Sur Lire, écrire et en parler, le blog de l’excellent Patrick Fort, lui même inspiré par le non moins intéressant Thierry Benquey , j’ai vu passer il y a quelque temps une initiative qui m’inspire à mon tour aujourd’hui.
Répondre aux questionnaires de Bernard Proust Marcel Pivot, tellement indissociables l’un de l’autre de nos jours, est véritablement un rêve d’enfant.
Petite fille, je me plaisais à imaginer que plus tard, lorsque je serais invitée sur le plateau de Bernard Pivot, je me livrerais avec sérieux et esprit à cet exercice, et que mes réponses seraient naturellement reçues avec un petit sourire approbateur, sous le regard très caractéristique du grand Bernard, ce regard qui avait l’air d’escalader ses lunettes…
Apostrophes et Bouillon de culture font désormais partie des annales de la télévision, et Bernard Pivot réserve ses lunettes pour l’Académie Goncourt. (Bernard, si tu nous regardes…)
James Lipton, pour des raisons que je ne m’explique pas, ne m’a, à ce jour, toujours pas contactée pour son émission Inside the Actor’s studio.
Alors voilà, aujourd’hui je me fais un plaisir égoïste mais pas solitaire, puisque je le partage avec vous.
Et vous, vous répondriez quoi à toutes ces épineuses questions?
QUESTIONNAIRE DE MARCEL PROUST
1- Le principal trait de mon caractère.
Proust : Le besoin d’être aimé et, pour préciser, le besoin d’être caressé et gâté bien plus que le besoin d’être admiré.
Ma réponse : la vivacité d’esprit, et une tendance à partir au quart de tour en bien comme en mal
2 – La qualité que je préfère chez un homme.
Proust : Des charmes féminins.
Ma réponse : L’humour et la subtilité, la douceur
3 – La qualité que je préfère chez une femme.
Proust : Des vertus d’homme et la franchise dans la camaraderie.
Ma réponse : la franchise et l’absence d’hypocrisie
4 – Ce que j’apprécie le plus chez mes amis.
Proust : D’être tendre pour moi, si leur personne est assez exquise pour donner un grand prix à leur tendresse.
Ma réponse : De savoir qu’ils sont toujours là au fil des années, les aimer comme ils sont, être sûre qu’ils me prennent comme je suis
5 – Mon principal défaut.
Proust : Ne pas savoir, ne pas pouvoir « vouloir ».
Ma réponse : Une tendance à remettre au lendemain les choses qui m’ennuient.
6 – Mon occupation préférée.
Proust : Aimer.
Ma réponse : Au quotidien, écrire, lire, écouter et jouer de la musique. Moins habituel, mais toujours un délice, voyager dans un pays que j’aime et que j’aimerai découvrir.
7 – Mon rêve de bonheur.
Proust : J’ai peur qu’il ne soit pas assez élevé, je n’ose pas le dire, j’ai peur de le détruire en le disant.
Ma réponse : Avoir toujours la capacité de savourer chaque petit ou grand bonheur qui se présente, savoir additionner tous ces bonheurs et dire au final, c’est le Bonheur.
8 – Quel serait mon plus grand malheur ?
Proust : Ne pas avoir connu ma mère ni ma grand-mère.
Ma réponse : En dehors des drames de la vie, le plus grand malheur pour moi, serait de ne plus avoir de rêves à réaliser et accomplir.
9 – Ce que je voudrais être.
Proust : Moi, comme les gens que j’admire me voudraient.
Ma réponse : Toujours au plus juste de moi-même.
10 – Le pays où je désirerais vivre.
Proust : Celui où certaines choses que je voudrais se réaliseraient comme par un enchantement et où les tendresses seraient toujours partagées.
Ma réponse : J’hésite, mais forcément un pays gorgé de soleil.
11 – La couleur que je préfère.
Proust : La beauté n’est pas dans les couleurs, mais dans leur harmonie.
Ma réponse : Je ne pense pas en avoir, tout dépend de mon humeur. En revanche, c’est une constante, je déteste le vert. J’aime bien la réponse de Marcel, aussi…
12 – La fleur que j’aime.
Proust : La sienne – et après, toutes.
Ma réponse : le laurier rose, dont l’odeur est celle des vacances.
13 – L’oiseau que je préfère.
Proust : L’hirondelle.
Ma réponse : Je ne suis pas très portée sur la question…Peut-être un goëland, qui vole au dessus de la mer.
14 – Mes auteurs favoris en prose.
Proust : Aujourd’hui Anatole France et Pierre Loti.
Ma réponse : Zweig, Albert Cohen, Tennessee Williams, Paul Auster, Guitry, et tant d’autres que je découvre au fil de mes lectures boulimiques.
15 – Mes poètes préférés.
Proust : Baudelaire et Alfred de Vigny.
Ma réponse : Aragon, Rimbaud
16 – Mes héros dans la fiction.
Proust : Hamlet.
Ma réponse : Tony Soprano, Bobby Simone dans NYPD Blue Lire la suite
La sortie d'un roman inédit en français de Stefan Zweig, est toujours un évènement. Le voyage dans le passé jamais traduit en français, est sorti depuis fin octobre 2008, et déjà il faut se précipiter pour le découvrir. Car Zweig, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, est l'un des écrivains les plus bouleversants qui soient. On l'a souvent qualifié de génie de la psychologie, tant il est vrai qu'il décortique l'âme humaine, ses forces et ses faiblesses, avec talent, pudeur, et même tendresse, sans jamais juger ses personnages. Comme Arthur Schnitzler, comme Rainer Maria Rilke, comme Hugo von Hoffmanstahl, et bien sûr comme Freud, dont il rédigea l'oraison funèbre, Stefan Zweig appartient au brillant cercle d'intellectuels viennois du début du XXème siècle et de l'entre-deux guerres, profondément humanistes, traumatisés par la 1ere Guerre mondiale et ses ravages. Et comme Rilke, qui fut le secrétaire particulier de Rodin, Zweig est un admirateur de la France et des écrivains français, de Paul Valéry, à Romain Rolland, avec qui il entretient une correspondance pendant plus de trente ans et huit cent lettres. Au fil de cette correspondance, Rolland a transmis à son ami et admirateur autrichien la conviction que l’Europe est en danger, qu’elle est condamnée à la déchéance si elle ne parvient pas à rassembler ses citoyens, à les unir autour d’une vision d’avenir et d’une compréhension du passé. C’est l’Europe des Lettres, de la Musique, de la Culture qui doit faire oublier à jamais l’Europe des nationalismes et des haines ancestrales. A ces affinités intellectuelles avec Romain Rolland viennent s’ajouter de grandes similitudes dans la personnalité. Les deux hommes ont en commun d’être profondément sensibles, de croire à la puissance de l’esprit et de l'émotion, d’être des lecteurs boulimiques et des collectionneurs d'autographes. Et surtout d’être tout deux des rêveurs acharnés et des pacifistes convaincus. Né en 1881 dans une famille de la grande bourgeoisie juive de Vienne, Stefan Zweig est un être sensible et raffiné, très tôt passionné d'histoire et de littérature. Son père, un industriel éclairé, loin de le décourager de sa passion précoce des voyages et de la culture, admire beaucoup son intelligence et son goût de l'esthétisme. Il tolère donc sans peine que son fils passe des après-midi entiers dans les cafés viennois, à refaire le monde et à observer les gens vivre. Dans une Vienne tolérante, multi-ethnique et multi-culturelle, le jeune Stefan suit les cours de philosophie de l’Université locale, sans toutefois se poser de questions sur son identité juive. Il parle avec aisance plusieurs langues, dont le français, et traduira d'ailleurs plus tard brillamment en allemand les oeuvres de Romain Rolland, de Baudelaire, Rimbaud et Verlaine. Comme pour tous les Juifs allemands et autrichiens, fiers de la brillante et raffinée civilisation germanique, le problème de l’intégration ne se pose pas. Zweig se considère en outre comme un citoyen du monde, un homme libre, ouvert et tolérant, pur produit de la société viennoise de l’époque de François-Joseph. Ses biographies, de Marie-Antoinette, de Marie Stuart, celles de Balzac (son idole), de Fouché, d'Erasme, sont de purs chefs d'oeuvre. Elles pénètrent avec une aisance remarquable la psychologie des personnages historiques, qui en deviennent par là même aussi romanesques que des personnages de fiction. Les romans et les nouvelles de Zweig font appel à l'émotion, et à l'humanité de chacun d'entre nous. Le Joueur d'échecs, Lettre d'une inconnue, Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, la Peur, la Confusion des Sentiments, Destruction d'un coeur, pour ne citer que ces oeuvres-là, étudient avec génie les sentiments humains universels: la jalousie, l'obsession, la passion amoureuse, l'amour parental. La lecture d'un ouvrage de Zweig est toujours un voyage dans les tréfonds de l'âme, c'est une expérience unique d'humanité. Son destin tragique, celui d'un pur, d'un idéaliste souffrant de la folie des hommes, dépasse la fiction. Il faut entrer dans l'univers de Stefan Zweig, pour tenter d'appréhender l'homme qui étudia si bien l'âme de ses contemporains, avant d'en désespérer. Après la première guerre mondiale, Zweig est très affecté par la sortie de guerre de l'Autriche, au territoire et à l'importance largement réduits, par les difficultés matérielles et la dévaluation qui s'ensuivent, mais la décennie 1924-1933 fut à ses yeux la période la plus intense de sa création artistique. L'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne en 1933, et un peu plus tard, l'Anschluss, ou annexion de l'Autriche en 1938, au nom d'un pangermanisme dont il avait très tôt vu les dangers, vient bouleverser la vie de Zweig. Dès les premières persécutions, il quitte l'Autriche pour l'Angleterre, où il écrit la remarquable biographie de Marie Stuart. En 1941, Zweig et sa femme Lotte, s'exilent au Brésil, comme pour fuir le plus loin possible du spectacle de l'inhumanité, et de la défaite de la pensée. Ses rêves d'humanisme et d'une Europe unifiée et fraternelle, pour lui à jamais anéantis, il se suicide avec son épouse, à Pétropolis le 23 février 1942. Son autobiographie, Le monde d'hier – Souvenirs d'un Européen, qu'il rédige peu de temps avant sa mort, est un hymne à la culture européenne brillante, et perdue. Ses derniers mots, déchirants, nous font mesurer combien la réalité a dépassé la fiction, et combien la dimension personnelle de Zweig en a fait un véritable personnage romantique et tragique. «Le monde, ma propre langue est perdu pour moi. Ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est anéantie elle-même. Il fallait à soixante ans des forces exceptionnelles pour tout recommencer à nouveau et les miennes sont épuisées par des années d’errance sans patrie. Aussi, je juge préférable de mettre fin, à temps et la tête haute, à une vie pour laquelle le travail intellectuel a toujours représenté la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême sur cette terre. Je salue tous mes amis ! Puissent-ils voir encore les lueurs de l’aube après la longue nuit ! Moi, je suis trop impatient. Je les précède.»
“Dieu est mort, Marx est mort, et moi-même je ne me sens pas très bien.”
Une bonne partie de Woody Allen se trouve dans ce constat dont l’absurdité même fait toute la force.
Car la principale cible de l’humour de Woody Allen, c’est évidemment lui-même face à ses angoisses existentielles, et son principal remède contre ses peurs, c’est leur mise en scène en mots et en images, en utilisant les recettes de l’humour juif, c’est-à-dire l’autodérision et l’absurde.
Dans toute l’oeuvre de Woody Allen, il y a une concordance entre l’homme qu’il est dans la vraie vie, et les personnages qu’il choisit pour le représenter. Mais cette large part d’autobiographie ne doit pas faire oublier qu’il est avant tout artiste incroyablement complet et polyvalent: auteur, metteur en scène, scénariste, et acteur de la plupart de ses films.
Woody Allen écrit, caste, dirige et conçoit l’intégralité de ses films du début à la fin du processus, et fait d’ailleurs très régulièrement appel à la même équipe technique et de production, rôdée à ses méthodes de travail.
Les thèmes chers à Woody Allen dans la plupart de ses films reprennent les concepts freudiens de désir, de sexualité, et d’angoisse face à la mort.
Ils sont d’ailleurs déjà parfaitement synthétisés à l’époque de Annie Hall (1977).
Dans ce film, Woody Allen développe la thèse très psychanalytique selon laquelle les seuls moyens d’échapper à la mort seraient la sexualité – option largement choisie par l’auteur dans son art et dans sa vie privée… – et la croyance en Dieu assortie de la pratique religieuse, cette deuxième option étant toujours âprement discutée par Woody Allen.
Sa peur de la mort pourrait être ainsi résumée:
“Je ne veux pas atteindre l’immortalité grâce à mon oeuvre. Je veux atteindre l’immortalité en ne mourant pas.“
Certains critiques ont également pu relever dans l’oeuvre de Woody Allen un parallèle avec Jean-Paul Sartre, notamment dans son scepticisme quant à la possibilité de l’engagement amoureux absolu et durable.
Scène de fin dans Annie Hall
Particulièrement savoureux et révélateur aussi sur le sujet inépuisable de l’amour-désespoir, ce dialogue de Guerre et Amour (1975):
Natasha, aimer, c’est souffrir. Pour éviter la souffrance, on ne doit pas aimer. Mais alors, on souffre de ne pas aimer. Donc, aimer c’est souffrir, ne pas aimer c’est souffrir, souffrir c’est souffrir. Etre heureux, c’est aimer, donc être heureux c’est souffrir, mais souffrir nous rend malheureux, donc pour être malheureux on doit aimer, ou aimer pour souffrir, ou souffrir de trop de bonheur. J’espère que tu conçois tout ça.”
Vicky Cristina Barcelona sort le 8 octobre en France, avec laquelle Woody Allen a une fibre particulière et réciproque. Il était donc d’actualité de lui consacrer cet article.
– Tu n’as pas de valeurs. Toute ta vie, c’est le nihilisme, c’est le cynisme, c’est le sarcasme, et l’orgasme.
– Tu sais, en France je pourrais me présenter sur ce slogan et gagner. (Harry dans tous ses états)
Mais surtout, Woody Allen fait partie de mes auteurs absolument incontournables. C’est pourquoi je termine avec lui, mon cycle consacré aux maîtres de l’ironie, l’humour et de la dérision.
Ajoutons que Woody Allen est autant littérateur que cinéaste, il joue avec les mots et les concepts autant qu’avec les images. Il avait donc toute sa place dans les bulles littéraires.
Allen Stuart Königsberg est né à New York le 1er décembre 1935. Il passe son enfance à Midwood, Brooklyn, aux côtés de son père (Martin Königsberg), de sa mère (Netty Cherrie) et de sa jeune sœur (Letty). Ses oncles et tantes sont aussi très souvent chez eux.
Il commence sa scolarité à l’école juive, où il restera pendant huit ans avant de rejoindre l’école publique, à la Midwood High School.
Très jeune, Allen commence à gagner sa vie en écrivant des gags pour l’agent David Alber, qui les revend à différents chroniqueurs. À l’âge précoce de 16 ans, il se met à écrire pour des stars telles que Sid Caesar. C’est à ce moment qu’il décide d’endosser le pseudonyme de Woody Allen.
Woody rejoint ensuite l’université de New York où il est censé étudier la communication et le cinéma. Toutefois, son absence de résultats et son manque d’intérêt pour les études , lui font rapidement abandonner son cursus. Plus tard, il fréquentera encore brièvement le City College de New York.
À 19 ans, il est auteur pour d’importantes émissions de télévision telles que The Ed Sullivan Show, The Tonight Show, Caesar’s hour…
Naturellement doué pour la comédie, en 1960, il entame une nouvelle carrière dans le stand-up. Parallèlement à cela, il contribue à la revue From A to Z de Broadway et commence à écrire pour le très populaire show télé Candid Camera, apparaissant même dans quelques épisodes. En outre, il rédige des nouvelles publiées dans certains magazines dont le très fameux New Yorker.
Petit à petit, avec l’aide de son manager, Allen transforme ses défauts « psychologiques » en qualités « théâtrales ». Il développe ainsi son célèbre personnage d’intellectuel névrosé, instable et nerveux. Rapidement, il rencontre un succès qui lui ouvre les portes de la télévision et des nightclubs. En 1969, sa popularité est telle qu’il apparaît en couverture du Life Magazine à l’occasion de l’ouverture à Broadway de Play It Again, Sam.
La carrière cinématographique de Woody Allen débute en 1965, lorsqu’il joue dans son premier film Quoi de neuf Pussycat. À noter qu’il est seulement scénariste et acteur sur ce film, et qu’il n’a pas du tout apprécié la sensation de ne rien contrôler du devenir de son scénario.
En 1967, il interprète le neveu de James Bond dans Casino Royale.
A la fin des années 60, Woody Allen commence à réaliser tous ses films. Prends l’oseille et tire toi (Take the money and run), Bananas, Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans oser le demander (Everything You Always Wanted To Know About Sex (But Were Afraid to Ask)), Woody et les robots (Sleeper), ainsi que Guerre et Amour (Love and Death), sont de grands succès, et s’inscrivent dans la continuité de son travail d’auteur de sketchs télévisés. Il s’agit exclusivement de pures comédies s’appuyant beaucoup sur des gags visuels. Woody Allen est alors fortement influencé par Bob Hope et Groucho Marx.
Dans ces films, il développe son propre personnage comique, une sorte de variation du Schlemiel, personnage du folklore yiddish caractérisé par la timidité, et la persévérance malgré l’échec.
Tout ce que vous avez toujours voulu savoir…
La période qui suit est certainement la plus prolifique et la plus célèbre de la carrière de Woody Allen. En moins de 10 ans, il écrit et réalise ses films les plus unanimement salués.
C’est l’époque d’Annie Hall (quatre Academy Awards, meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario et meilleure actrice pour Diane Keaton) Manhattan, La Rose Pourpre du Caire (L’un des 100 meilleurs films de tous les temps selon le Time Magazine et l’un des trois favoris de Woody Allen lui-même) ainsi qu’Hannah et ses soeurs, qui remporte trois Academy Awards.
La rose pourpre du Caire
Annie Hall est le premier film marquant un tournant majeur dans l’œuvre de Woody Allen. Il s’oriente alors vers un humour plus sophistiqué et entre dans le registre des comédies dramatiques. Certains iront jusqu’à dire qu’il a peut-être réinventé ce genre ou, au moins, en a fixé les règles modernes.
Mais outre cela, Woody Allen parvient surtout à trouver son style, sa touche personnelle. Avec Annie Hall, il se détache de l’influence de ses idoles pour imposer son propre personnage et avec lui, tout son univers de questions existentielles obsédantes. Le tout sur fond de jazz, de références culturelles, et de dérision permanente.
Dans cet univers-là, on aborde une inconnue en lui parlant de Sartre, et on la retrouve une heure plus tard pour discuter avec elle de Kierkegaard dans un club de jazz, en écoutant du Cole Porter…
Manhattan (1979) est l’œuvre de la confirmation. Tourné en noir et blanc, il est autant une réflexion intellectuelle brillante et nostalgique sur la fin de l’amour, qu’un hommage en musique – Gershwyn est omniprésent – et en images à New York, finalement le seul amour éternel de l’auteur. Manhattan est sa troisième collaboration avec Diane Keaton, dont il partageait la vie à l’époque.
Manhattan, intro, Rhapsody in blue
Woody Allen est obsédé par l’idée que même si nous choisissons de l’ignorer, la présence constante de la mort réside dans l’idée de Dieu et dans l’hypothèse, non vérifiée, d’un ordre moral dans l’univers, d’une vie après la mort, et d’une destinée humaine. Dans toute son oeuvre, est prégnante l’idée que l’homme vit dans un univers incertain dans son existence.
“Jene crois pasenl‘au-delà maisj‘emmènerai quand même dessous-vêtements de rechange.”
“Tant que l’homme sera mortel, il ne sera jamais décontracté.”
Pour Woody Allen, l’incertitude quant l’existence de Dieu, est un aspect absolument incontournable à prendre en compte par l’humanité. Le sort de tout être humain est donc de vivre dans cet univers incertain, tout en gérant tous les paradoxes que sont le désir, le destin, la sexualité.
L’ironie et le destin, deux aspects essentiels de notre existence, sont encore récurrents chez Woody Allen.
Dans Maudite Aphrodite (1996), un choeur évoquant la tragédie grecque rappelle qu’il est dangereux de vouloir changer la destinée.
Les années 1990 constitueront une décennie d’essais ou d’hommages (Ombres et brouillard, 1992, Meurtre mystérieux à Manhattan, 1993, Coups de feu sur Broadway, 1994). En 1996, Tout le monde dit I love you remporte un vif succès public et des nominations aux Golden Globes et aux Academy Awards.
En 1997, Harry dans tous ses états (Deconstructing Harry), apparaît sans doute comme le plus autobiographique de tous ses films. On y retrouve tous les thèmes majeurs de son œuvre, dans une parodie de sa propre existence.
En 1999, dans Accords et désaccords (Sweet and Lowdown), Woody Allen rend une fois de plus hommage à l’une de ses passions : le jazz. Le film met en scène un guitariste fictif dans un univers musical bien réel, où l’on croise et recroise la route de Django Reinhardt.
Le film, très réussi, est servi par une musique magnifique et une interprétation magistrale de Sean Penn.
Sean Penn à la guitare dans Accords et désaccords
A cette occasion, il faut rappeler que Woody Allen vit très intensément et très concrètement sa passion pour le jazz, puisqu’il joue de la clarinette toutes les semaines avec sa formation New Orleans au Carlyle Hotel de New York, et fait régulièrement des tournées internationales.
Entre 2000 et 2003, Woody Allen retourne à la pure comédie. Escroc mais pas trop, (Small time crooks), Le sortilège du scorpion de jade (The curse of Jade scorpion), Hollywood Ending, La vie et tout le reste, Melinda et Melinda sont des films légers, mais le public ne suit pas et la critique est sceptique.
Woody Allen renouera avec le succès à partir de 2005 avec Match point, un film réalisé à Londres, avec sa nouvelle égérie, Scarlett Johansson. Le film lui vaut plusieurs nominations aux Oscars, Golden Globes et Césars.
Outre les sketches, le cinéma et la musique, le talent de Woody Allen s’est aussi exprimé au théâtre. Second Hand Memory (créée à New-York en 2004, mise en scène par Woody Allen) Adultères (2006) Puzzle (2007) Un suspense psychologique, une comédie psychanalytique
Il a écrit aussi un bon nombre de recueils de nouvelles et de livres regroupant ses réflexions diverses.
Dieu, Shakespeare et moi. Opus 1 (Without feathers, 1975) trad. et adapt. Michel Lebrun. Paris : Solar, 1975, 270 p. Rééd. Paris : Seuil, 1985, 134 p. (Points. Point virgule ; 30). ISBN 2-02-008617-4. Paris : Éd. du Seuil, 2001, 153 p. (Point virgule ; 9). ISBN 2-02-048235-5 Destins tordus (Side effects); trad. Michel Lebrun. Paris : R. Laffont, 1981, 178 p. (Pavillons). ISBN 2-221-00713-1. Rééd. Paris : Seuil, 1988, 178 p. (Points. Série Point-virgule ; 58). ISBN 2-02-009871-7. Paris : R. Laffont, 2006, 203 p. (Pavillons poche). ISBN 2-221-10642-3 L’Erreur est humaine (Mere anarchy, 2007) ; trad. Nicolas Richard. Paris : Flammarion, 2007, 252 p. ISBN 978-2-08-120367-9. Rééd. Paris : le Grand livre du mois, 2007, 252 p. ISBN 978-2-286-03261
Pour en finir une bonne fois pour toute avec la culture / Opus 2 (Getting even, 1973)
Laissons lui le mot de la fin, il est bien trouvé…
“J’aimerais terminer sur un message d’espoir, mais je n’en ai pas. Est-ce que deux messages de désespoir vous iraient?”
“Plaire à tout le monde, c’est plaire à n’importe qui.”
S’il est une chose dans laquelle a excellé Sacha Guitry, c’est dans l’art d’alimenter la controverse sur sa personne. En dehors de son esprit puissant, c’est son plus grand point commun avec Oscar Wilde.
Comme Oscar Wilde, Sacha Guitry a été fêté, admiré, haï, dénigré et injustement traîné dans la boue, a connu l’incarcération et l’humiliation. Et comme Oscar Wilde, ses ennemis lui furent beaucoup plus fidèles que ses amis.
De Sacha Guitry, on connaît l’esprit parisien, le raffinement, le goût du luxe, les réflexions pleines d’ironie sur l’amour et les femmes, on connaît la superbe, l’emphase, ainsi qu’une certaine préciosité.
Mais on ignore tout le reste.
On ignore par exemple que s’il était lui-même l’auteur dramatique le plus joué de son époque, il était avant tout un “fan” d’autres auteurs, écrivains, peintres, qu’il a intimement cotoyés et admirés toute sa vie.
Sacha Guitry était doué d’une sincère capacité d’admiration pour les autres artistes, sans aucune envie ni jalousie. En témoignent les nombreuses collections qu’il possédait, de manuscrits originaux, de tableaux, d’objets ayant appartenu aux grands hommes qu’il adorait.
Octave Mirbeau, Claude Monet, Sarah Bernhardt, Tristan Bernard, Jules Renard, Georges Clémenceau, et tant d’autres grands noms, furent ses intimes depuis son enfance, car ils furent d’abord les amis de son père, Lucien Guitry. Avec un tel environnement quotiden, comment ne pas grandir en étant un peu plus exceptionnel que les autres?
Les femmes furent sa passion et son tourment, il les aima autant qu’il les désaima, mais à lire parfois les jolies choses qu’il était capable de déclarer à une femme aimée, on se prend à rêver…
“Comment les autres hommes peuvent-ils vivre sans toi?”, écrit-il du temps de son grand amour avec Yvonne Printemps, dans sa pièce Je t’aime.
Mais c’est le même Sacha Guitry qui écrit, probablement à l’époque d’une rupture:
“Pour se marier, il faut un témoin, comme pour un accident ou un duel.”
L’ironie, l’humour et l’esprit, traversent toute la vie et l’oeuvre de Sacha Guitry. D’ailleurs bien souvent sa vie se confond avec son oeuvre, ses femmes furent ses co-interprètes, et son père vénéré et admiré, Lucien Guitry, l’interprète de plusieurs de ses pièces.
Sacha Guitry et Lana Marconi dans Donne-Moi tes yeux
Son amour était puissant et entier, son désamour était caustique et parfois cruellement lucide, mais jamais il ne manqua d’élégance ni d’esprit.
Pour Sacha Guitry, un esprit est d’autant plus brillant, qu’il est léger.
La légèreté d’esprit n’est-elle pas compatible avec les vertus les plus hautes, avec le génie même?
Nous en avons des témoignages innombrables.
Et, pour ma part, j’aurais plutôt quelque méfiance à l’égard de la gravité- car il est fort aisé d’en faire le simulacre. Cela peut être une attitude, un parti pris, tandis qu’on ne peut pas prendre le parti d’être léger. On ne peut pas faire semblant d’avoir de l’esprit. Il faut en avoir. Et n’en a pas qui veut.de 1429 à 1942
Même, je vais plus loin. Les gens qui ne peuvent pas admettre l’ironie me donnent de l’inquiétude à leur propre sujet. Et quant à ceux qui ne tolèrent pas la plus inoffensive plaisanterie à l’égard de leurs entreprises et de leurs conceptions, ceux-là me laissent à penser que leurs conceptions, comme leurs entreprises, ne sont peut-être pas raisonnables. Redouter l’ironie, c’est craindre la raison.
Il y a des exceptions, j’en conviens. Elles sont rares. Un homme comme Pasteur, oui, est une exception, mais de toutes les manières, il est une exception. Et Pasteur est trop grand pour servir d’exemple. [..]
Etre sérieux, c’est visiblement se prendre au sérieux. C’est attacher beaucoup trop d’importance à soi, à ses opinions, à ses actes.
Etre léger, visiblement, c’est démasquer les vaniteux, c’est inquiéter les hypocrites, confondre les méchants, c’est opposer la grâce à la mauvaise humeur – et c’est donner en outre un témoignage exquis à la pudeur morale.[..]
L’esprit vient modérer le zèle intempestif, il tient en respect les médiocres – et intellectuellement il est, si j’ose dire, un excellent thermomètre du climat des individus.
Les vertus sont impersonnelles – et la probité d’un coiffeur ressemble à s’y méprendre à celle d’un teinturier. Tandis que la fantaisie de Henri Monnier diffère essentiellement de celle de Alphonse Allais. Les vertus que nous pouvons avoir nous ont été prêtées – et nous les rendons intactes, afin qu’elles puisent servir à d’autres. La Fantaisie n’est pas un prêt, elle est un don. Elle est, je le répète, un sens. Sens qui, à l’image de nos autres sens, naît, vit et meurt avec nous.
Il en va de même de l’humour. Et c’est parce que la plupart des gens en sont dépourvus qu’il est si mal considéré. Il est vrai que, si tout un chacun possédait ce sens, l’humour en souffrirait, car pour qu’une plaisanterie humoristique ait son plein rendement, il convient d’être trois: celui qui la profère, celui qui la comprend – et celui à qui elle échappe.
Extrait de De 1429 à 1942.
Sacha Guitry est né le 21 février 1885 à Saint-Petersbourg où son père, Lucien Guitry, a signé un contrat avec le théâtre Michel pour neuf saisons. Ses parents se séparent en 1889 et Mme Guitry rentre en France avec Jean, l’autre enfant du couple.
De retour en France au printemps 1890, Sacha retrouve sa mère et son frère. Avec ce dernier, il s’unit pour ne rien faire, et les deux frères sont renvoyés coup sur coup d’une dizaine d’établissements scolaires publics ou privés. De cette époque date la défiance de Sacha Guitry, espoir des cancres et parfait autodidacte, pour les méthodes sclérosées d’éducation de son temps.
En 1901, Sacha Guitry, encore élève, écrit sa première pièce, Le Page. Elle sera créee le 15 avril 1902 au théâtre des Mathurins et rencontre un succès honorable. Il abandonne définitivement ses études, sans les avoir jamais réellement commencées.
En juillet 1902, meurt Renée de Pont-Jest, mère de Sacha Guitry.
En 1904, dans les couloirs du théâtre de la Renaissance, que dirige alors Lucien Guitry, Sacha rencontre une jeune comédienne, Charlotte Lysès, dont il s’éprend.
Il fait ses débuts d’acteur sous le nom de Lorcey, avec un petit rôle confié par son père dans L’Escalier, au Théâtre de la Renaissance. Suivront quelques petits rôles au théâtre, toujours sous la direction de Lucien Guitry.
En janvier 1905, alors qu’il joue le rôle du beau Paris dans La Belle Hélène, de Jules Lemaître, il arrive en retard au théâtre, rate son entrée en scène, et est mis à l’amende par son père. Sacha n’accepte pas la sanction, quitte le théâtre, et c’est le début d’une brouille entre père et fils, qui durera treize ans.
A la fin de l’année 1905, Nono est créee au théâtre des Mathurins, et c’est le premier très grand succès de Sacha Guitry. Jules Renard essaie de le réconcilier avec son père, sans succès. Sacha Guitry et Charlotte Lysès vivent désormais ensemble et se marient en 1907.
L’échec de La Clef, la même année, décourage un temps Sacha Guitry et c’est le soutien indéfectible de son grand aîné Octave Mirbeau qui lui donne le courage de continuer ; admiratif et reconnaissant, Sacha Guitry sollicite de lui une préface pour sa Petite Hollande en 1908 et, plus tard, lui consacre une pièce, Un sujet de roman, créée le 4 janvier 1924 par son père Lucien Guitry dans le rôle du grand écrivain.
Suivent des années de succès et de représentations à Paris et en Europe des pièces de et avec Sacha Guitry, et Charlotte Lysès. Un beau mariage (1911), Le Veilleur de Nuit, et la Prise de Berg-op-Zoom (1912), la Pélerine écossaise, Deux Couverts (1914), la Jalousie (1915), Faisons un rêve, Jean de la Fontaine (1916).
Les années de son premier mariage sont celles de la révélation triomphante et triomphale.
Ce sont celles aussi de ses débuts, en 1915, avec le cinéma. Ceux de chez Nous est un film qui présente en plein travail les plus grands noms de l’art en France, et auxquels Sacha Guitry souhaite rendre hommage,en réaction à un manifeste allemand exaltant la culture germanique. Il filme ainsi certains amis de son père, Rodin, Claude Monet, Sarah Bernhardt, Anatole France, Auguste Renoir, entre autres. Il note leurs paroles et les répète durant les diffusions publiques, inventant en quelque sorte, et avant l’heure, la voix off.
Mais comme Jouvet, il reproche au cinéma de ne pas avoir la même puissance que le théâtre et ne s’y met qu’en 1935, sous l’influence de sa jeune épouse Jacqueline Delubac.
En 1917, il se sépare définitivement de Charlotte Lysès, et commencent les années Yvonne Printemps. Sacha Guitry se réconcilie enfin avec son père au début 1918, et désormais, tous les rôles de Lucien Guitry seront écrits par son fils. En 1919, Lucien Guitry crée Pasteur, alors que la fille du grand savant se trouve dans la salle aux côtés de Sacha Guitry et Yvonne Printemps.
Lucien Guitry
Le mariage a lieu en 1919, avec pour témoins Sarah Bernhardt, Lucien Guitry, Georges Feydeau, et Tristan Bernard. Le plus beau soir de la vie de Sacha Guitry, ainsi qu’il le dira plus tard lui-même, est celui du 8 octobre 1919, création au théâtre de la Porte Saint-Martin de Mon père avait raison, dans laquelle il joue avec Lucien Guitry et Yvonne Printemps.
Les années Yvonne Printemps sont prolixes et éclatantes, elles sont celles aussi du bonheur retrouvé avec son père. Les triomphes se succèdent. Béranger, Je t’aime (1920), Le Comédien (1921), pièce hommage à Lucien Guitry dans lequel celui-ci interprète le rôle principal, Une petite main qui se place, l’Illusionniste (1922), Un sujet de roman, le Lion et la Poule (1923).
En 1925, les représentations de On ne joue pas pour s’amuser sont interrompues du fait de l’état de santé de Lucien Guitry. Celui-ci meurt en juin. Durant l’été, selon le voeu de son père, Sacha Guitry écrit Mozart. Yvonne Printemps et Sacha Guitry s’installent au mythique hôtel particulier de Lucien Guitry avenue Elysée-Reclus à Paris, celui qui abritera au fil des années le “bureau-musée” de Sacha Guitry.
La vie commune de Sacha Guitry et Yvonne Printemps s’achève en 1932, lorsque Pierre Fresnay entre la vie d’Yvonne et Jacqueline Delubac dans celle de Sacha.
Sacha Guitry continue d’écrire pour le théâtre (Désiré, 1932, Mon double et ma moitié, 1934, le Nouveau Testament, 1935), et se tourne aussi de plus en vers le cinéma, en y adaptant certaines de ses pièces.
En 1936, il tourne Le nouveau testament, puis il réalise Le roman d’un tricheur, pour beaucoup son chef-d’œuvre. Dans ce film, presque sans dialogue, à l’exception de quelques scènes, Guitry met en scène l’unique roman qu’il a écrit, Mémoires d’un tricheur. Il est le narrateur du film, et déjà son goût pour les histoires contées apparaît. Si l’histoire peut sembler banale, elle est en fait un éloge du cinéma, art de l’illusion. Tout Guitry est contenu dans ses quatre premiers films : jeu avec les procédés filmiques, reconstitution d’évènements ou biographie de personnages historiques, adaptations théâtrales. De 1935 à 1937, en trois ans, Guitry réalise dix films, dont au moins trois chefs-d’œuvre.À la fin des années 1930, tout va donc pour le mieux dans la vie de Guitry. Le seul point noir est son divorce d’avec Jacqueline Delubac, mais il se console rapidement et épouse Geneviève de Séréville qui est la seule de ses cinq épouses à porter le nom de Guitry.
Malgré, et sans doute grâce à son succès, les rapports de Sacha Guitry et de la critique sont tendus et conflictuels. Il a d’ailleurs des mots savoureux et féroces à l’égard de la critique et des critiques. “La critique est aisée- à qui le dites-vous! Elle s’enrichit à nos dépens et se nourrit de petits fours.”
Parmi les critiques les plus virulentes, on retrouve régulièrement l’accusation de mégalomanie, de prétention. Lorsque Guitry met en scène Si Versailles m’était conté, film montrant le château de Versailles de sa naissance à nos jours, on lui reproche d’être passé à côté de son sujet et d’avoir réalisé une visite au musée Grévin. La critique démolit le film et oublie que Guitry est réalisateur avec toutes les responsabilités que cela implique, mais également scénariste, dialoguiste et acteur. Peu de cinéastes assument autant de charges. Orson Welles, qui a joué dans Si Versailles m’était conté, et Napoléon, considérait Guitry comme son maître.
Une autre hypothèse peut être envisagée pour expliquer les rapports tendus de Sacha Guitry avec la critique : la virtuosité et l’évidente facilité avec laquelle le Maître s’approprie la technique cinématographique. Lorsqu’il réalise Le Destin fabuleux de Désirée Clary, il place le générique en plein milieu du film et s’offre le luxe de changer plusieurs interprètes avec une finesse rare. Du cinéma, Guitry a déclaré : « C’est une lanterne magique. L’ironie et la grâce ne devraient pas en être exclues. »
Désinvolture, élégance, finesse et humour alliés à une solide maîtrise technique, le style Guitry persiste et signe, attirant naturellement les médisances des médiocres et les jalousies des mesquins.
Le roman d’un tricheur
Sacha Guitry est réhabilité par la Nouvelle Vague et François Truffaut en particulier, qui voit en lui l’auteur complet, comme Charlie Chaplin.
Ce sont encore en partie ses inimitiés et les jalousies qu’il a suscitées, qui seront à l’origine du traitement qui lui sera réservé à la Libération.
Pendant toutes les années d’Occupation, à l’écart de toute pensée politique, il avait tenu à continuer sa vie d’homme de théâtre et de cinéma, pensant ainsi assurer la présence de l’esprit français face à l’occupant allemand.
Mon père avait raison
Ses actes de résistance, s’ils ne furent pas militaires, furent culturels et même actifs. Grâce à son influence, il obtient la libération de personnalités, notamment celle de son “second père”, Tristan Bernard, et parvient à mettre en scène Le Destin fabuleux de Désirée Clary, œuvre cocardière sur la célèbre fiancée de Napoléon, et Donne-moi tes yeux.
Il bataille également pour organiser une projection de son film Ceux de chez Nous, dans lequel figure Sarah Bernhardt, juive donc interdite de représentation et dont le célèbre théâtre a d’ailleurs été débaptisé.
Il organise une représentation pour venir en aide à Madame Courteline, juive donc privée des revenus tirés des droits d’auteur de son mari, et tient à ce que cette représentation ait lieu en matinée pour que Madame Courteline puisse y assister (les théâtres étaient interdits aux juifs le soir).
Mais Sacha Guitry continue pendant la guerre de se montrer dans le monde, de dépenser son argent sans compter, et finalement d’être celui qu’il a toujours été, avant tout un Parisien.
Le 23 août 1944, lors de la Libération de Paris, quelques heures après avoir parlé au téléphone avec son amie Arletty, il est arrêté par un groupe de résistants, agissant de leur propre initiative, qui lui reprochent son attitude à l’égard de l’occupant allemand. Il est alors conduit au Dépôt, en pyjama de soie jaune citron et en mules Hermès, puis incarcéré 60 jours sans inculpation, dans des conditions épouvantables pour son âge. Il est alors dénoncé dans la presse — sur des rumeurs infondées — par des écrivains comme Pierre Descaves ou certains journalistes du Figaro (dirigé alors par Pierre Brisson, dont il s’était fait un ennemi).
Ce faisant, ses détracteurs oublient qu’il s’est toujours opposé à ce que ses pièces soient jouées en Allemagne. Lui, s’en souviendra et lorsqu’il déclare à Pauline Carton, dans le générique de La Poison, que le décor de la cellule a été réalisé à partir de ses souvenirs, on sent poindre l’amertume dans sa voix. Tentant de prendre la chose avec humour, il déclare : « La Libération ? Je peux dire que j’en ai été le premier prévenu. »
Le juge d’instruction, ne sachant que lui reprocher, fait paraître dans les journaux, à deux reprises, des annonces demandant qu’on lui communique les accusations contre Guitry. Il n’obtient aucune réponse probante et classe le dossier. Sacha Guitry obtient finalement, en 1947, un non-lieu tardif, alors que le mal était fait. “Il n’y avait donc pas lieu, ” dira-t-il avec finesse.
Il publiera ses souvenirs sous forme de deux récits : Quatre ans d’occupation pour la période de 1940 à août 1944 et 60 jours de prison pour les deux mois pénibles et humiliants qui suivirent.
Séparé de Geneviève Guitry depuis 1944, il épouse Lana Marconi en 1949.
Le succès revient dans les années 1950.
Le ton de ses films est plus mélancolique (Le comédien, Deburau, Le Trésor de Cantenac), parfois caustique (Je l’ai été trois fois, La Poison, La Vie d’un honnête homme), mais toujours comique (Toâ, Aux deux colombes, Tu m’as sauvé la vie).
La reconnaissance vient avec la commande de grosses productions historiques : Si Versailles m’était conté, Napoléon, Si Paris nous était conté.
Mots d’esprits et distribution prestigieuse font le charme de ces fresques. Sacha Guitry n’oublie toujours pas son arrestation, et réalise le très caustique Assassins et voleurs emmené par le duo Jean Poiret-Michel Serrault et dans lequel Darry Cowl fait ses débuts avec une scène pratiquement improvisée mais hilarante.
Darry Cowl dans Assassins et voleurs
Pour le mariage de Grace Kelly et Rainier de Monaco, en avril 1956, Sacha Guitry compose et dit un Impromptu.
Les trois font la paire est le dernier film qu’il réalise avec l’aide de l’acteur-producteur-réalisateur Clément Duhour, car la maladie l’a beaucoup affaibli. Film-somme sur le cinéma de Guitry où l’on retrouve tout ce qui fait le sel de son œuvre : jeu avec les procédés filmiques, fidélité avec certains acteurs, humour caustique.
Son testament artistique est le scénario de La Vie à deux qu’il rédige et où il refond plusieurs de ses pièces ; c’est Clément Duhour qui le réalisera après la mort du cinéaste, avec une pléiade de vedettes venues rendre hommage au maître.
Sacha Guitry meurt le 24 juillet 1957. Il repose au cimetière de Montmartre, à Paris, avec son père Lucien Guitry, son frère Jean, mort en 1920, et sa dernière épouse Lana Marconi, décédée en 1990.
Cela étant, je dois, puisque c’est la règle, exécuter ma mission, avant de tagger à mon tour.
Le principe est à la fois sympathique, convivial, et littéraire.
Un taggé doit:
- se reporter à son livre de chevet,
- l’ouvrir à la page 123, recopier la cinquième phrase de cette page ainsi que les trois suivantes.
- devenir taggeur à son tour en taggant quatre blogueurs de son choix.
Mon honnêteté est sans limites.
Car j’aurais pu vous dire que mon livre de chevet était une BD.
Mais non, j’ai préféré annoncer la vérité, à savoir que mon livre de chevet à moi, l’un de ceux que je relis avec toujours autant d’émotion depuis l’adolescence, c’est:
Belle du Seigneur, Albert Cohen
donc un livre qui comporte de longues et magnifiques phrases, quelquefois sans ponctuation.
Délectables à lire, un peu moins à reproduire.
Par bonheur, la page 123 comporte un dialogue savoureux entre Adrien Deume et sa Mammie, l’inénarrable Mme Deume.
[...] Ce pauvre Papi est monté tout triste dans son cagibi après le déjeuner, tu l’as tout de même un peu trop expédié, tu sais.
- Mais pas du tout, je lui ai expliqué gentiment que je devais discuter tranquillement avec toi des préparatifs pour ce soir, je lui ai même dit mon cher Hippolyte, alors tu vois.
- Oui, mais il se sent mis de côté.
- Mais pas du tout, il a son guide des convenances.
Bien sûr, le plus difficile est de s’arrêter là…
Il est donc fortement conseillé de reprendre la lecture depuis le début..En principe, elle se poursuivra jusqu’à la page 845, et s’achèvera là, avec le sentiment d’avoir vécu un évènement intense et rare.
“Il semble parfois que Dieu, en créant l’homme, ait quelque peu surestimé ses capacités.”
Cette phrase pourrait, à elle seule, illustrer toute l’ironie et l’irrévérence d’Oscar Wilde. Car selon sa tournure, on est en droit de se demander qui de Dieu ou de l’homme, dans l’esprit de l’auteur, aurait des capacités surestimées…
Oscar Wilde est l’auteur d’un unique roman, Le portrait de Dorian Gray, (1891), de poèmes, et d’une série de pièces de théâtre dans lesquelles il se pose, sans concession, en observateur de la haute société victorienne, puritaine et rigide, dans lesquelle il évolue.
Son esprit aiguisé et son ironie alerte, son goût de l’esthétique et du beau, ainsi que sa vie teintée de scandales, notamment son procès pour homosexualité, son intérêt pour le socialisme et l’anarchisme, en ont fait un personnage totalement décrié ou adulé.
Il est l’un des grands provocateurs de son temps, mais ses traits d’esprit atteignent toujours leur cible plus de cent ans après.
La vivacité de son esprit et la justesse de ses observations ne sauraient faire oublier qu’avant tout, Oscar Wilde fut un être sensible et profond, et que sous le masque du dandy et l’affectation de la superficialité se cachaient bien des conflits intérieurs.
Car la dérision et le cynisme ne sont-ils pas, bien souvent des remparts contre la fragilité?
En dépit des apparences, et même sans doute pour signifier que les apparences n’étaient rien d’autre qu’une agréable enveloppe, Oscar Wilde écrit, dans son essai, L’Ame Humaine: “L’homme a cru qu’il importait d’avoir, ignorant qu’il importe d’être.”
En cela, cent avant avant l’idée très en vogue, en psychologie, d’oser devenir qui l’on est, Oscar Wilde a toujours veillé à assumer ce qu’il était, sans concession à la norme.
Paradoxe, d’ailleurs, que celui d’avoir tellement observé, assimilé et décortiqué les codes sociaux et les mondanités, qu’il s’y fondait sans difficulté, tout en n’étant jamais dupe, et en n’oubliant jamais d’être lui.
‘Une oeuvre d’art est le produit unique d’un tempérament unique. Sa beauté vient de ce que son auteur est ce qu’il est. En aucun cas de ce que les autres veulent. A la vérité, dès qu’un artiste prend conscience de ce que désirent les autres et s’applique à les satisfaire, il cesse d’être un artiste. Il devient un artisan, terne ou amusant, un commerçant, honnête ou malhonnête ; il ne peut plus prétendre être un artiste. L’art est l’expression de l’individualisme le plus intense que le monde ait jamais connue, et j’aurais même tendance à dire la seule. ‘
Oscar Wilde est né le 16 Octobre 1854 à Dublin, en Irlande, cadet d’une famille de trois enfants. Sa mère, Jane Elgee, était écrivain et poète, chantre de la cause irlandaise, et son père Sir William Robert Wilde, un éminent chirurgien anobli par la Reine.
Après avoir reçu l’enseignement de professeurs particuliers à la domicile, Oscar Wilde entre en 1871 au Trinity College de Dublin, pour poursuivre ensuite des études de lettres classiques à Oxford, de 1874 à 1878. C’est là qu’il rencontre l’écrivain et critique Walter Pater (1839-1894) avec lequel il fonde le Mouvement Esthète, ou “l’art pour l’art”, qui prône la recherche du beau, sans préoccupation morale ou sociale.
Wilde se révèle un étudiant brillantissime et remporte de multiples prix et récompenses.
Après Oxford, il s’installe à Londres et écrit principalement de la poésie. Son premier recueil, Poèmes, est publié en 1881.
La même année, il entreprend une grande tournée aux Etats-Unis et au Canada, pour donner des conférences sur l’esthétisme. Il rentre en Europe en 1883 et s’installe pendant un temps à Paris.
In 1884, il épouse Constance Mary Lloyd (1858-1898), et en a deux fils, Cyril (1885-1915), qui sera tué pendant la Grande Guerre, et Vyvyan (1886-1976), qui deviendra écrivain à son tour.
Les Wilde s’installent à Londres, où Oscar continue d’écrire et de travailler pour des journaux. En 1887, il prend fait et cause pour la cause féministe et devient rédacteur en chef du magazine Woman’s World.
In 1891, Oscar Wilde fait la rencontre de sa vie, en la personne du poète anglais Lord Alfred Douglas, surnommé “Bosie” (1870-1945), fils du neuvième marquis de Queensberry.
C’est le début d’une relation passionnée et d’une liaison ouvertement affichée.
Mais cette relation sera aussi à l’origine des poursuites judiciaires contre Oscar Wilde, et le conduira finalement à sa ruine et sa chute.
Poursuivi par la vindicte du marquis de Queensbury (“la brute”, ainsi que le dénommait Oscar), qui exécrait le style de vie de son fils et la personne d’Oscar Wilde, ce dernier est condamné, en 1895, à deux ans de travaux forcés, pour indécence et actes homosexuels.
Sa femme, Constance, s’installe en Allemagne avec ses deux fils et change leur patronyme en Holland.
En prison, Oscar Wilde se réfugie dans l’écriture, et écrit de nombreux essais, poèmes et lettres, dont celle à Alfred, “De Profundis”, publiée en 1905.
A sa libération en 1897, Oscar Wilde écrit “Ballad of Reading Gaol” (1898), poème plaidoyer sur l’injustice de l’incarcération et contre la peine de mort.
Sous le nom de Sebastian Melmoth, Oscar Wilde retourne à Paris, ruiné, et y renoue avec son premier amant, le journaliste canadien Robert Ross (1869-1918), qui sera aussi son exécuteur testamentaire. En dépit de l’aide de nombreux amis, dont André Gide, Oscar Wilde ne connaîtra plus jamais le succès de son vivant.
Il meurt d’une méningite le 30 Novembre 1900.
Il repose à Paris, au Père Lachaise.
Les oeuvres principales d’Oscar Wilde sont:
Pour le théâtre: L’Importance d’être Constant (The Importance of Being Earnest) (1895) Un mari idéal (An Ideal Husband) (1895) Une femme sans importance (A Woman of No Importance) (1894)
L’éventail de Lady Windermere (Lady Windermere’s Fan), jouée pour la première fois en février 1892, publiée en 1893.
Romans et nouvelles:
Le Fantôme de Canterville (The Canterville Ghost) (1887) : publié dans The Court And Society Review Le Crime de Lord Arthur Savile (Lord Arthur Savile’s Crime) (1887): publié dans The Court And Society Review The Model Millionaire (1887) : publié dans The World Le prince heureux et autres contes (The Happy Prince and Other Stories) (1888)
Le portrait de Mr. W.H. (The Portrait of Mr. W.H.) (1889)
Le Portrait de Dorian Gray (The Picture of DorianGray) (1891)
L’ironie, l’humour et l’esprit sont des vertus indispensables en toutes circonstances, et pas seulement en littérature.
Ce sont des positions idéales pour observer le monde trois pas en arrière, donc sans le prendre en pleine face, ce qui gâcherait considérablement la perspective.
Se regarder soi avec distance et humour, c’est également plus que nécessaire, quoique assez difficile à mettre en pratique au premier degré à moins d’être contorsionniste. En revanche rire de soi au second degré, c’est salutaire, ne serait-ce que pour ne jamais laisser les autres le faire avant soi.
En littérature, classique et moderne, la liste des maîtres de l’esprit est aussi fournie que celle des sinistreux pompeux, ce qui en soi, est une bonne nouvelle.
Après avoir posé ces constatations sur l’humour comme des évidences, peut-être faudrait-il reculer un peu.
C’est vrai après tout. De quel droit affirmer que l’humour est nécessaire? Qu’apporte-t-il de plus aux lois de la gravité? Tout et rien, ce qui est déjà fondamental, car le tout et le rien sont les deux aspects d’un même problème.
Très sérieusement, que sont l’ironie, l’humour et l’esprit, et à quoi servent-ils?
Disons que sans un esprit suffisant, point d’humour ni d’ironie car il faut bien un minimum d’outils pour se forger une posture. L’esprit, c’est l’outil nécessaire.
L’ironie, c’est la dernière limite avant le cynisme, c’est un clin d’oeil extérieur amusé sur une situation ou une personne, une allusion à demi-mots, souvent une invite à un public qui comprendrait.
L’humour part davantage de soi, comme une attitude-réflexe ou un trait de caractère, c’est un langage, une émotion centrée, une façon générale d’être.
On peut pratiquer l’humour sans ironie particulière, mais l’ironie est une forme d’humour.
Le point commun à l’humour, l’esprit et l’ironie, c’est nécessairement l’intelligence, alors que de façon très injuste, finalement, l’inverse n’est pas toujours vrai.
Une personne peut être foncièrement intelligente, et pourtant être affûblée d’un premier degré très prononcé, voire, ce qui serait terrible, manquer d’humour.
Ceux qui ont déjà rencontré des énarques en activité pourraient sans doute en témoigner.
Avant tout parce que ça m’amuse, j’ai choisi d’entamer un mini-cycle de trois portraits de maîtres.
Parce que l’ordre chronologique d’apparition est un ordre comme un autre, Oscar Wilde d’abord, puis Sacha Guitry, et enfin Woody Allen, se feront tirer le portrait.
Irene Nemirovsky a été redécouverte il y a quelques années, lorsqu'elle a obtenu, à titre posthume, le Prix Renaudot 2004 pour Suite française. Depuis, son oeuvre, jusqu'alors tombée dans l'oubli, est régulièrement rééditée et connaît un regain d'intérêt, offrant à l'auteur un succès posthume et une résurrection amplement mérités. Tout au long de son oeuvre très riche, Irene Nemirovsky, très marquée par les heurts de son enfance et par les personnages qui l'ont jalonnée, notamment celui de sa mère, a constamment mêlé autobiographie et romanesque. Or il est assez frappant de constater que son destin unique et tragique, la rend elle-même le personnage le plus romanesque qui soit. Enfant déracinée, contrainte avec sa famille de quitter son pays natal avec la révolution russe, puis écrivain célèbre et adulée en France, puis arrêtée par la police française, assassinée à Auschwitz et totalement oubliée, et enfin réhabilitée cinquante ans après sa mort, voilà un sort qu'elle n'aurait pas imaginé pour le plus complexe de ses personnages. Irene Nemirovsky touche, car à travers son oeuvre, transparaissent ses fêlures et sa force à grandir et vivre avec elles. Son rapport conflictuel à une mère mal aimante et profondément égocentrique, sa quête identitaire constante et complexe, son besoin d'appartenance à une société française, catholique et bourgeoise qui, jamais ne l'acceptera totalement, tous ses personnages, de près ou de loin, en auront les caractéristiques. Et au-dessus de tous ces heurts, sans cesse, un regard sans concession sur soi et sur la société, une lucidité cynique, et une absence générale d'illusions sur l'âme humaine. Paradoxe assez remarquable, la vie de femme d'Irène Nemirovsky a été radicalement différente de celle de sa mère, du couple désuni de ses parents et, de façon générale, de celle de ses personnages sombres et torturés. Epouse aimante et aimée de Michel Epstein, mère attentionnée de deux petites filles, Denise et Elisabeth, Irene Nemirovsky a, dans sa vraie vie, quotidiennement réparé son enfance, et fait en sorte de ne pas reproduire les schémas destructeurs dans laquelle elle avait grandi. C'est donc uniquement à travers son oeuvre qu'elle a détaillé, analysé, cautérisé ses plaies, et réglé ses comptes, sans concession, mais toujours avec justesse et lucidité. Il est d'ailleurs très vraisemblable de dire d'Irène Nemirovsky qu'elle était une résiliente, conformément au concept dégagé par Boris Cyrulnik.
Irene Nemirovsky est née à Kiev en Ukraine 1903, dans une riche famille juive. Elle est élevée par sa gouvernante française, qui fait du français quasiment sa langue maternelle, sa mère, plus préoccupée d'elle-même et de sa hantise de vieillir, ne s'étant jamais intéressée à elle, tandis que son père voyage constamment pour ses affaires. Elle parlera aussi le russe et l'anglais. En 1913, grand privilège pour une famille juive, la famille obtient l'autorisation de s'installer à Saint-Pétersbourg, qui deviendra par la suite Petrograd. En janvier 1918, la famille d'Irène Némirovsky fuit la révolution et passe un an en Finlande. En juillet 1919, c'est l'arrivée à Paris et l'installation dans la très chic rue de la Pompe, dans le XVIe arrondissement. Une gouvernante anglaise est chargée de l'éducation d'Irène. Cette dernière passe le baccalauréat en 1919. Elle commence à écrire en français dès l'âge de 18 ans et, en août 1921, elle publie son premier texte, Nonoche chez l’extralucide, dans le bihebdomadaire Fantasio. En 1923, Némirovsky écrit sa première nouvelle, l'Enfant génial (réédité sous le nom de Unenfant prodige en 1992), qui sera publié en 1927. Elle reprend alors ses études et obtient en 1924 sa licence de lettres à la Sorbonne. En 1926, elle publie son premier roman, Le Malentendu. En 1926, à la mairie du XVIe arrondissement, puis à la synagogue de la rue de Montevideo, Irène Némirovsky épouse Michel Epstein, un ingénieur russe émigré devenu banquier, dont elle aura deux filles : Denise, en 1929 et Élisabeth, en 1937. Le contrat de mariage élaboré lui permettra de garder ses droits d'auteur lors de la publication de ses œuvres. La famille Epstein s'installe à Paris. Irène Némirovsky devient célèbre en 1929, dès la publication de son deuxième roman, DavidGolder. Ce roman largement autobiographique, décrit avec cynisme l'ascension et la chute d'un homme d'affaires émigré juif, et met en scène des personnages féminins égoïstes, pervers et futiles. La critique, fascinée et scandalisée par tant de cynisme chez une très jeune femme, salue pourtant unaniment le grand talent de l'auteur. Son éditeur, Bernard Grasset, la projette aussitôt dans les salons et milieux littéraires français. Elle y rencontre notamment Paul Morand, qui publiera chez Gallimard quatre de ses nouvelles sous le titre de Films parlés. David Golder est adapté en 1930 au théâtre et au cinéma (le personnage de David Golder est interprété par Harry Baur). En 1930, Le Bal décrit le passage difficile d'une adolescente à l'âge adulte. L'adaptation au cinéma par Julien Duvivier révèlera Danielle Darrieux. De succès en succès, Irène Némirovsky devient une égérie littéraire, amie de Tristan Bernard et Henri de Régnier. En 1933, elle délaisse Grasset pour Albin Michel et commence à publier des nouvelles dans Gringoire. Écrivain francophone reconnu, membre totalement intégré de la société française, le gouvernement français lui refusera pourtant sa naturalisation réclamée une première fois 1935. Convertie au catholicisme le 2 février 1939 à la chapelle de l'Abbaye de Sainte-Marie de Paris, elle publie dans les hebdomadaires de droite et d'extrême-droite, non par idéologie, mais probablement par volonté désespérée et illusoire d'intégration totale. Candide, interrompra leur collaboration dès la publication du premier "Statut des Juifs", en octobre 1940, et Gringoire, devenu ouvertement antisémite, continuera pourtant de la publier sous un pseudonyme. Victimes des lois antisémites promulguées en octobre 1940 par le gouvernement de Vichy, Michel Epstein ne peut plus travailler à la banque, et Irène Némirovsky est interdite de publication. Depuis le printemps, les Epstein sont installés à Issy-l'Évêque, dans le Morvan en Saône-et-Loire, où ils avaient déjà mis leurs filles à l'abri dès septembre 1939. Là-bas, Irène Némirovsky écrit plusieurs manuscrits. En dépit de sa conversion, de celle de son époux, et du baptême de ses enfants, elle est considérée comme juive par la loi et doit porter l'étoile jaune. Ses œuvres ne sont plus publiées. Seul Carbuccia, directeur de Gringoire, son ami personnel mais par ailleurs devenu farouchement antisémite, brave la censure, et publie ses nouvelles jusqu'en 1942. Il est à noter que ce que Joseph Kessel fit – se brouiller définitivement avec Horace de Carbuccia du fait de l'orientation prise par Gringoire – Irene Nemirovsky ne l'envisagea pas. C'est l'un des paradoxes de ce personnage, en quête perpétuelle de reconnaissance, et pourtant par ailleurs profondément marquée par son identité juive d'origine, et par le sort de ses corréligionnaires. Le 13 juillet 1942, Irène est arrêtée par la gendarmerie française. Michel Epstein envoie un télégramme à Robert Esménard et André Sabatier chez Albin Michel pour demander de l'aide. Irène est d'abord envoyée à Toulon-sur-Arroux, où elle reste emprisonnée deux nuits. Le 15 juillet, elle est transportée au camp d'internement de Pithiviers. Némirovsky est autorisée à écrire à sa famille. Elle est déportée à Auschwitz le lendemain, où elle meurt du typhus le 19 août 1942. Son mari (tout comme André Sabatier et Robert Esménard) entreprend de nombreuses démarches pour la faire libérer, mais il est lui-même arrêté en octobre 1942, déporté à Auschwitz et gazé dès son arrivée, le 6 novembre 1942. Ses deux filles sauvent quelques documents, puis sont placées sous la tutelle d'Albin Michel et Robert Esmenard (qui dirigea la maison d'édition) jusqu'à leur majorité. Après l'arrestation de leurs parents, Elisabeth et Denise tentèrent d'obtenir l'aide de leur grand-mère maternelle Anna, mère d'Irène Némirovsky (curieusement jamais vraiment inquiétée par les autorités françaises ou allemandes), mais trouvèrent toujours porte close. Elles réussissent alors à se cacher avec l'aide d'amis de la famille, emportant avec elles les manuscrits inédits de leur mère, dont Suite française. Il s'agit des deux premièrs tomes d'un roman inachevé, qui devait en compter cinq, ayant pour cadre l'exode de juin 1940, et l'occupation allemande en France. Il est publié en 2004 aux Editions Denoël et l'original a été confié à l'Institut Mémoires de l'Edition Contemporaine (IMEC). Ce roman reçoit le Prix Renaudot à titre posthume, exception à la règle qui est de ne récompenser que des écrivains vivants. Les deux filles ont entretenu la mémoire de leur mère, avec plusieurs rééditions. En 1992, la fille d'Irène Némirovsky, Élisabeth Gille, qui a dirigé chez Denoël la collection Présence du futur, publie une biographie, Le Mirador. Plus récemment, en 2007, est sortie chez Denoël l'excellente et très complète biographie La Vie d'Irène Némirovsky, par Olivier Philiponnat et Patrick Lienhardt.
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