Stefan Zweig, un humaniste au coeur de l’intime

stefan-zweig La sortie d'un roman inédit en français de Stefan Zweig, est toujours un évènement. Le voyage dans le passé jamais traduit en français, est sorti depuis fin octobre 2008, et déjà il faut se précipiter pour le découvrir. Car Zweig, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, est l'un des écrivains les plus bouleversants qui soient. On l'a souvent qualifié de génie de la psychologie, tant il est vrai qu'il décortique l'âme humaine, ses forces et ses faiblesses, avec talent, pudeur, et même tendresse, sans jamais juger ses personnages. Comme Arthur Schnitzler, comme Rainer Maria Rilke, comme Hugo von Hoffmanstahl, et bien sûr comme Freud, dont il rédigea l'oraison funèbre, Stefan Zweig appartient au brillant cercle d'intellectuels viennois du début du XXème siècle et de l'entre-deux guerres, profondément humanistes, traumatisés par la 1ere Guerre mondiale et ses ravages. Et comme Rilke, qui fut le secrétaire particulier de Rodin, Zweig est un admirateur de la France et des écrivains français, de Paul Valéry, à Romain Rolland, avec qui il entretient une correspondance pendant plus de trente ans et huit cent lettres. Au fil de cette correspondance, Rolland a transmis à son ami et admirateur autrichien la conviction que l’Europe est en danger, qu’elle est condamnée à la déchéance si elle ne parvient pas à rassembler ses citoyens, à les unir autour d’une vision d’avenir et d’une compréhension du passé. C’est l’Europe des Lettres, de la Musique, de la Culture qui doit faire oublier à jamais l’Europe des nationalismes et des haines ancestrales. A ces affinités intellectuelles avec Romain Rolland viennent s’ajouter de grandes similitudes dans la personnalité. Les deux hommes ont en commun d’être profondément sensibles, de croire à la puissance de l’esprit et de l'émotion, d’être des lecteurs boulimiques et des collectionneurs d'autographes. Et surtout d’être tout deux des rêveurs acharnés et des pacifistes convaincus. Né en 1881 dans une famille de la grande bourgeoisie juive de Vienne, Stefan Zweig est un être sensible et raffiné, très tôt passionné d'histoire et de littérature. Son père, un industriel éclairé, loin de le décourager de sa passion précoce des voyages et de la culture, admire beaucoup son intelligence et son goût de l'esthétisme. Il tolère donc sans peine que son fils passe des après-midi entiers dans les cafés viennois, à refaire le monde et à observer les gens vivre. Dans une Vienne tolérante, multi-ethnique et multi-culturelle, le jeune Stefan suit les cours de philosophie de l’Université locale, sans toutefois se poser de questions sur son identité juive. Il parle avec aisance plusieurs langues, dont le français, et traduira d'ailleurs plus tard brillamment en allemand les oeuvres de Romain Rolland, de Baudelaire, Rimbaud et Verlaine. Comme pour tous les Juifs allemands et autrichiens, fiers de la brillante et raffinée civilisation germanique, le problème de l’intégration ne se pose pas. Zweig se considère en outre comme un citoyen du monde, un homme libre, ouvert et tolérant, pur produit de la société viennoise de l’époque de François-Joseph. Ses biographies, de Marie-Antoinette, de Marie Stuart, celles de Balzac (son idole), de Fouché, d'Erasme, sont de purs chefs d'oeuvre. Elles pénètrent avec une aisance remarquable la psychologie des personnages historiques, qui en deviennent par là même aussi romanesques que des personnages de fiction. Les romans et les nouvelles de Zweig font appel à l'émotion, et à l'humanité de chacun d'entre nous. Le Joueur d'échecs, Lettre d'une inconnue, Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, la Peur, la Confusion des Sentiments, Destruction d'un coeur, pour ne citer que ces oeuvres-là, étudient avec génie les sentiments humains universels: la jalousie, l'obsession, la passion amoureuse, l'amour parental. La lecture d'un ouvrage de Zweig est toujours un voyage dans les tréfonds de l'âme, c'est une expérience unique d'humanité. Son destin tragique, celui d'un pur, d'un idéaliste souffrant de la folie des hommes, dépasse la fiction. Il faut entrer dans l'univers de Stefan Zweig, pour tenter d'appréhender l'homme qui étudia si bien l'âme de ses contemporains, avant d'en désespérer. Stefan Zweig Après la première guerre mondiale, Zweig est très affecté par la sortie de guerre de l'Autriche, au territoire et à l'importance largement réduits, par les difficultés matérielles et la dévaluation qui s'ensuivent, mais la décennie 1924-1933 fut à ses yeux la période la plus intense de sa création artistique. L'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne en 1933, et un peu plus tard, l'Anschluss, ou annexion de l'Autriche en 1938, au nom d'un pangermanisme dont il avait très tôt vu les dangers, vient bouleverser la vie de Zweig. Dès les premières persécutions, il quitte l'Autriche pour l'Angleterre, où il écrit la remarquable biographie de Marie Stuart. En 1941, Zweig et sa femme Lotte, s'exilent au Brésil, comme pour fuir le plus loin possible du spectacle de l'inhumanité, et de la défaite de la pensée. Ses rêves d'humanisme et d'une Europe unifiée et fraternelle, pour lui à jamais anéantis, il se suicide avec son épouse, à Pétropolis le 23 février 1942. Son autobiographie, Le monde d'hier – Souvenirs d'un Européen, qu'il rédige peu de temps avant sa mort, est un hymne à la culture européenne brillante, et perdue. Ses derniers mots, déchirants, nous font mesurer combien la réalité a dépassé la fiction, et combien la dimension personnelle de Zweig en a fait un véritable personnage romantique et tragique. «Le monde, ma propre langue est perdu pour moi. Ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est anéantie elle-même. Il fallait à soixante ans des forces exceptionnelles pour tout recommencer à nouveau et les miennes sont épuisées par des années d’errance sans patrie. Aussi, je juge préférable de mettre fin, à temps et la tête haute, à une vie pour laquelle le travail intellectuel a toujours représenté la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême sur cette terre. Je salue tous mes amis ! Puissent-ils voir encore les lueurs de l’aube après la longue nuit ! Moi, je suis trop impatient. Je les précède.»

Le syndrôme de Jérusalem, de Stephane Belaisch

En août dernier, j’avais eu le plaisir de rencontrer Stéphane Belaisch, un metteur en scène franco-israélien installé à Tel-Aviv depuis quelques années, pour une interview riche et pétillante.

Aujourd’hui, je ne pouvais résister au plaisir de parler encore de Stéphane le Nomade, en annonçant en avant première la sortie de son film, le Syndrome de Jérusalem.
Le film sort ces jours ci en Israël, et devrait bientôt rejoindre nos écrans français, si nous avons de la chance…

C’est l’histoire d’un road movie burlesque et tendre à travers Israël. Voici ce que nous en disait Stéphane Belaisch.

Plusieurs personnages très différents se retrouvent, dans un cherout (NDLR un petit taxi collectif). Il y a Jonas, un Français (joué par Lionel Abelanski), qui a attrapé le syndrome de Jérusalem, et qui se prend pour un prophète. Avec lui, une soldate, un kibboutznik, une prostituée russe, un religieux juif orthodoxe, et tout ce petit monde se voit obligé de partager la cavale du kibboutznik, qui a volé le chérout et se fait passer pour le chauffeur.
Ce film est un road movie déjanté, qui montre toutes les facettes de la société israélienne. Il n’y a d’ailleurs pas forcément de message sous-jacent dans le film, qui se veut plutôt une vitrine du pluri-culturalisme et des divers modes de vie qui se côtoient en Israel.

Au début du film, chacun s’observe et se juge, mais progressivement tout le monde parvient à plus de tolérance et à renoncer à ses clichés sur l’autre.

Regardez la bande annonce, certains passages ne sont pas encore sous-titrés en français, mais ils donnent déjà un joli aperçu du film, qu’il me tarde de découvrir dans son intégralité.

[PV1Z + C6iKKSCsqn0 + 425 + 355 + 0 + &rel=1 + &color1=0xd6d6d6&color2=0xf0f0f0 + &border=1 + Le syndrome de Jerusalem]

A change has come

Abraham Lincoln

Abraham Lincoln

Le 1er janvier 1863, alors qu’une guerre fratricide meurtrissait les Etats-Unis, le président Abraham Lincoln proclamait l’émancipation des esclaves dans les États du sud sécessionnistes. Mais il n’avait pu introduire l’abolition de l’esclavage dans la Constitution, faute d’une majorité suffisante au Congrès.

Ce n’est qu’à titre posthume, après l’assassinat du Président Lincoln, que le treizième amendement à la Constitution des États-Unis prit effet, le 18 décembre 1865.

«Ni esclavage, ni aucune forme de servitude involontaire ne pourront exister aux États-Unis, ni en aucun lieu soumis à leur juridiction», énonce-t-il.

Quelques mois plus tard, un 14e amendement assurait aux Noirs le droit de vote et l’égalité avec les Blancs devant la loi.

Et pourtant, cent années plus tard, si l’esclavage était aboli, la ségrégation avait toujours cours, au nom du principe “Egaux, mais séparés” très vite établi par la jurisprudence, et les droits civiques des Noirs étaient bafoués.

Alors vint Martin Luther King, son rêve, et sa vision prophétique d’un monde où un jour les petits enfants noirs et les petits enfants blancs marcheraient main dans la main…

[PV1Z + H57LxkuRZy0 + 425 + 355 + 0 + &rel=1 + &color1=0xd6d6d6&color2=0xf0f0f0 + &border=1 + "I had a dream", Martin Luther King]

Le discours puissant de Martin Luther King a été une source d’inspiration et d’espoir, non seulement pour les millions de Noirs américains victimes de la ségrégation, mais aussi pour tous ceux, Noirs ou Blancs, Américains ou non, qui refusaient de désespérer de l’humanité.

Et comme souvent, la musique s’est voulue l’interprète de tous les rêves, et de tous les espoirs.

En 1964, Sam Cooke composait ” A change is gonna come”, chanson emblématique reprise par les plus grands, d’Otis Redding à Tina Turner, de Luther Vandross à Seal.

La version gospel d’Aretha Franklin est l’une des plus impressionnantes.

[PV1Z + onN9qSTLaAo + 425 + 355 + 0 + &rel=1 + &color1=0xd6d6d6&color2=0xf0f0f0 + &border=1 + Reprise par Aretha Franklin de "A change is gonna come", de Sam Cooke]

I was born by the river
In a little tent
And just like the river
I’ve been running ever since

It’s been a long, long time coming
But I know a change gonna come
Oh, yes it is

It’s been too hard living
But I’m afraid to die
I don’t know what’s up there beyond the sky

It’s been a long, long time coming
But I know a change gonna come
Oh yes it will

Then I go to my brother
I say brother help me please
But he winds up knocking me
Back down on my knees

There’s been times that I thought
I wouldn’t last for long
But now I think I’m able to carry on
It’s been a long, long time coming
But I know a change is gonna come
Oh, yes it will

Je suis né au bord de la rivière
Dans une petite tente
Et comme la rivière
Je n’ai jamais cessé de courir depuis

Ca fait un long, long moment que j’attends
Mais je le sais, un changement va arriver
Oh, oui c’est vrai

Ca fait un long, long moment que j’attends
Mais je le sais, un changement va arriver
Oh, oui c’est vrai

C’est trop dur de vivre
Mais la mort me fait peur
Je ne sais pas ce qu’il y a là-haut au delà du ciel

Ca fait un long, long moment que j’attends
Mais je le sais, un changement va arriver
Oh, oui c’est vrai

Puis je vais voir mon frère
Je lui dis : frère aide-moi s’il te plait
Mais il finit par me renverser
A terre sur mes genoux

Il y a eu des moments où j’ai pensé
Que je ne resterai pas longtemps
Mais maintenant je pense que je suis capable de continuer à vivre

Ca fait un long, long moment que j’attends
Mais je le sais, un changement va arriver
Oh, oui c’est vrai

Donny Hathaway, immense interprète et compositeur de soul, sort the Ghetto en 1970.

[PV1Z + CZoN7Adwkew + 425 + 355 + 0 + &rel=1 + &color1=0xd6d6d6&color2=0xf0f0f0 + &border=1 + Donny Hathaway- The Ghetto]

Et Someday we’ll all be free, une interprétation magistrale, et des paroles pleines d’espoir.

[PV1Z + rB-fws8cO40 + 425 + 355 + 0 + &rel=1 + &color1=0xd6d6d6&color2=0xf0f0f0 + &border=1 + Donny Hathaway live, someday we'll all be free]

Hang onto the world as it spins, around.
Just don’t let the spin get you down.
Things are moving fast.
Hold on tight and you will last.

Keep your self-respect your very bright.
Get yourself in gear,
Keep your stride.
Never mind your fears.
Brighter days will soon be here.

Chorus

Take it from me someday we’ll all be free (Yeah)

Verse

Keep on walking tall, hold you head up high.
Lay your dreams right up to the sky.
Sing your greatest song.
And you’ll keep, going, going on

Accroche-toi au monde pendant qu’il tourne
Mais ne laisse pas le tournis t’abattre
Les choses bougent si rapidement
Accroche-toi et tu tiendras
Respecte toi toi-même

Equipe-toi, marche à grands pas

Peu importent tes craintes
Des jours plus lumineux arriveront bientôt
Prends le comme je te le dis
Un jour nous serons tous libres.

Continue à marcher fièrement
Garde la tête haute
Laisse tes rêves monter jusqu’au ciel,
Chante ta plus belle chanson,
Et tu continueras d’avancer, avancer.

En 1971, James Brown Mr Dynamite, haranguait les foules avec le slogan Get Up, Get into it, Get involved (Lève toi, Implique toi, Engage toi)

[PV1Z + VTNSFB-NUcM + 425 + 355 + 0 + &rel=1 + &color1=0xd6d6d6&color2=0xf0f0f0 + &border=1 + James Brown, Get Up, Get into it, Get involved]

En 1973, le mouvement était en marche, inéluctable. La route était encore longue, le Vietnam avait laissé son lot de traumatismes, mais plus rien ne semblait devoir arrêter la marche vers l’Histoire.

Et les Pointer Sisters chantaient Yes we can.

Yes we can
[PV1Z + 7qHAZ25HYqU + 425 + 355 + 0 + &rel=1 + &color1=0xd6d6d6&color2=0xf0f0f0 + &border=1 + The Pointer Sisters, Yes we can]

Now’s the time for all good men
to get together with one another.
We got to iron out our problems
and iron out our quarrels
and try to live as brothers.
And try to find a piece of land
without stepping on one another.
And do respect the women of the world.
Remember you all have mothers.
We got to make this land a better land
than the world in which we live.
And we got to help each man be a better man
with the kindness that we give.
I know we can make it.
I know darn well we can work it out.
Oh yes we can, I know we can can
Yes we can can, why can’t we?
If we wanna get together we can work it out.

And we gotta take care of all the children,
the little children of the world.
’cause they’re our strongest hope for the future,
the little bitty boys and girls.

We got to make this land a better land
than the world in which we live.
And we got to help each man be a better man
with the kindness that we give.
I know we can make it.
I know darn well we can work it out.
Oh yes we can, I know we can can
yes we can can, why can’t we?
If we wanna, yes we can can.

En novembre 2008, toutes ces musiques entrent dans l’Histoire et se joignent à elle, Abraham Lincoln et Martin Luther King n’ont pas rêvé en vain.

On ne sait ce que Barack Obama fera de tous les espoirs – sans doute trop grands dans le contexte actuel – que les Américains et le monde, ont placé en lui.

Mais d’ores et déjà, il est indéniable que le chemin parcouru par la société qui a permis son élection, est immense.

Exposition du photographe Raphaël Haïk

Tango

En juillet dernier, j’avais eu la joie non dissimulée de passer une soirée pleine de rires et d’images avec Raphaël Haïk, photographe de talent et d’humour.

Il en était résulté une interview dense et riche. Et pour ceux qui n’avaient pas eu l’occasion de découvrir Raphaël à l’époque, c’est le moment…

Raphaël Haïk s’expose à nouveau, et nous transporte cette fois dans un univers intitulé “Tango – Instants hors du temps”.
Buenos Aires. Mai 2008. Une heure du matin passé. La milonga de la Confiteria Ideal ne va pas tarder à commencer. Tous sont prêts à danser. Et puis il y a eux, les deux danseurs. Ils entrent en piste. Ils sont tellement jeunes. Ils sont souriants, ils se présentent et se mettent en place. La musique commence. Je reconnais Carlos Gardel, « Mi Buenos Aires querido ». Les deux danseurs entrent brusquement en transe. Leurs visages se concentrent l’un sur l’autre, leurs yeux se ferment d’intensité. Plus rien n’existe autour d’eux. Je suis soufflé, soufflé par leur émotion. C’est donc ça le tango argentin…  « Confiteria Ideal » est une série de vingt photographies de Raphaël Haïk en noir et blanc.”

Lien internet: http://www.pbase.com/rhaik/image/105636261

Dates d’exposition: du mercredi 26 novembre au dimanche 30 novembre 2008

Invitations à la galerie pour :

- Le vernissage le jeudi 27 novembre de 18h à 22h

- Le décrochage le dimanche 30 novembre de 15h à 20h

Lieu : Galerie des Ateliers d’Artistes de Belleville, 32 rue de la mare, 75020 Paris, métro Pyrénées ou Couronnes,

www.ateliers-artistes-belleville.org

L’exposition, le vernissage et le décrochage sont ouverts à tous. Invitez qui vous souhaitez.


L’immortalité

Platon et Aristote

« Maman, tu aimerais être immortelle ? », m’a demandé mon fils il y a peu.

Ce genre de question, posée dans un contexte anecdotique, dans le même ordre d’idées que « tu me donnerais combien si tu gagnais l’Euromillions ? », ou « tu préfèrerais perdre un bras ou une jambe ? » (oui, mon fils pose des milliers de questions de cet ordre…), n’a pas appelé, je l’avoue, de réponse très détaillée de ma part.

Je me suis contentée de répondre selon mon ressenti immédiat, à savoir que je détesterais être immortelle, car je ne supporterais pas de souffrir indéfiniment de la perte des gens que j’aime.

Mais peu de temps après, le sujet s’est à nouveau présenté à moi, en lisant l’excellent Psycho Magazine, qui consacre ce mois-ci tout un dossier à la question de l’immortalité.

Alors, sérieusement, pour ou contre l’immortalité ?

On connaît la position du génial rouquin névrosé sur le sujet :

« Je ne veux pas atteindre l’immortalité grâce à mon oeuvre. Je veux atteindre l’immortalité en ne mourant pas.» (Woody Allen)

Mais bien avant lui déjà, la question de l’immortalité a taraudé l’homme avec moins d’humour, mais tout autant de désespoir sous-jacent. L’homme naît avec la conscience du caractère éphémère de la vie, et de sa fin irrévocable.

Dans la mythologie grecque, Pandore fut créée sur l’ordre de Zeus, qui voulait se venger des hommes pour le vol du feu par Prométhée. Elle fut ainsi fabriquée dans de l’argile par le dieu de la forge, Héphaïstos. Athéna lui donna la vie, lui apprit l’habilité manuelle et l’habilla. Aphrodite lui donna la beauté, Apollon le talent musical et Hermès, dieu de la guerre,  lui apprit le mensonge et l’art de la persuasion.

Pandore

Zeus offrit la main de Pandore à Épiméthée, frère de Prométhée. Bien qu’il eût promis à Prométhée de refuser les cadeaux venant de Zeus, Épiméthée accepta Pandore. Celle-ci apporta dans ses bagages une jarre mystérieuse qui lui était interdit d’ouvrir, et qui contenait tous les maux de l’humanité, notamment la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie et la Passion, ainsi que la Crainte.

Une fois installée comme épouse, Pandore céda à la curiosité et ouvrit la boîte, libérant ainsi les maux qu’elle contenait. Elle referma la boîte trop tard pour les retenir, et seule la Crainte, plus lente à réagir, y resta enfermée.

L’une des interprétations de ce mythe est que Pandore, en refermant la boite sur la Crainte (ce mal étant également interprété comme l’attente irraisonnée de quelque chose), a délivré l’humanité de la crainte perpétuelle de ses maux à venir, et de l’obsession de la mort.

Alors est-ce pour se consoler de la certitude de la mort physique, que la croyance en l’immortalité de l’âme, présente dans les civilisations polythéistes et monothéistes les plus anciennes, s’est enracinée dans la conscience humaine ? En d’autres termes, si nous croyons à l’existence d’une vie après la mort, est-ce la seule parade que nous ayons trouvée à notre mort ? Est-ce le signe de notre ultime impuissance ?

A noter que la question de l’immortalité est universelle. Elle concerne toutes les civilisations, aussi reculées soient-elles les unes des autres.

Ainsi il existe un très joli mythe chez les Aborigènes d’Australie, qui croient que leurs héros ancestraux du Temps du Rêve, vivaient éternellement. Mais du fait de la cupidité, de la bêtise et de la rancune, l’humanité perdit le don d’immortalité. Seuls le conservèrent la lune, qui croît et décroît chaque mois, et le crabe, qui se débarrasse indéfiniment de son ancienne carapace avant d’en faire pousser une nouvelle.


Art aborigène

Ceci n’est pas une étude ethnologique et historique des mythes à travers les lieux et les âges.

Par conséquent, je cesse là mes énumérations savantes. Et je reprends la question subversive qui me subversait plus haut.

Est-ce pour se consoler de la certitude de la mort physique, que la croyance en l’immortalité de l’âme, présente dans les civilisations polythéistes et monothéistes les plus anciennes, s’est enracinée dans la conscience humaine ? Si nous croyons à une vie après la mort, est-ce la seule parade que nous ayons trouvée à notre mort? Est-ce le signe de notre ultime impuissance ?

A brûle-pourpoint, je serais tentée de répondre très simplement oui à ces dérivés de la même question.

Et en même temps, il serait bien trop simple de répondre que oui, l’homme est tellement trouillard, que pour se soigner il s’est imaginé une âme immortelle.

Mais en réalité, simple ou pas, la question n’est pas là. Elle serait plutôt : si l’homme a si peur de mourir qu’il s’invente une âme, et croit en des mythes improbables, c’est que fondamentalement, il aimerait être immortel, non ?

Retour à la case départ, et à la question de mon fils.

Et essai très sérieux pour y répondre.

J’évacue d’emblée l’hypothèse selon laquelle je serais la seule immortelle de la bande, car je maintiens que la mort des autres me serait insupportable.

Prenons alors l’hypothèse de l’immortalité collective. Que ferais-je, que ferions-nous tous, de notre vie terrestre éternelle ?

Vivre éternellement, ce serait, au bout du compte et d’un temps indéterminé et propre à chacun, courir sans cesse une après l’envie.

Car si la vie était illimitée, où trouverions-nous la force de maintenir allumée en même temps que nous, l’étincelle de la passion, celle de l’ardeur de découvrir, celle de la curiosité ?

Certes, tant que l’étincelle durerait, la source des émotions dues à l’amour, au plaisir, à la beauté, à la connaissance, serait intarissable. Mais ensuite ? Que se passerait-il quand serait atteint le point de non-retour, quand surviendraient la lassitude et l’angoisse face à toute cette éternité qui nous attend encore ?

En posant ces questions, déjà, j’ai ma réponse.

Car pour moi, être en vie, ça n’est pas une question d’éternité, mais d’envie.

Le jour où plus rien ni personne n’éveillera ma curiosité, le jour où la musique ne s’insinuera plus entre le réel et moi, le jour où les mots seront vides de sens, le jour où rire d’un rien et de tout sera insurmontable.

Alors ce jour là, mortelle ou non, j’aurai laissé s’éteindre l’étincelle de vie.

Passer son chemin…jusqu’où?

doisneauladentDoisneau, la dent

Je flânais dans le Monop de ma ville, à une heure de grosse affluence.

Et c’est arrivé sous mes yeux, et donc également sous ceux de la foule de dames bien comme il faut, qui affluaient…

Une jeune femme s’est soudainement mise à hurler contre les deux petits garçons âgés de trois ou quatre ans, qui l’accompagnaient, puis s’est violemment jetée sur l’un d’eux, en lui assénant une duo coup de poing-coup de pied, sur le visage et dans le ventre. Le petit avait eu le malheur de lui adresser la parole pendant qu’elle était au téléphone, ce “sale petit con”, cette “petite pourriture”

La dame comme il faut qui se trouvait géographiquement la plus proche d’elle, s’est écartée prestement pour ne pas recevoir le coup de pied à la place du petit garçon, puis s’est éloignée encore plus prestement, l’air hautement indigné par tant de vacarme.

Moi je n’ai pas réfléchi. Souvent, il m’arrive de réfléchir à toutes sortes de bizarreries plus ou moins intéressantes. Mais là, pas une demi-seconde je n’ai réfléchi à la situation, j’ai eu une réaction épidermique.

J’ai invectivé la furie avec un “Non mais, vous êtes pas dingue, vous?”

J’ai dû la vexer.

Le visage haineux, elle s’est approchée de moi très près, de plus en plus près, bien au-delà de ma distance de sécurité, l’insulte aux lèvres, visiblement prête à en découdre.

- De quoi tu te mêles connasse, hein? Je fais ce que je veux.

- Ben non, vous ne faites pas ce que vous voulez, vous n’avez absolument aucun droit de cogner ces enfants. Et décollez-vous de moi, vous n’avez pas non plus le droit de vous approcher de moi comme ça.

Soudainement confronté à une situation potentiellement explosive, voire dangereuse, nul ne sait comment il va réagir. S’il va répondre ou non. S’il va lâcher prise, ou au contraire, insister.

Et on ne se connaît, en pareille situation, que lorsqu’on y est confronté, jamais avant. Moi, j’ai pu constater, à plusieurs reprises déjà, que face à l’injustice ou à l’outrage immédiat, sans réflexion aucune, je me refusais à lâcher prise.

La furie a reculé de mon espace de sécurité. Mais elle a continué de me hurler dessus, tandis que les deux petits garçons, sans un bruit, étaient partis se mettre hors de sa portée juste en face, au rayon cosmétiques.

- De quoi tu te mêles, hein, de quoi tu te mêles? répétait-elle avec hargne. Je fais ce que je veux avec mes enfants.

La scène et les hurlements hystériques ont attiré le vigile du magasin, tandis que les dames bien comme il faut continuaient de passer, scandalisées.

L’air sévère, il s’est entreposé entre nous deux, m’a dévisagée de haut en bas, et a eu ces mots dont je ne me remets toujours pas.

- Laissez-la, m’a-t-il dit. Laissez-la, ce sont ses enfants, elle fait ce qu’elle veut.

La furie a eu un air de triomphe.

- Ben oui, a-t-elle enchéri, c’est ce que je dis, ce sont mes enfants. Et je fais ce que je veux avec eux.

- Vous avez le droit de les tabasser parce que ce sont vos enfants?

Elle a eu l’air sincèrement indigné. Les tabasser? elle? où ça? quand ça?

-Tiens, a-t-elle ajouté en allant chercher l’un des petits garçons toujours blotti contre le comptoir de rouges à lèvres. Il a l’air tabassé, lui? Il a l’air de pleurer?

Le petit bonhomme ne pleurait pas. Il ne disait pas un mot, se laissant trimbaler sans ménagements. Mais son regard résigné m’a transpercé le coeur.

- D’ailleurs, a continué sa mère, je suis sûre que t’as pas d’enfants, toi. Sinon tu comprendrais.

Le vigile a enfoncé le clou. “Allez, m’a-t-il dit. Laissez-la. Ce sont ses enfants, ça ne vous regarde pas. Elle fait ce qu’elle veut.”

Je me suis enfoncée dans le magasin, bouleversée.

Etais-je plus bouleversée par la violence et la maltraitance de cette jeune mère, ou par la légitimation de son comportement par le vigile?

Qu’est-ce qui était le plus choquant? L’indifférence de la foule bien comme il faut, ou le fait que ce soit moi la coupable, coupable de ne pas passer mon chemin comme tout le monde?

Bien sûr, je n’allais pas, à moi seule, éradiquer la violence de cette mère, ni même aider ses petits garçons. Mais la voir faire, et ne rien dire, n’était-ce pas lui envoyer un message faussé, celui que son comportement était acceptable?

Combien de silences ont été aussi responsables que coupables de drames?

Ultime ironie de la situation, le soir même, sur France 2, était diffusé un reportage sur les bénévoles du 119, le numéro d’urgence de l’Observatoire de l’Enfance en Danger.

La première assistance de l’enfance en danger, c’est de ne pas passer son chemin.

C’est s’émouvoir, encore et toujours, face à l’indifférence et à la bêtise. Pour que soit bannie, à jamais une argumentation aussi inique que “elle fait ce qu’elle veut, ce sont ses enfants.”

Comme souvent lorsque je suis secouée, une musique rejoint d’elle-même mes émotions.

Alors je dédie celle-ci aux deux petits bonshommes du Monop.

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Willy Ronis, la baguette

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