistes, Bruce Chatwin raconte l’histoire de son carnet favori: en 1986, l’entreprise familiale de Tours ferme définitivement. “Le vrai moleskine n’est plus”, lui aurait annoncé d’une manière théâtrale le propriétaire de la papeterie où il avait l’habitude de s’approvisionner, rue de l’Ancienne Comédie, à Paris. Chatwin acheta alors tous les Moleskine qu’il put trouver avant de partir pour l’Australie, mais ça n’était pas assez.

En 1998, un petit éditeur milanais ramène à la vie le carnet légendaire choisissant ce nom littéraire pour renouveler une tradition extraordinaire. Sur les traces de Chatwin, Moleskine reprend son voyage, se proposant comme l’indispensable complément aux nouvelles technologies portables.

Mon Moleskine, je l’ai choisi rouge, d’instinct, parce que toute autre couleur ne pouvait lui convenir. Un carnet d’écriture se doit d’être flamboyant, pour se rappeler au souvenir de son propriétaire les jours de disette d’inspiration.
J’ai feuilleté ses pages timidement, presque religieusement, et la brillance du papier était comme une promesse de mots justes.

Dans le tiroir de mon bureau, le carnet rouge encore vierge attend les ordres.

Lorsque la période sera à nouveau propice à l’écriture qui fulgure d’un jet, la seule façon pour moi, de me jeter à coeur perdu dans les mots, je donnerai le signal du départ.

Alors je partirai pour une nouvelle aventure d’écriture, une épopée où les mots fusent parfois plus vite que la main, où il faut retenir sa pensée pour tenter de lui donner forme.

Le processus d’écriture est un voyage intérieur intense, jubilatoire. Tant qu’il est en cours, on ne peut que se laisser conduire par lui, parfois presque à notre insu. Mais lorsqu’il aboutit, c’est comme une délivrance, un accouchement, la fin d’une gestation et la genèse d’une nouvelle vie.

Lorsque je pense à la création littéraire et à la nécessité impérieuse d’écrire, c’est avant tout les mots de Rilke qui me parlent le plus.

D’ailleurs je les lui laisse, pour conclure.

“Explorez le fond qui vous enjoint d’écrire; vérifiez s’il étend ses racines jusqu’à l’endroit le plus profond de votre coeur, répondez franchement à la question de savoir si, dans le cas où il vous serait refusé d’écrire, il vous faudrait mourir. C’est cela, avant tout: demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit: suis-je c o n t r a i n t  d’écrire? (…)

Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas; accusez-vous vous même, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour en évoquer les richesses; car pour celui qui crée, il n’y a pas de pauvreté, ni de lieu pauvre, indifférent. Et quand vous seriez vous-même dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir jusqu’à vos sens aucun  des bruits du monde, n’auriez-vous pas encore votre enfance, cette richesse précieuse, royale, cette chambre forte aux souvenirs? (…)

Une oeuvre d’art est bonne lorsqu’elle est issue de la nécessité. Elle est jugée par la nature de son origine, et par rien d’autre. Aussi ne saurais-je, cher Monsieur, vous donner d’autre conseil que celui-ci: rentrer en soi-même et sonder les profondeurs d’où jaillit votre vie; c’est à sa source que vous trouverez la réponse à la question de savoir si vous êtes c o n t r a i n t  de créer.”

(Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète)

Retour aux sources

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Parfois, lorsque la période est à la fête et à l’euphorie, plusieurs jours de suite sans interruption, j’ai la sensation étrange d’être envahie et submergée par l’extérieur, les évènements, sans avoir le temps de les digérer et de les savourer.

Trop de sollicitations s’accumulent, et finalement je ne peux plus répondre présente. Je voudrais donner, accueillir encore, mais je ne peux plus.

Alors, de façon urgente et impérieuse, survient le besoin de dire stop, comme si tout mon être refusait d’en entendre et d’en absorber plus.

Commence alors une nouvelle période, une sorte de trêve avec l’extérieur, et rentrée en moi-même, je me reconnecte avec le fond de moi. Je respire, je fais le vide, j’attends le retour au calme.

Time off.

Tout est débranché, et tout s’apaise progressivement. Seule avec l’environnement que j’aurai choisi, dans le décor qui m’aura parlé, avec la musique qui se sera imposée à cet unique moment là, j’attends et j’accueille la sensation de paix qui revient, lentement.

Ce matin, je me confonds avec la végétation grandiose baignée de soleil, face aux remparts et aux pierres millénaires.

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Je me régénère et je reprends ma dimension. La plénitude de ce moment est totale, et à cet instant j’ai le sentiment qu’elle est absolue, définitive, que rien ne pourrait l’altérer. Je sens très distinctement un sourire de d’approbation s’installer sur mon visage.

Oui, j’approuve, je m’approuve de prendre le temps de retourner à mes sources, dans cette bulle intérieure qui est le début et la fin de tout, de laquelle tout part, et vers laquelle toujours je reviens.

Cette matinée magique restera gravée comme celle du ressourcement, la parenthèse au milieu des réjouissances.

Re-sourcement.

Et en écrivant ce mot, je m’aperçois que sans y prendre garde, je me suis assise juste devant une petite source jaillissant d’un bassin de pierre, au milieu des fleurs.

Les périodes de bonheur

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Tout le monde s’apprête pour le grand bonheur annuel.

Car il est obligatoire, une semaine par an, entre deux plaques de verglas, d’être heureux et surtout de le paraître, de scintiller de mille feux, et d’attendrir son estomac par des agapes hyper-cholestérolémiques.

Je réfléchissais au paradoxe du bonheur obligatoire, en cette période d’avant fêtes.

Mais si j’observe cette pratique avec scepticisme, je ne porte aucun jugement sur ceux qui jouent son jeu, car elle est le fruit d’un conditionnement familial et social, dont chacun s’accommode ou se sort comme il peut.

Pourtant, le jeu du bonheur social peut être hautement anxiogène pour ceux qui ne parviennent pas à l’atteindre, alors que le bonheur authentique, celui qui nous imprègne de façon évidente sans diktat du calendrier, relève du pur moment de grâce.

Comment constate-t-on qu’on est vraiment heureux?

Bien sûr il ne s’agit pas de poser une définition manichéenne du bonheur, et de le diviser en deux catégories non équivalentes.

Mais sans être binaire, on remarque qu’il existe la même différence entre le factice bonheur social et le moment de bonheur authentique, qu’entre le cadeau annuel à date imposée et le cadeau spontané, sans autre raison que celle de l’élan affectueux ou amoureux.

Un cadeau pour rien, juste pour l’amour, c’est le petit plus qui illumine. Ce qui n’enlève rien à la qualité d’un cadeau choisi avec amour à une date imposée, mais qui le rend sans doute moins exaltant puisque convenu.

Au cours d’une vie, il peut exister des périodes sombres, au cours desquelles la douleur semble installée comme une loi des séries, chagrin après chagrin.

Et puis, parce qu’aucun état ne dure, pas même la souffrance, la page douloureuse se tourne, nécessairement.

Un jour, on fait le constat qu’il y avait longtemps, très longtemps même, que l’horizon n’avait été aussi dégagé. Aussi loin qu’on regarde, les perspectives de bonheurs s’additionnent en une constellation nouvelle.

Parce qu’on a connu des périodes sombres, on reconnaît le bonheur qui s’imprègne à nouveau, profondément. Alors il ne faut pas bouder son plaisir, et laisser agir en profondeur.

Et je n’évoque pas ici le bonheur en tant que notion philosophique, mais bien l’état émotionnel, le ressenti de bonheur.

Ressentir le bonheur quand il vient, veiller à en accueillir chaque moment, c’est précieux.

Plus qu’une série de réjouissances annuelles organisées dans lesquelles chacun devrait trouver son compte, il faut se souvenir de chaque moment de grâce quels que soient son lieu et sa date, et le ranger avec tous les autres au chaud de soi.

L’immortalité

Platon et Aristote

« Maman, tu aimerais être immortelle ? », m’a demandé mon fils il y a peu.

Ce genre de question, posée dans un contexte anecdotique, dans le même ordre d’idées que « tu me donnerais combien si tu gagnais l’Euromillions ? », ou « tu préfèrerais perdre un bras ou une jambe ? » (oui, mon fils pose des milliers de questions de cet ordre…), n’a pas appelé, je l’avoue, de réponse très détaillée de ma part.

Je me suis contentée de répondre selon mon ressenti immédiat, à savoir que je détesterais être immortelle, car je ne supporterais pas de souffrir indéfiniment de la perte des gens que j’aime.

Mais peu de temps après, le sujet s’est à nouveau présenté à moi, en lisant l’excellent Psycho Magazine, qui consacre ce mois-ci tout un dossier à la question de l’immortalité.

Alors, sérieusement, pour ou contre l’immortalité ?

On connaît la position du génial rouquin névrosé sur le sujet :

« Je ne veux pas atteindre l’immortalité grâce à mon oeuvre. Je veux atteindre l’immortalité en ne mourant pas.» (Woody Allen)

Mais bien avant lui déjà, la question de l’immortalité a taraudé l’homme avec moins d’humour, mais tout autant de désespoir sous-jacent. L’homme naît avec la conscience du caractère éphémère de la vie, et de sa fin irrévocable.

Dans la mythologie grecque, Pandore fut créée sur l’ordre de Zeus, qui voulait se venger des hommes pour le vol du feu par Prométhée. Elle fut ainsi fabriquée dans de l’argile par le dieu de la forge, Héphaïstos. Athéna lui donna la vie, lui apprit l’habilité manuelle et l’habilla. Aphrodite lui donna la beauté, Apollon le talent musical et Hermès, dieu de la guerre,  lui apprit le mensonge et l’art de la persuasion.

Pandore

Zeus offrit la main de Pandore à Épiméthée, frère de Prométhée. Bien qu’il eût promis à Prométhée de refuser les cadeaux venant de Zeus, Épiméthée accepta Pandore. Celle-ci apporta dans ses bagages une jarre mystérieuse qui lui était interdit d’ouvrir, et qui contenait tous les maux de l’humanité, notamment la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie et la Passion, ainsi que la Crainte.

Une fois installée comme épouse, Pandore céda à la curiosité et ouvrit la boîte, libérant ainsi les maux qu’elle contenait. Elle referma la boîte trop tard pour les retenir, et seule la Crainte, plus lente à réagir, y resta enfermée.

L’une des interprétations de ce mythe est que Pandore, en refermant la boite sur la Crainte (ce mal étant également interprété comme l’attente irraisonnée de quelque chose), a délivré l’humanité de la crainte perpétuelle de ses maux à venir, et de l’obsession de la mort.

Alors est-ce pour se consoler de la certitude de la mort physique, que la croyance en l’immortalité de l’âme, présente dans les civilisations polythéistes et monothéistes les plus anciennes, s’est enracinée dans la conscience humaine ? En d’autres termes, si nous croyons à l’existence d’une vie après la mort, est-ce la seule parade que nous ayons trouvée à notre mort ? Est-ce le signe de notre ultime impuissance ?

A noter que la question de l’immortalité est universelle. Elle concerne toutes les civilisations, aussi reculées soient-elles les unes des autres.

Ainsi il existe un très joli mythe chez les Aborigènes d’Australie, qui croient que leurs héros ancestraux du Temps du Rêve, vivaient éternellement. Mais du fait de la cupidité, de la bêtise et de la rancune, l’humanité perdit le don d’immortalité. Seuls le conservèrent la lune, qui croît et décroît chaque mois, et le crabe, qui se débarrasse indéfiniment de son ancienne carapace avant d’en faire pousser une nouvelle.


Art aborigène

Ceci n’est pas une étude ethnologique et historique des mythes à travers les lieux et les âges.

Par conséquent, je cesse là mes énumérations savantes. Et je reprends la question subversive qui me subversait plus haut.

Est-ce pour se consoler de la certitude de la mort physique, que la croyance en l’immortalité de l’âme, présente dans les civilisations polythéistes et monothéistes les plus anciennes, s’est enracinée dans la conscience humaine ? Si nous croyons à une vie après la mort, est-ce la seule parade que nous ayons trouvée à notre mort? Est-ce le signe de notre ultime impuissance ?

A brûle-pourpoint, je serais tentée de répondre très simplement oui à ces dérivés de la même question.

Et en même temps, il serait bien trop simple de répondre que oui, l’homme est tellement trouillard, que pour se soigner il s’est imaginé une âme immortelle.

Mais en réalité, simple ou pas, la question n’est pas là. Elle serait plutôt : si l’homme a si peur de mourir qu’il s’invente une âme, et croit en des mythes improbables, c’est que fondamentalement, il aimerait être immortel, non ?

Retour à la case départ, et à la question de mon fils.

Et essai très sérieux pour y répondre.

J’évacue d’emblée l’hypothèse selon laquelle je serais la seule immortelle de la bande, car je maintiens que la mort des autres me serait insupportable.

Prenons alors l’hypothèse de l’immortalité collective. Que ferais-je, que ferions-nous tous, de notre vie terrestre éternelle ?

Vivre éternellement, ce serait, au bout du compte et d’un temps indéterminé et propre à chacun, courir sans cesse une après l’envie.

Car si la vie était illimitée, où trouverions-nous la force de maintenir allumée en même temps que nous, l’étincelle de la passion, celle de l’ardeur de découvrir, celle de la curiosité ?

Certes, tant que l’étincelle durerait, la source des émotions dues à l’amour, au plaisir, à la beauté, à la connaissance, serait intarissable. Mais ensuite ? Que se passerait-il quand serait atteint le point de non-retour, quand surviendraient la lassitude et l’angoisse face à toute cette éternité qui nous attend encore ?

En posant ces questions, déjà, j’ai ma réponse.

Car pour moi, être en vie, ça n’est pas une question d’éternité, mais d’envie.

Le jour où plus rien ni personne n’éveillera ma curiosité, le jour où la musique ne s’insinuera plus entre le réel et moi, le jour où les mots seront vides de sens, le jour où rire d’un rien et de tout sera insurmontable.

Alors ce jour là, mortelle ou non, j’aurai laissé s’éteindre l’étincelle de vie.

Les regrets

On dit qu’il ne faut jamais avoir de regrets.

Et j’acquiesce.

Avoir des regrets signifie qu’à un moment bien identifié, on a hésité, puis on s’est abstenu de faire un acte, de prononcer un mot, d’exprimer un sentiment. Et que quelque temps plus tard, alors qu’il est trop tard, on se demande si on a bien fait de s’abstenir…

Pour éviter d’avoir des regrets, il ne faut pas se repasser en boucle le film de nos non-dits ou de nos non-actes, mais plutôt se dire qu’on fera mieux, en d’autres circonstances.

Donc en règle générale, les regrets sont plutôt vains, et ruinent le moral.

Mais n’y a-t-il pas, chez nous tous, à certains moments de nos vies, des petites choses en apparence anodines, mais qu’on n’assume pas du tout? Des petites lâchetés, ou des petites médiocrités, qu’on regrette encore des années après?

Des actes dont on n’est pas très fier, ou des paroles qu’on aurait aimé n’avoir jamais prononcées?

Réfléchissez à tête reposée.

Et essayez de vous souvenir.

Quel a été, dans votre vie, LE petit fait dont vous n’êtes pas du tout fier, encore aujourd’hui?

Celui auquel vous pensez encore avec honte, tandis qu’une légère coloration rose vous monte aux joues, alors même que vous êtes seul?

Ma petite honte d’enfance m’a récemment empourpré les joues, alors que je feuilletais un livre.

Elle est remontée en une réminiscence familière et diffuse. Alors j’ai posé mon livre, et une nouvelle fois j’ai revu la scène.

J’ai dix ans, et j’arpente les rues de Saint-Germain-des Prés pour un après-midi de shopping avec ma mère. Les années 70 touchent à leur fin, bientôt nous jetterons au feu les sous-pulls en nylon extensible qui gratte, mais pas encore l’Ile aux enfants. Moi j’ai dix ans et j’aime encore…

J’aime aussi passionnément lire, depuis de nombreuses années déjà.

Pour moi ouvrir un livre, c’est ouvrir mon petit monde intérieur à un faiseur d’émotions, dans l’espoir d’y glisser les miennes, et d’en apprendre de nouvelles. Lire, c’est aussi entendre la musique des mots, en les regardant danser dans la phrase.

Et puis je trouve que un mot, ça a une physionomie, presque un physique évocateur. Avec le mot “ventripotent”, immédiatement j’imagine le gros mot; le mot “cotonneux” est un joli petit mot doux…

Saint-Germain-des-Prés foisonne, encore aujourd’hui, de librairies avec de vrais libraires à l’intérieur.

Je n’ai absolument rien contre les grands magasins de livres-disques-multimédia-fourretout sur plusieurs étages, je suis même plutôt pour, mais le défilé des vendeurs en gilet rouge me séduit bien moins que la conversation d’un libraire passionné.

Attirée par un livre dans la vitrine, j’entraîne ma mère à la Librairie Apostolat des Editions.

Les rayonnages sont juteux à souhait, ils débordent de découvertes, anciennes ou récentes. Je saisis, je feuillette, je m’exclame, je m’active entre les pages, tandis que ma mère attend patiemment que je fasse un choix parmi dix mille.

“Elle aime beaucoup lire, cette jeune fille, on dirait…”

Celui qui s’adresse ainsi à moi est un vendeur de la librairie, qui observait ma petite frénésie depuis un moment, avec un sourire amusé. J’acquiesce à sa remarque, un peu gênée. Il me demande qui sont mes auteurs préférés, combien de livres je lis par semaine, à quel moment de la journée je préfère lire. Je lui parle de Pagnol et de sa Provence, d’Agatha Christie et de son Hercule, de l’Iliade et l’Odyssée, que je relis en boucle…

“Et ce livre, tu connais?”

Il me tend un petit livre très fin, en format de poche, avec une couverture rose. Je n’en ai jamais entendu parler, pas plus que de son auteur. Le vendeur m’explique qu’il vient de découvrir ce livre, et qu’il a beaucoup aimé. Que sans doute, ça pourrait me plaire.

Devant mon hésitation, il baisse un peu la voix, et me fait une proposition miraculeuse, l’une de celles qu’on ne peut refuser.

“Je vais te prêter ce livre. Tu l’emportes chez toi, tu le lis, et puis tu me le ramènes la semaine prochaine. Tu me diras ce que tu en auras pensé. Et puis la semaine prochaine, tu choisiras n’importe quel livre dans la librairie, tu l’emporteras chez toi, et tu me le ramèneras la semaine suivante. Ce sera notre petit secret…”

Ma mère remercie, et consent à ce petit marché. Nous prenons congé de mon nouvel ami, tandis qu’il me souhaite une bonne lecture jusqu’à la semaine prochaine.

La semaine d’après, nous n’avons pu revenir à Saint-Germain-des Prés, empêchées par un évènement dont je ne me souviens absolument plus. Et la semaine suivante, non plus.

Et puis je n’avais pas osé le dire au vendeur, mais le livre qu’il m’avait prêté, d’entrée, ne m’avait pas attirée.  Alors j’avais un peu traîné à le lire. Etait-ce le titre, dont je ne me souviens plus aujourd’hui, qui m’avait refroidie?. Etait-ce la couverture? Je n’en sais rien, et c’est terrible, car l’attirance immédiate pour un livre tient à si peu de choses.

Je ne suis jamais retournée à la Librairie Apostolat des Editions, et je n’ai jamais rendu le livre au vendeur.

Par la suite, toutes les fois où je suis passée devant, des mois, des années après, je l’ai fait avec honte, en rasant les murs pour ne pas qu’il me voie.

Lorsque un jour, j’ai découvert que la Librairie avait fermé, le souvenir de ma petite trahison s’est installé en moi à jamais, comme une tâche indélébile. Et le simple fait d’imaginer ce que le vendeur a pu penser de moi et de ma désertion, me brûle encore les joues.

La grande fille que je suis devenue, s’attendrit à ce petit méfait.

Mais la petite fille que j’étais, ne se le pardonnera sans doute jamais.

Alain Souchon- Les regrets

Le syndrome de la rentrée

 

Jour de rouleaux, la mer a changé de couleur, elle a viré à l’émeraude foncé.

Comme Peau d’Ane, elle a choisi sa nouvelle robe couleur du temps.

Des petites têtes d’épingle dépassent à peine de l’étendue verte, des têtes de gens tous secoués par ce qui va bientôt leur arriver.

La robe déborde de partout, presque jusqu’au bout du sable où se sont réfugiés quelques parasols, bien alignés contre le petit muret de pierres.

C’était il y a trois jours, le dernier matin des vacances, et déjà je savais que, bientôt, le syndrome de la rentrée allait me saisir.

Qu’est-ce que ce syndrome?

Ne cherchez pas dans Wikipédia, le concept est encore mal défini. Je tente une conceptualisation tirée de mon vécu. Et ça remonte à loin…

D’abord une question pour cerner le problème.

Pourquoi, pourquoi alors que nous ne sommes même pas encore partis en vacances, les grandes surfaces placardent-elles des grandes affiches triomphales sur la rentrée des classes?

Même pas encore trouvé la destination des vacances début août, que s’alignent déjà les fournitures scolaires dans les rayons.

Et pourquoi, pourquoi le fait de revoir les fournitures scolaires dès le début août me procure-t-il, à moi, ce serrement au coeur très caractéristique des petites appréhensions?

C’est cela, le syndrome de la rentrée scolaire.

Nous en sommes atteints à des degrés divers, en fonction de la proximité du contact que nous avons gardé avec l’enfant que nous étions.

Si l’on devait élaborer une définition précise, elle ressemblerait à celle-ci.

Syndrome de la rentrée.
Serrement au coeur furtif mais appuyé, entraîné par la vision anticipée et anachronique de signaux précis évoquant le retour des classes et de l’hiver.

Tous les ans à partir du début août, aussi loin que remontent mes souvenirs, le syndrome fait son apparition chez moi.
Je regarde d’un oeil morne les grandes surfaces, qui soldent les crèmes solaires pour mieux remplir leurs rayonnages de crayons HB et copies doubles perforées, annoncés à grand renfort d’affiches. Alors mon coeur se serre un court instant.
Des visions de préaux sous la pluie, de rangées d’élèves alignés devant leur classe le premier jour, me saisissent.

Instinctivement je passe très vite mon chemin.

Avec naturel, mon coeur se desserre, tandis que je reprends une activité estivale, en ayant mis un voile sur ce qui vient d’arriver.

Théoriquement et même très réellement, j’ai l’âge adulte et la rentrée scolaire ne me concerne plus depuis une généreuse poignée d’années.
Mais le syndrome ne m’a jamais abandonnée.
Encore cette année, début août il m’a saisie une bonne dizaine de minutes, devant les vitrines du Monoprix de ma ville déserte.

Il atteint son paroxysme fin août, lorsque qu’il faut, sans autre alternative possible, se mesurer aux fournitures scolaires dans un combat singulier. La liste fournie par l’établissement scolaire est longue comme le bras, je me fraye un chemin entre les petits et les grands carreaux, et rien n’est négociable.

Peu importe que ces cahiers ne soient plus pour moi depuis longtemps.

Le souvenir émotionnel lié à la rentrée des classes est présent, vivace et puissant.

En réalité, ce n’est pas tant le principe de la rentrée elle-même, qui me serre le coeur depuis l’enfance, c’est le fait d’avoir à y penser si tôt dans l’été.

Avant l’heure, ça n’est pas l’heure.

Les règles du commerce sont sans pitié pour ceux qui, comme moi, n’aiment que la clarté du présent.

 

 

 

 

Plus de bulles et moins de mots…

 

Il est clair qu’en certaines occasions les bulles sont plus nombreuses que les mots…

On a beau chercher à les aligner, les mots se font rares, les images les supplantent, et c’est même la meilleure des solutions.

Car que dire un 21 août lorsque l’été se fait fleur bleue, et que seuls résonnent à nos oreilles le clapotis des vagues et les cris des goélands?

Rien, et c’est déjà beaucoup, comme le chantait le grand Gainsbourg.

Certains vont chercher le paradis de carte postale à des dizaines de milliers de kilomètres de leur habitation principale.

Et pourtant, beaucoup moins loin, il existe un endroit dont Saint-Exupéry disait qu’il était né de l’amour entre la mer et le soleil.

Un endroit où les bulles sont majoritaires.

La Corse concentre toutes les couleurs du temps, du ciel et de la terre, et les renouvelle tous les jours.

J’ai pris une immense claque, et elle est entièrement corse.

 

J’ai des envies de polyphonies, je ne me reconnais plus.
Il faut dire que j’ai découvert qu’il existait beaucoup mieux, et même au niveau capillaire, qu’I Muvrini.
Notamment un certain Jean-Claude Aquaviva, dont les musiques et la voix atteignent leur cible, en plein coeur. Inutile de chercher sur youtube ou ailleurs, c’est navrant mais il va falloir venir le découvrir sur place…

 

Les Corses ont la réputation d’avoir le sang chaud.
C’est sans doute vrai, mais que faire contre la nature qui se dresse fièrement?

 

 Plus de bulles et moins de mots, car tout vaut mieux que des mots de trop.

Ici le soleil se couche aussi, mais il le fait mieux qu’ailleurs, en se hâtant lentement de plonger.

 

Je n’ai rien d’autre à ajouter, je vais me baigner.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Last second.com

 

 

Certaines constructions mentales heurtent les schémas, bousculent les consciences, envoient voler en éclat bien des certitudes…

Illustration.

Au mois de mai, lors d’un dîner entre amis, une question anodine traverse l’assemblée.

“Vous faites quoi pour les vacances?”

La nature des réponses en dit long sur les circonvolutions profondes du psychisme de chacun. Plusieurs morphopsychotypes, se croisent alors.

Il y a ceux pour qui la question est une non-question, un non-enjeu.

Car comme tous les ans depuis le XIXème siècle, ils partiront dans leur maison de famille, celle qui a abrité leurs premiers pas, leurs premiers gadins, ceux de leurs enfants, de leurs arrières grands-parents…Dans ces maisons-là, les murs ont une mémoire, les greniers renferment des images en super huit, des trésors un peu moisis, et ça et là, des photos du XXème siècle rappellent que le temps court plus vite que nos souvenirs…

Il y a aussi les amis vacanciers d’un autre genre. Ceux qui, avec un bruit de mécanique tranquille, récitent d’une traite l’itinéraire planifié, bouclé et entièrement payé depuis le mois de décembre de l’année précédente.

Tout au plus, ajoutent-ils en se faisant des frayeurs:

“Le problème, c’est qu’on est encore en liste d’attente pour le dîner du 16 août au Moulin de Mougins, parce que les gens réservent toujours d’une année sur l’autre et que nous…ben…on n’a réservé qu’en janvier…alors forcément…”

Ce genre de comportement vacancier me précipite dans un abîme de perplexité.

J’observe ces gens, mes amis pourtant, mes amis souvent, et je cherche le gène qu’ils ont et que je n’ai pas, celui que nous n’avons définitivement pas en commun.

Où est passé, chez moi, le gène de la planification?

 

Ces dernières années, avec la généralisation d’internet, les gens ont pris l’habitude et la liberté d’organiser leurs vacances beaucoup plus tardivement qu’avant.

Il est donc devenu presque habituel, que la grande majorité de mes amis d’une grande normalité, autour du mois de mai, cherchent, trouvent, et réservent les vacances qu’ils prendront trois mois plus tard.

Une seule famille résiste encore et toujours à la normalité ambiante: la mienne. Et à ma connaissance, il n’existe pas encore de site internet correspondant à nos folles pratiques.

Ma famille et moi, constituons le coeur de cible d’un marché dans lequel tout reste encore à créer: Last second.com.

A la date d’aujourd’hui, 3-4 août, quand un curieux nous pose la question relative à nos vacances, nous répondons d’un air tranquillement souriant, que nous partirons “sans doute autour du 8-10 août, jusqu’au 24-25 août environ”.

Nous ne sommes pas encore sûrs de la formule, ni de la destination, nous avons quelques pistes.

Mais nous n’avons encore rien réservé.

Ca devrait venir demain ou après demain.

Tenez, un détail vient de me traverser l’esprit. Nous n’avons même plus de valise familiale (seulement des sacs de voyage individuels), car notre valise de toujours, celle qui a collectionné les étiquettes à code barre, écumé les gares et les aéroports du monde en dernière minute depuis moult années, nous a lâchement abandonnés le jour de notre retour de vacances l’an dernier. Et après toutes ces années de bons et loyaux services, elle avait fini sa course tractée par une cordelette, du genre de celles qui saucissonnent les sacs des roumains dans le métro.

 

 

 

(Ce détail n’a aucune importance, j’irai faire l’acquisition d’une valise flambant neuve avant de partir.)

Ce qui a son importance, en revanche, c’est mon questionnement autour de l’espèce particulière de ces individus, auxquels fait totalement défaut le gène de la planification.  

Sommes nous seuls dans le monde?

Ou y en a-t-il d’autres avec lesquels échanger (sans pour autant constituer un groupe sur Facebook, car il y a vraiment des groupes sur n’importe quoi sur Facebook…), voire sympathiser?

Réflexion faite, ne sympathisons pas avec d’autres gens de notre espèce, car à deux trois jours du départ en vacances, c’est chacun pour soi.  

S’il ne reste plus qu’une seule location de standing en bord de mer, c’est nous qui l’aurons.