26 nov
Stefan Zweig, un humaniste au coeur de l’intime
La sortie d'un roman inédit en français de Stefan Zweig, est toujours un évènement. Le voyage dans le passé jamais traduit en français, est sorti depuis fin octobre 2008, et déjà il faut se précipiter pour le découvrir. Car Zweig, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, est l'un des écrivains les plus bouleversants qui soient. On l'a souvent qualifié de génie de la psychologie, tant il est vrai qu'il décortique l'âme humaine, ses forces et ses faiblesses, avec talent, pudeur, et même tendresse, sans jamais juger ses personnages. Comme Arthur Schnitzler, comme Rainer Maria Rilke, comme Hugo von Hoffmanstahl, et bien sûr comme Freud, dont il rédigea l'oraison funèbre, Stefan Zweig appartient au brillant cercle d'intellectuels viennois du début du XXème siècle et de l'entre-deux guerres, profondément humanistes, traumatisés par la 1ere Guerre mondiale et ses ravages. Et comme Rilke, qui fut le secrétaire particulier de Rodin, Zweig est un admirateur de la France et des écrivains français, de Paul Valéry, à Romain Rolland, avec qui il entretient une correspondance pendant plus de trente ans et huit cent lettres. Au fil de cette correspondance, Rolland a transmis à son ami et admirateur autrichien la conviction que l’Europe est en danger, qu’elle est condamnée à la déchéance si elle ne parvient pas à rassembler ses citoyens, à les unir autour d’une vision d’avenir et d’une compréhension du passé. C’est l’Europe des Lettres, de la Musique, de la Culture qui doit faire oublier à jamais l’Europe des nationalismes et des haines ancestrales. A ces affinités intellectuelles avec Romain Rolland viennent s’ajouter de grandes similitudes dans la personnalité. Les deux hommes ont en commun d’être profondément sensibles, de croire à la puissance de l’esprit et de l'émotion, d’être des lecteurs boulimiques et des collectionneurs d'autographes. Et surtout d’être tout deux des rêveurs acharnés et des pacifistes convaincus. Né en 1881 dans une famille de la grande bourgeoisie juive de Vienne, Stefan Zweig est un être sensible et raffiné, très tôt passionné d'histoire et de littérature. Son père, un industriel éclairé, loin de le décourager de sa passion précoce des voyages et de la culture, admire beaucoup son intelligence et son goût de l'esthétisme. Il tolère donc sans peine que son fils passe des après-midi entiers dans les cafés viennois, à refaire le monde et à observer les gens vivre. Dans une Vienne tolérante, multi-ethnique et multi-culturelle, le jeune Stefan suit les cours de philosophie de l’Université locale, sans toutefois se poser de questions sur son identité juive. Il parle avec aisance plusieurs langues, dont le français, et traduira d'ailleurs plus tard brillamment en allemand les oeuvres de Romain Rolland, de Baudelaire, Rimbaud et Verlaine. Comme pour tous les Juifs allemands et autrichiens, fiers de la brillante et raffinée civilisation germanique, le problème de l’intégration ne se pose pas. Zweig se considère en outre comme un citoyen du monde, un homme libre, ouvert et tolérant, pur produit de la société viennoise de l’époque de François-Joseph. Ses biographies, de Marie-Antoinette, de Marie Stuart, celles de Balzac (son idole), de Fouché, d'Erasme, sont de purs chefs d'oeuvre. Elles pénètrent avec une aisance remarquable la psychologie des personnages historiques, qui en deviennent par là même aussi romanesques que des personnages de fiction. Les romans et les nouvelles de Zweig font appel à l'émotion, et à l'humanité de chacun d'entre nous. Le Joueur d'échecs, Lettre d'une inconnue, Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, la Peur, la Confusion des Sentiments, Destruction d'un coeur, pour ne citer que ces oeuvres-là, étudient avec génie les sentiments humains universels: la jalousie, l'obsession, la passion amoureuse, l'amour parental. La lecture d'un ouvrage de Zweig est toujours un voyage dans les tréfonds de l'âme, c'est une expérience unique d'humanité. Son destin tragique, celui d'un pur, d'un idéaliste souffrant de la folie des hommes, dépasse la fiction. Il faut entrer dans l'univers de Stefan Zweig, pour tenter d'appréhender l'homme qui étudia si bien l'âme de ses contemporains, avant d'en désespérer.
Après la première guerre mondiale, Zweig est très affecté par la sortie de guerre de l'Autriche, au territoire et à l'importance largement réduits, par les difficultés matérielles et la dévaluation qui s'ensuivent, mais la décennie 1924-1933 fut à ses yeux la période la plus intense de sa création artistique. L'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne en 1933, et un peu plus tard, l'Anschluss, ou annexion de l'Autriche en 1938, au nom d'un pangermanisme dont il avait très tôt vu les dangers, vient bouleverser la vie de Zweig. Dès les premières persécutions, il quitte l'Autriche pour l'Angleterre, où il écrit la remarquable biographie de Marie Stuart. En 1941, Zweig et sa femme Lotte, s'exilent au Brésil, comme pour fuir le plus loin possible du spectacle de l'inhumanité, et de la défaite de la pensée. Ses rêves d'humanisme et d'une Europe unifiée et fraternelle, pour lui à jamais anéantis, il se suicide avec son épouse, à Pétropolis le 23 février 1942. Son autobiographie, Le monde d'hier – Souvenirs d'un Européen, qu'il rédige peu de temps avant sa mort, est un hymne à la culture européenne brillante, et perdue. Ses derniers mots, déchirants, nous font mesurer combien la réalité a dépassé la fiction, et combien la dimension personnelle de Zweig en a fait un véritable personnage romantique et tragique. «Le monde, ma propre langue est perdu pour moi. Ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est anéantie elle-même. Il fallait à soixante ans des forces exceptionnelles pour tout recommencer à nouveau et les miennes sont épuisées par des années d’errance sans patrie. Aussi, je juge préférable de mettre fin, à temps et la tête haute, à une vie pour laquelle le travail intellectuel a toujours représenté la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême sur cette terre. Je salue tous mes amis ! Puissent-ils voir encore les lueurs de l’aube après la longue nuit ! Moi, je suis trop impatient. Je les précède.»



s le Monop de ma ville, à une heure de grosse affluence.
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