25 fév
Le petit carnet en moleskine rouge
Le processus de création et d’écriture est un mystère, un miracle, et parfois il tient à peu de choses pour qu’il s’enclenche, après une période de calme.
Tous ceux qui écrivent savent sans doute de quoi je parle. Un rien peut déclencher une subite envie de réamorcer la pompe à création, une odeur, une matière, une image.
Hier j’ai fait une rencontre inattendue, au détour d’un rayon, dans un grand magasin.
Le nom évocateur m’a aussitôt interpelée, éveillant en moi des souvenirs de lectures lointaines et d’écrivains mythiques.
Moleskine.
Un peu d’histoire, telle qu’elle est présentée dans le petit livret fourni avec le carnet.
Moleskine est l’héritier du carnet légendaire des artistes et des intellectuels des deux siècles derniers, de Vincent Van Gogh à Pablo Picasso, d’Ernest Hemingway à Bruce Chatwin.
Fidèle compagnon de voyage, il a recueilli les esquisses, les notes, les histoires et les idées des plus grands, avant qu’elles ne deviennent les images célèbres ou les pages des livres que nous avons tant aimées.
Le petit carnet noir, avec ses coins ronds typiques, sa fermeture élastique et sa poche intérieure à soufflets était, à l’origine, un objet sans nom, fabriqué par une petite entreprise de Tours, fournissant les papeteries parisiennes fréquentées par les artistes.Dans son roman Le chant des pistes, Bruce Chatwin raconte l’histoire de son carnet favori: en 1986, l’entreprise familiale de Tours ferme définitivement. “Le vrai moleskine n’est plus”, lui aurait annoncé d’une manière théâtrale le propriétaire de la papeterie où il avait l’habitude de s’approvisionner, rue de l’Ancienne Comédie, à Paris. Chatwin acheta alors tous les Moleskine qu’il put trouver avant de partir pour l’Australie, mais ça n’était pas assez.
En 1998, un petit éditeur milanais ramène à la vie le carnet légendaire choisissant ce nom littéraire pour renouveler une tradition extraordinaire. Sur les traces de Chatwin, Moleskine reprend son voyage, se proposant comme l’indispensable complément aux nouvelles technologies portables.
Mon Moleskine, je l’ai choisi rouge, d’instinct, parce que toute autre couleur ne pouvait lui convenir. Un carnet d’écriture se doit d’être flamboyant, pour se rappeler au souvenir de son propriétaire les jours de disette d’inspiration.
J’ai feuilleté ses pages timidement, presque religieusement, et la brillance du papier était comme une promesse de mots justes.
Dans le tiroir de mon bureau, le carnet rouge encore vierge attend les ordres.
Lorsque la période sera à nouveau propice à l’écriture qui fulgure d’un jet, la seule façon pour moi, de me jeter à coeur perdu dans les mots, je donnerai le signal du départ.
Alors je partirai pour une nouvelle aventure d’écriture, une épopée où les mots fusent parfois plus vite que la main, où il faut retenir sa pensée pour tenter de lui donner forme.
Le processus d’écriture est un voyage intérieur intense, jubilatoire. Tant qu’il est en cours, on ne peut que se laisser conduire par lui, parfois presque à notre insu. Mais lorsqu’il aboutit, c’est comme une délivrance, un accouchement, la fin d’une gestation et la genèse d’une nouvelle vie.
Lorsque je pense à la création littéraire et à la nécessité impérieuse d’écrire, c’est avant tout les mots de Rilke qui me parlent le plus.
D’ailleurs je les lui laisse, pour conclure.
“Explorez le fond qui vous enjoint d’écrire; vérifiez s’il étend ses racines jusqu’à l’endroit le plus profond de votre coeur, répondez franchement à la question de savoir si, dans le cas où il vous serait refusé d’écrire, il vous faudrait mourir. C’est cela, avant tout: demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit: suis-je c o n t r a i n t d’écrire? (…)
Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas; accusez-vous vous même, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour en évoquer les richesses; car pour celui qui crée, il n’y a pas de pauvreté, ni de lieu pauvre, indifférent. Et quand vous seriez vous-même dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir jusqu’à vos sens aucun des bruits du monde, n’auriez-vous pas encore votre enfance, cette richesse précieuse, royale, cette chambre forte aux souvenirs? (…)
Une oeuvre d’art est bonne lorsqu’elle est issue de la nécessité. Elle est jugée par la nature de son origine, et par rien d’autre. Aussi ne saurais-je, cher Monsieur, vous donner d’autre conseil que celui-ci: rentrer en soi-même et sonder les profondeurs d’où jaillit votre vie; c’est à sa source que vous trouverez la réponse à la question de savoir si vous êtes c o n t r a i n t de créer.”
(Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète)




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