Scarlett O’Hara, la peste magnifique

Scarlett O’Hara, pour bien des gens, est une tête à claques insupportable, une égoïste sans coeur, une garce patentée, une effroyable coquette sans aucune profondeur.

Pour moi, elle est juste terriblement humaine…Elle ne vise pas à être détestée, mais ose prendre le risque de l’être, dans une société où tout n’est que conformisme et, où le rôle séculairement défini pour les femmes est enfermé dans une chappe de plomb.

Dans le Vieux Sud, les femmes de la bonne société doivent être sages, modestes, ne pas se mettre en avant, avoir l’air ignorantes même lorsqu’elles savent tout. Elles doivent être dévouées à leur foyer, se ranger derrière l’avis de leur époux même quand il a tort. Elles doivent être des piliers de la maison, prendre en charge son organisation, ne pas penser à elles mais gérer sans cesse le bien-être des personnes dont elles ont la charge.

Dans l’idéal, elle aimerait bien être une grande dame comme sa mère, quand elle aura le temps…

La force de Scarlett, c’est l’adaptabilité et l’absence de tabous. Elle ose être elle-même, pas parfaite, pas jeune femme modèle, mais affirme sa volonté de fer dans un monde où tout s’écroule.

Scarlett n’a pas un sale caractère, elle a la force et les travers de son caractère affirmé.

Une petite bande annonce?

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Scarlett O’Hara est l’une de mes héroïnes culte. Le fim produit par David O.Selznick, au tournage semé d’embûches et de dépressions nerveuses, est un chef d’oeuvre. Mais le roman de Margaret Mitchell, paru en 1936, l’est tout autant.

L’évocation historique, culturelle, sociale, de la période précédant la guerre de Sécession, est admirable de précision, tant dans l’étude des personnages et de leur mode de vie, que dans les détails du quotidien. Il ne se veut pas une apologie de l’esclavage, juste une photographie, un instantané pris à un moment donné.

Le contexte historique de la guerre de Secession (1861-1865), de ses batailles, de la ferveur du rêve fou des treize Etats sécessionnistes, est admirablement restitué.

Celui de la Reconstruction après la défaite, de ses heurts et de ses douleurs, s’il peut paraître parfois partisan (Margaret Mitchell est issue d’une vieille famille du Sud), n’est jamais simpliste.

Mais revenons à Scarlett O’Hara…

Sa force, c’est son charme puissant et sa détermination à obtenir ce qu’elle veut.

Sa faiblesse, c’est son absence totale de psychologie…Car il faut singulièrement en manquer, pour courir une bonne partie de sa vie après un homme qu’elle croit aimer – le très fade, très cultivé, et très dépassé par les évènements Ashley Wilkes – en passant à côté du seul homme qui la voit telle qu’elle est vraiment, et l’aime pour ce qu’elle est.


Rhett Butler. Sa moustache d’hidalgo, son humour cynique, et son dévouement sans limites. Il y a une “passion de la vie” (c’est le terme employé par Ashley pour caractériser Scarlett, thème repris à son compte par Rhett), une absence totale de respect pour les convenances, et même une sorte d’animalité communes entre Rhett Butler et Scarlett O’Hara. La seule différence entre eux est la lucidité, immédiate chez Rhett, bien trop tardive chez Scarlett.

Rhett voit tout, n’est dupe de rien, tandis que Scarlett s’illusionne avec son fameux “j’y penserai demain”

Si Scarlett O’Hara nous parle encore autant, c’est qu’elle est terriblement moderne. Elle est une femme qui essaie d’être elle-même dans son temps, et même, en dépit de lui. Sa quête du bonheur, qui semble insensée et très peu féminine à ses contemporains, est avant tout une recherche d’être au plus juste de soi. Scarlett aurait pu écrire, avant Jacques Salomé, Le courage d’être soi. Certes, elle s’égare un bon paquet d’années, mais au moins, elle a le mérite d’essayer de sortir du moule dans lequel elle est née.

Si vous aviez des préjugés contre le film Autant en Emporte le vent, contre le livre éponyme de Margaret Mitchell, et même contre le personnage de Scarlett O’Hara, reconsidérez-les. On ne joue pas dans la même cour – mais alors pas du tout…- que Sissi Impératrice ou Angélique Marquise des Anges.

(Bien sûr j’aime aussi ces deux dernières péronnelles, mais ça, c’est mon problème et il n’y a rien à en dire de plus.)

Les notes bleues de Rachmaninov

Les notes de Rachmaninov sont une épopée lyrique, un souffle passionné et tendre à la fois, romantiques tout en étant absolument dénuées de mièvrerie.

Rachmaninov fait partie de mon univers musical, il est l’un de mes essentiels.

Avant même d’ajouter quoi que ce soit, il faut plonger d’entrée et sans filet dans sa musique, pour s’en imprégner.

A cet égard, le sublime concerto n°3, interprété par Vladimir Horowitz, est une entrée en matière indispensable. Rachmaninov lui-même, disait modestement qu’Horowitz lui avait fait découvrir ce concerto par son interprétation. Il aurait alors déclaré : « le concerto n°3 appartient à Horowitz.

Concerto pour piano n°3

Pourquoi la musique de Rachmaninov touche-t-elle autant?

Sans doute parce qu’en faisant appel à des ressorts enfouis, elle atteint directement les profondeurs de l’âme, elle stimule autant qu’elle apaise, elle fait passer par tous les registres émotionnels, mais ne laisse jamais insensible.

Concerto n°2 Rachmaninov II Adagio
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“La musique d’un compositeur doit exprimer le pays de sa naissance, ses amours, sa religion, les livres qui l’ont influencé et les tableaux qu’il a aimés.”

Telle était la vision de Serguei Rachmaninov, pianiste et compositeur né en Russie en 1873, et exilé aux Etats-Unis après la révolution de 1917.

Toute sa musique est imprégnée de cette âme slave, avant et après l’exil, et évoque ses paysages.

L’univers musical de Rachmaninov pourrait être décrit selon deux dimensions.

D’une part, la mélodie est l’élément fondamental de toute son œuvre. Il sera fidèle en cela toute sa vie à la conception musicale russe, en particulier à l’école de Moscou, bien qu’après l’exil de 1917, ses mélodies soient plus épurées, comme résignées.

D’autre part, la musique de Rachmaninov reflète sa conception de la vie, une alternance entre mélancolie et exaltation. Elle comporte donc une dimension thérapeutique certaine, plus encore sans doute, que chez d’autres compositeurs.

Rachmaninov est sans doute le dernier des grands romantiques. Il clot en cela la voie ouverte par Beethoven et les romantiques allemands du XIXème siècle, qui voyaient dans la musique un art d’origine métaphysique. Les hommes abîmés par le péché auraient ainsi, grâce à la musique, une connaissance du paradis.

Cioran résumait ainsi l’essence du romantisme musical:

“Ce n’est que depuis Beethoven que la musique s’adresse aux hommes: avant lui, elle ne s’entretenait qu’avec Dieu. Bach et les grands italiens ne connurent point ce glissement vers l’humain, ce faux titanisme qui altère, depuis le Sourd, l’art le plus pur.”

Rachmaninov, loin de toute recherche prétentieuse de l’inédit musical, loin des expérimentations parfois pompeuses qui ont eu cours au début du XXème siècle, entendait seulement composer une musique “qui doit venir du coeur et aller droit au coeur.”

Serguei Vassilievitch Rachmaninov est né à Oneg, en Russie, le 2 avril 1873, dans une famille de six enfants. Son grand-père était un excellent pianiste, et son arrière-grand père un violoniste accompli.

A la suite d’une mauvaise gestion financière de son père, la famille perd l’essentiel de sa fortune, et est contrainte de s’installer en 1882 à Saint-Petersbourg, dans un petit appartement. Ses parents se déchirent, et finissent par se séparer rapidement.

Après la séparation de ses parents et la perte douloureuse de deux de ses soeurs, les notes scolaires de Serguei se dégradent rapidement, et le seul domaine où il brille magnifiquement est le piano, pour lequel il a montré des dons précoces.

En 1885, à l’âge de 12 ans, le jeune Serguei est sélectionné parmi les meilleurs élèves du conservatoire, pour entrer en formation particulière chez le grand pianiste Zverev, qui accueille en pension ses élèves et les soumet à un rythme de travail strict.

En peu de temps, il fait des progrès considérables et profite pleinement de l’enseignement de qualité qui lui est offert. Au cours des années, au fur et à mesure que son talent d’interprète se confirme, son goût pour la composition s’accroît. Il s’oppose alors en cela à Zverev, qui considère qu’un réel talent de pianiste ne doit pas de disperser dans la composition.

En 1889, le désaccord s’aggravant entre le maître et son élève, Rachmaninov quitte Zverev. Il réside désormais dans la famille de sa tante, les Satine, où il trouve un vrai foyer.  Il est dans les meilleures conditions pour préparer au conservatoire le diplôme de compositeur sous la direction d’Arenski. Ses condisciples sont, notamment, Alexandre Scriabine et Josef Levhinne.


En 1892, pour l’examen final, Rachmaninov présente Aleko, un opéra en un acte sur un poème de Pouchkine, composé en dix-sept jours seulement. Il obtient la médaille d’or du Conservatoire.

Il débute avec Aleko à 20 ans au Bolchoï, avec le soutien du grand Tchaikovski. Sa carrière de pianiste et de compositeur est alors lancée, et il écrit ses premières oeuvres à succès: le Concerto n° 1, le Prélude en ut dièse mineur, leTrio élégiaque n° 2 à la mémoire de Tchaïkovski.

En 1897, Rachmaninov présente sa première symphonie, opus 13. Sa création, peu servie par le chef d’orchestre Glazounov, est un échec retentissant et Rachmaninov sombre dans une dépression dont il ne sortira que quatre ans plus tard, grâce à un traitement neurologique puissant et à l’énorme succès de son Concerto n°2 pour piano opus 18.

Prélude en ut # mineur
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Les années noires sont derrière lui. Il écrit  la Sonate pour violoncelle et piano, la cantate Le printemps et épouse (avec l’autorisation du tsar) sa cousine germaine Natalia, très bonne pianiste elle aussi. De cette union naîtront deux filles, Irina et Tatiana, toutes deux musiciennes.

En 1904, après la composition de ses dix préludes opus 23 et de ses Variations sur un thème de Chopin, il est engagé au Bolchoï comme chef d’orchestre.

En 1905, il termine et joue ses deux opéras, Francesca da Rimini et Le chevalier avare. L’accueil est assez enthousiaste.

Mais Rachmaninov est un homme réservé et très peu mondain, et la vie moscovite trépidante, ainsi que ses obligations officielles, lui pèsent. Par ailleurs, il prend son rôle de père et d’époux très au sérieux, et supporte mal d’être trop longtemps séparé de sa famille.

En 1907, l’année où naît sa seconde fille, Tatiana, il quitte la Russie avec toute sa famille, pour s’installer à Dresde. Là-bas, dans un climat serein, il va composer quelques unes de ses plus belles pièces, d’un grand romantisme lyrique: la seconde symphonie en mi mineur, la sublime sonate pour piano en ré mineur d’après le Faust de Goethe et surtout, le grandiose concerto n°3 pour piano en ré mineur.

Lors d’une tournée américaine en 1909-1910, il jouera ce même Concerto à New York au Carnegie Hall, sous la direction de Gustav Mahler.

La création à Moscou, sous sa direction, de sa symphonie Les Carillons connaît en février 1914 un succès extraordinaire. La première guerre mondiale met fin à cette période heureuse de sa vie.  Il perd son ami Scriabine qu’il a connu chez Zverev. La conduite de la guerre est un désastre pour son pays et bientôt survient la révolution d’octobre.

En 1917, la mort dans l’âme, Rachmaninov dit adieu à son pays natal, qu’il ne reverra jamais. Il s’installe aux Etats-Unis et y entame une carrière de pianiste virtuose à temps plein. La nécessité de travailler intensément l’instrument et de se bâtir un répertoire l’éloigne de la composition, jusqu’en 1926.

Il compose alors la célèbre Rhapsodie sur un thème de Paganini, opus 43, et la symphonie n°3 en 1936. Ses tournées aux Etats-Unis et en Europe, qu’il assimile parfois à des travaux forcés, lui assurent une confortable aisance matérielle.

Rhapsodie sur un thème de Paganini
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Il est intéressant de noter que pendant cette période d’exil, les succès de Prokoviev et de Stravinsky, compositeurs dits “modernes”, et le triomphe des nouvelles théories musicales, l’exilent un peu plus.

Le compositeur Carl Lamson rapporte une amusante anecdote sur le sujet:

“L’un des incidents que j’ai gardé gravé dans ma mémoire est une conversation entre Rachmaninov et Fritz Kreisler.

Ils discutaient de Stravinski. Fritz lança généreusement : “Petrouchka est une belle pièce. “

Oui , répondit le monosyllabique Rachmaninov. « L’oiseau de feu aussi », poursuivit Fritz, se démenant pour donner une opinion favorable d’un confrère compositeur. « Oui » fut de nouveau le seul commentaire. Fritz fit une troisième tentative : « Et puis il y a le Sacre du printemps. » «C’est déjà moins bien », nota Rachmaninov. Fritz abandonna.

Si la figure de Rachmaninov, compositeur, ne s’éteint pas après la Révolution de 1917, son aura de pianiste virtuose, l’un des plus grands du XXème siècle, s’affirme après l’exil.

Il se fait particulièrement connaître par son interprétation de l’Appassionata de Beethoven, la Sonate en si mineur de Liszt et en si bémol mineur de Chopin ainsi que le Carnaval de Schumann.

Une série de ses enregistrements (et d’abord de ses propres oeuvres) existe encore aujourd’hui, et permet de juger véritablement de son talent.
I.S. Nikolski raconte, dans ses « Souvenirs », une anecdote célèbre sur Arthur Rubinstein à propos de Rachmaninov :


Je me rappelle une conversation qui eut lieu entre Lev Oborine et Arthur Rubinstein lorsque ce dernier vint en tournée à Moscou. Oborine demanda à Rubinstein qui était pour lui le meilleur pianiste du monde. Rubinstein réfléchit et dit : « Horowitz ». Oui, oui, Horowitz est le plus fort de tous. « Et Rachmaninov ? », demanda Oborine. A ce moment-là, comme s’il s’était ressaisi, Rubinstein dit : « Non, non. Vous parlez des pianistes, mais Rachmaninov c’est un … » et il leva les bras et regarda vers le ciel : il voulait dire par-là que Rachmaninov était un Dieu.

Imposant, sévère, possédant un écartement des doigts colossal (sa main gauche pouvait couvrir plus de treize notes, presque deux octaves), Rachmaninov jouait du piano comme il gérait sa vie: avec ordre, impassibilité, profondeur, pudeur et respect. Cela ne l’empêchait pas d’être, à l’occasion, un peu plus russe, un peu plus tourmenté, voire un peu tzigane, ardent et flamboyant.

Rachmaninov interprétant le Nocturne op.9 n°2 de Chopin
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À l’automne de l’année 1930, à 57 ans, Serguei Rachmaninov, qui n’aime rien tant que la vie de famille et qui voyage par obligation professionnelle, est fatigué, saturé de concerts et affecté par l’échec de son Concerto n° 4.

Il décide alors de revenir en Europe et se fait construire en Suisse une maison en bois dans la région du lac des Quatre Cantons. Il y est heureux, il compose, travaille au jardin et s’occupe avec tendresse de ses deux petits-enfants, Sophie Wolkonsky et Alexandre Conus.

A partir des années 1930, la santé de Rachmaninov se dégrade. Il fait de fréquents séjours à l’hôpital et connaît parfois des difficultés pendant ses concerts. En 1938, la mort de son plus proche ami russe, Chaliapine, l’affecte profondément.

En août 1939, le climat politique inquiétant qui règne en Europe le fait regagner les Etats-Unis.

Sa dernière composition sera les Danses symphoniques, son ultime testament musical, en 1940.

Il meurt le 25 mars 1943 à Beverly Hills d’un cancer du poumon, quatre jours avant son soixante-dixième anniversaire et quelques jours seulement après avoir été naturalisé américain.

Sources bibliographiques:

Wikipédia

www.rachmaninov.fr

Les regrets

On dit qu’il ne faut jamais avoir de regrets.

Et j’acquiesce.

Avoir des regrets signifie qu’à un moment bien identifié, on a hésité, puis on s’est abstenu de faire un acte, de prononcer un mot, d’exprimer un sentiment. Et que quelque temps plus tard, alors qu’il est trop tard, on se demande si on a bien fait de s’abstenir…

Pour éviter d’avoir des regrets, il ne faut pas se repasser en boucle le film de nos non-dits ou de nos non-actes, mais plutôt se dire qu’on fera mieux, en d’autres circonstances.

Donc en règle générale, les regrets sont plutôt vains, et ruinent le moral.

Mais n’y a-t-il pas, chez nous tous, à certains moments de nos vies, des petites choses en apparence anodines, mais qu’on n’assume pas du tout? Des petites lâchetés, ou des petites médiocrités, qu’on regrette encore des années après?

Des actes dont on n’est pas très fier, ou des paroles qu’on aurait aimé n’avoir jamais prononcées?

Réfléchissez à tête reposée.

Et essayez de vous souvenir.

Quel a été, dans votre vie, LE petit fait dont vous n’êtes pas du tout fier, encore aujourd’hui?

Celui auquel vous pensez encore avec honte, tandis qu’une légère coloration rose vous monte aux joues, alors même que vous êtes seul?

Ma petite honte d’enfance m’a récemment empourpré les joues, alors que je feuilletais un livre.

Elle est remontée en une réminiscence familière et diffuse. Alors j’ai posé mon livre, et une nouvelle fois j’ai revu la scène.

J’ai dix ans, et j’arpente les rues de Saint-Germain-des Prés pour un après-midi de shopping avec ma mère. Les années 70 touchent à leur fin, bientôt nous jetterons au feu les sous-pulls en nylon extensible qui gratte, mais pas encore l’Ile aux enfants. Moi j’ai dix ans et j’aime encore…

J’aime aussi passionnément lire, depuis de nombreuses années déjà.

Pour moi ouvrir un livre, c’est ouvrir mon petit monde intérieur à un faiseur d’émotions, dans l’espoir d’y glisser les miennes, et d’en apprendre de nouvelles. Lire, c’est aussi entendre la musique des mots, en les regardant danser dans la phrase.

Et puis je trouve que un mot, ça a une physionomie, presque un physique évocateur. Avec le mot “ventripotent”, immédiatement j’imagine le gros mot; le mot “cotonneux” est un joli petit mot doux…

Saint-Germain-des-Prés foisonne, encore aujourd’hui, de librairies avec de vrais libraires à l’intérieur.

Je n’ai absolument rien contre les grands magasins de livres-disques-multimédia-fourretout sur plusieurs étages, je suis même plutôt pour, mais le défilé des vendeurs en gilet rouge me séduit bien moins que la conversation d’un libraire passionné.

Attirée par un livre dans la vitrine, j’entraîne ma mère à la Librairie Apostolat des Editions.

Les rayonnages sont juteux à souhait, ils débordent de découvertes, anciennes ou récentes. Je saisis, je feuillette, je m’exclame, je m’active entre les pages, tandis que ma mère attend patiemment que je fasse un choix parmi dix mille.

“Elle aime beaucoup lire, cette jeune fille, on dirait…”

Celui qui s’adresse ainsi à moi est un vendeur de la librairie, qui observait ma petite frénésie depuis un moment, avec un sourire amusé. J’acquiesce à sa remarque, un peu gênée. Il me demande qui sont mes auteurs préférés, combien de livres je lis par semaine, à quel moment de la journée je préfère lire. Je lui parle de Pagnol et de sa Provence, d’Agatha Christie et de son Hercule, de l’Iliade et l’Odyssée, que je relis en boucle…

“Et ce livre, tu connais?”

Il me tend un petit livre très fin, en format de poche, avec une couverture rose. Je n’en ai jamais entendu parler, pas plus que de son auteur. Le vendeur m’explique qu’il vient de découvrir ce livre, et qu’il a beaucoup aimé. Que sans doute, ça pourrait me plaire.

Devant mon hésitation, il baisse un peu la voix, et me fait une proposition miraculeuse, l’une de celles qu’on ne peut refuser.

“Je vais te prêter ce livre. Tu l’emportes chez toi, tu le lis, et puis tu me le ramènes la semaine prochaine. Tu me diras ce que tu en auras pensé. Et puis la semaine prochaine, tu choisiras n’importe quel livre dans la librairie, tu l’emporteras chez toi, et tu me le ramèneras la semaine suivante. Ce sera notre petit secret…”

Ma mère remercie, et consent à ce petit marché. Nous prenons congé de mon nouvel ami, tandis qu’il me souhaite une bonne lecture jusqu’à la semaine prochaine.

La semaine d’après, nous n’avons pu revenir à Saint-Germain-des Prés, empêchées par un évènement dont je ne me souviens absolument plus. Et la semaine suivante, non plus.

Et puis je n’avais pas osé le dire au vendeur, mais le livre qu’il m’avait prêté, d’entrée, ne m’avait pas attirée.  Alors j’avais un peu traîné à le lire. Etait-ce le titre, dont je ne me souviens plus aujourd’hui, qui m’avait refroidie?. Etait-ce la couverture? Je n’en sais rien, et c’est terrible, car l’attirance immédiate pour un livre tient à si peu de choses.

Je ne suis jamais retournée à la Librairie Apostolat des Editions, et je n’ai jamais rendu le livre au vendeur.

Par la suite, toutes les fois où je suis passée devant, des mois, des années après, je l’ai fait avec honte, en rasant les murs pour ne pas qu’il me voie.

Lorsque un jour, j’ai découvert que la Librairie avait fermé, le souvenir de ma petite trahison s’est installé en moi à jamais, comme une tâche indélébile. Et le simple fait d’imaginer ce que le vendeur a pu penser de moi et de ma désertion, me brûle encore les joues.

La grande fille que je suis devenue, s’attendrit à ce petit méfait.

Mais la petite fille que j’étais, ne se le pardonnera sans doute jamais.

Alain Souchon- Les regrets

Woody Allen, l’autodérision et la relativité du tragique

“Dieu est mort, Marx est mort, et moi-même je ne me sens pas très bien.”

Une bonne partie de Woody Allen se trouve dans ce constat dont l’absurdité même fait toute la force.

Car la principale cible de l’humour de Woody Allen, c’est évidemment lui-même face à ses angoisses existentielles, et son principal remède contre ses peurs, c’est leur mise en scène en mots et en images, en utilisant les recettes de l’humour juif, c’est-à-dire l’autodérision et l’absurde.

Dans toute l’oeuvre de Woody Allen, il y a une concordance entre l’homme qu’il est dans la vraie vie, et les personnages qu’il choisit pour le représenter. Mais cette large part d’autobiographie ne doit pas faire oublier qu’il est avant tout artiste incroyablement complet et polyvalent: auteur, metteur en scène, scénariste, et acteur de la plupart de ses films.

Woody Allen écrit, caste, dirige et conçoit l’intégralité de ses films du début à la fin du processus, et fait d’ailleurs très régulièrement appel à la même équipe technique et de production, rôdée à ses méthodes de travail.

Les thèmes chers à Woody Allen dans la plupart de ses films reprennent les concepts freudiens de désir, de sexualité, et d’angoisse face à la mort.

Ils sont d’ailleurs déjà parfaitement synthétisés à l’époque de Annie Hall (1977).

Dans ce film, Woody Allen développe la thèse très psychanalytique selon laquelle les seuls moyens d’échapper à la mort seraient la sexualité – option largement choisie par l’auteur dans son art et dans sa vie privée… – et la croyance en Dieu assortie de la pratique religieuse, cette deuxième option étant toujours âprement discutée par Woody Allen.

Sa peur de la mort pourrait être ainsi résumée:

“Je ne veux pas atteindre l’immortalité grâce à mon oeuvre. Je veux atteindre l’immortalité en ne mourant pas.

Certains critiques ont également pu relever dans l’oeuvre de Woody Allen un parallèle avec Jean-Paul Sartre, notamment dans son scepticisme quant à la possibilité de l’engagement amoureux absolu et durable.

Scène de fin dans Annie Hall

Particulièrement savoureux et révélateur aussi sur le sujet inépuisable de l’amour-désespoir, ce dialogue de Guerre et Amour (1975):

Natasha, aimer, c’est souffrir. Pour éviter la souffrance, on ne doit pas aimer.  Mais alors, on souffre de ne pas aimer. Donc, aimer c’est souffrir, ne pas aimer c’est souffrir, souffrir c’est souffrir. Etre heureux, c’est aimer, donc être heureux c’est souffrir, mais souffrir nous rend malheureux, donc pour être malheureux on doit aimer, ou aimer pour souffrir, ou souffrir de trop de bonheur. J’espère que tu conçois tout ça.”

Vicky Cristina Barcelona sort le 8 octobre en France, avec laquelle Woody Allen a une fibre particulière et réciproque. Il était donc d’actualité de lui consacrer cet article.

Tu n’as pas de valeurs. Toute ta vie, c’est le nihilisme, c’est le cynisme, c’est le sarcasme, et l’orgasme.
Tu sais, en France je pourrais me présenter sur ce slogan et gagner. (Harry dans tous ses états)

Mais surtout, Woody Allen fait partie de mes auteurs absolument incontournables. C’est pourquoi je termine  avec lui, mon cycle consacré aux maîtres de l’ironie, l’humour et de la dérision.

Ajoutons que Woody Allen est autant littérateur que cinéaste, il joue avec les mots et les concepts autant qu’avec les images. Il avait donc toute sa place dans les bulles littéraires.

Allen Stuart Königsberg est né à New York le 1er décembre 1935. Il passe son enfance à Midwood, Brooklyn, aux côtés de son père (Martin Königsberg), de sa mère (Netty Cherrie) et de sa jeune sœur (Letty). Ses oncles et tantes sont aussi très souvent chez eux.

Il commence sa scolarité à l’école juive, où il restera pendant huit ans avant de rejoindre l’école publique, à la Midwood High School.

Très jeune, Allen commence à gagner sa vie en écrivant des gags pour l’agent David Alber, qui les revend à différents chroniqueurs. À l’âge précoce de 16 ans, il se met à écrire pour des stars telles que Sid Caesar. C’est à ce moment qu’il décide d’endosser le pseudonyme de Woody Allen.

Woody rejoint ensuite l’université de New York où il est censé étudier la communication et le cinéma. Toutefois, son absence de résultats et son manque d’intérêt pour les études , lui font rapidement abandonner son cursus. Plus tard, il fréquentera encore brièvement le City College de New York.

À 19 ans, il est auteur pour d’importantes émissions de télévision telles que The Ed Sullivan Show, The Tonight Show, Caesar’s hour…

Naturellement doué pour la comédie, en 1960, il entame une nouvelle carrière dans le stand-up. Parallèlement à cela, il contribue à la revue From A to Z de Broadway et commence à écrire pour le très populaire show télé Candid Camera, apparaissant même dans quelques épisodes. En outre, il rédige des nouvelles publiées dans certains magazines dont le très fameux New Yorker.

Petit à petit, avec l’aide de son manager, Allen transforme ses défauts « psychologiques » en qualités « théâtrales ». Il développe ainsi son célèbre personnage d’intellectuel névrosé, instable et nerveux. Rapidement, il rencontre un succès qui lui ouvre les portes de la télévision et des nightclubs. En 1969, sa popularité est telle qu’il apparaît en couverture du Life Magazine à l’occasion de l’ouverture à Broadway de Play It Again, Sam.

La carrière cinématographique de Woody Allen débute en 1965, lorsqu’il joue dans son premier film Quoi de neuf Pussycat. À noter qu’il est seulement scénariste et acteur sur ce film, et qu’il n’a pas du tout apprécié la sensation de ne rien contrôler du devenir de son scénario.

En 1967, il interprète le neveu de James Bond dans Casino Royale.

A la fin des années 60, Woody Allen commence à réaliser tous ses films. Prends l’oseille et tire toi (Take the money and run), Bananas, Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe sans oser le demander (Everything You Always Wanted To Know About Sex (But Were Afraid to Ask)), Woody et les robots (Sleeper), ainsi que Guerre et Amour (Love and Death), sont de grands succès, et s’inscrivent dans la continuité de son travail d’auteur de sketchs télévisés. Il s’agit exclusivement de pures comédies s’appuyant beaucoup sur des gags visuels. Woody Allen est alors fortement influencé par Bob Hope et  Groucho Marx.

Dans ces films, il développe  son propre personnage comique, une sorte de variation du Schlemiel, personnage du folklore yiddish caractérisé par la timidité, et la persévérance malgré l’échec.

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir…

La période qui suit est certainement la plus prolifique et la plus célèbre de la carrière de Woody Allen. En moins de 10 ans, il écrit et réalise ses films les plus unanimement salués.

C’est l’époque d’Annie Hall (quatre Academy Awards, meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario et meilleure actrice pour Diane Keaton) Manhattan, La Rose Pourpre du Caire (L’un des 100 meilleurs films de tous les temps selon le Time Magazine et l’un des trois favoris de Woody Allen lui-même) ainsi qu’Hannah et ses soeurs, qui remporte trois Academy Awards.

La rose pourpre du Caire

Annie Hall est le premier film marquant un tournant majeur dans l’œuvre de Woody Allen. Il s’oriente alors vers un humour plus sophistiqué et entre dans le registre des comédies dramatiques. Certains iront jusqu’à dire qu’il a peut-être réinventé ce genre ou, au moins, en a fixé les règles modernes.

Mais outre cela, Woody Allen parvient surtout à trouver son style, sa touche personnelle. Avec Annie Hall, il se détache de l’influence de ses idoles pour imposer son propre personnage et avec lui, tout son univers de questions existentielles obsédantes. Le tout sur fond de jazz, de références culturelles, et de dérision permanente.

Dans cet univers-là, on aborde une inconnue en lui parlant de Sartre, et on la retrouve une heure plus tard pour discuter avec elle de Kierkegaard dans un club de jazz, en écoutant du Cole Porter…

Manhattan (1979) est l’œuvre de la confirmation. Tourné en noir et blanc, il est autant une réflexion intellectuelle brillante et nostalgique sur la fin de l’amour, qu’un hommage en musique – Gershwyn est omniprésent – et en images à New York, finalement le seul amour éternel de l’auteur.  Manhattan est sa troisième collaboration avec Diane Keaton, dont il partageait la vie à l’époque.

Manhattan, intro, Rhapsody in blue

Woody Allen est obsédé par l’idée que même si nous choisissons de l’ignorer, la présence constante de la mort réside dans l’idée de Dieu et dans l’hypothèse, non vérifiée, d’un ordre moral dans l’univers, d’une vie après la mort, et d’une destinée humaine. Dans toute son oeuvre, est prégnante l’idée que l’homme vit dans un univers incertain dans son existence.

“Je ne crois pas en lau-delà mais j‘emmènerai quand même des sous-vêtements de rechange.”

“Tant que l’homme sera mortel, il ne sera jamais décontracté.”

Pour Woody Allen, l’incertitude quant l’existence de Dieu, est un aspect absolument incontournable à prendre en compte par l’humanité. Le sort de tout être humain est donc de vivre dans cet univers incertain, tout en gérant tous les paradoxes que sont le désir, le destin, la sexualité.

L’ironie et le destin, deux aspects essentiels de notre existence, sont encore récurrents chez Woody Allen.

Dans Maudite Aphrodite (1996), un choeur évoquant la tragédie grecque rappelle qu’il est dangereux de vouloir changer la destinée.

Les années 1990 constitueront une décennie d’essais ou d’hommages (Ombres et brouillard, 1992, Meurtre mystérieux à Manhattan, 1993, Coups de feu sur Broadway, 1994). En 1996, Tout le monde dit I love you remporte un vif succès public et des nominations aux Golden Globes et aux Academy Awards.

En 1997, Harry dans tous ses états (Deconstructing Harry), apparaît sans doute comme le plus autobiographique de tous ses films. On y retrouve tous les thèmes majeurs de son œuvre, dans une parodie de sa propre existence.

En 1999, dans Accords et désaccords (Sweet and Lowdown), Woody Allen rend une fois de plus hommage à l’une de ses passions : le jazz. Le film met en scène un guitariste fictif dans un univers musical bien réel, où l’on croise et recroise la route de Django Reinhardt.
Le film, très réussi, est servi par une musique magnifique et une interprétation magistrale de Sean Penn.

Sean Penn à la guitare dans Accords et désaccords

A cette occasion, il faut rappeler que Woody Allen vit très intensément et très concrètement sa passion pour le jazz, puisqu’il joue de la clarinette toutes les semaines avec sa formation New Orleans au Carlyle Hotel de New York, et fait régulièrement des tournées internationales.

Entre 2000 et 2003, Woody Allen retourne à la pure comédie.
Escroc mais pas trop, (Small time crooks), Le sortilège du scorpion de jade (The curse of Jade scorpion), Hollywood Ending, La vie et tout le reste,  Melinda et Melinda sont des films légers, mais le public ne suit pas et la critique est sceptique.

Woody Allen renouera avec le succès à partir de 2005 avec Match point, un film réalisé à Londres, avec sa nouvelle égérie, Scarlett Johansson.  Le film lui vaut plusieurs nominations aux Oscars, Golden Globes et Césars.

Outre les sketches, le cinéma et la musique, le talent de Woody Allen s’est aussi exprimé au théâtre.
Second Hand Memory (créée à New-York en 2004, mise en scène par Woody Allen)
Adultères (2006)
Puzzle (2007) Un suspense psychologique, une comédie psychanalytique

Il a écrit aussi un bon nombre de recueils de nouvelles et de livres regroupant ses réflexions diverses.

Dieu, Shakespeare et moi. Opus 1 (Without feathers, 1975) trad. et adapt. Michel Lebrun. Paris : Solar, 1975, 270 p. Rééd. Paris : Seuil, 1985, 134 p. (Points. Point virgule ; 30). ISBN 2-02-008617-4. Paris : Éd. du Seuil, 2001, 153 p. (Point virgule ; 9). ISBN 2-02-048235-5
Destins tordus (Side effects); trad. Michel Lebrun. Paris : R. Laffont, 1981, 178 p. (Pavillons). ISBN 2-221-00713-1. Rééd. Paris : Seuil, 1988, 178 p. (Points. Série Point-virgule ; 58). ISBN 2-02-009871-7. Paris : R. Laffont, 2006, 203 p. (Pavillons poche). ISBN 2-221-10642-3
L’Erreur est humaine (Mere anarchy, 2007) ; trad. Nicolas Richard. Paris : Flammarion, 2007, 252 p. ISBN 978-2-08-120367-9. Rééd. Paris : le Grand livre du mois, 2007, 252 p. ISBN 978-2-286-03261

Pour en finir une bonne fois pour toute avec la culture / Opus 2 (Getting even, 1973)

Laissons lui le mot de la fin, il est bien trouvé…

“J’aimerais terminer sur un message d’espoir, mais je n’en ai pas. Est-ce que deux messages de désespoir vous iraient?”

Sources bibliographiques
Wikipédia