
Les impatients et les sceptiques seront sans doute intéressés de savoir que les premières images de la Bobine sont enfin dans la boîte…
La météo parisienne de ces derniers temps ayant été sibérienne, et le tournage prévu ayant lieu en extérieurs, Claudine et Elisabeth F s’étaient équipées comme des moujiks, et m’avaient fortement incitée à faire de même. Elles ignoraient sans doute que je n’ai jamais su me “couvrir correctement”, comme le déplore encore ma mère, et que je ne suis que très rarement vestimentairement raccord avec la météo.
Mais qu’importe, puisqu’en cet unique jour là, la météo avait décidé d’être raccord avec nous, et que nous avons bénéficié du seul jour quasi printanier au milieu de toute cette Sibérie…
Rendez-vous au matin dans ce quartier très mythique de Paris.
Les deux pros arrivent, avec leur impressionnant matériel. Le plus impressionnant (et je ne sais pas pourquoi, hilarant) c’est le micro au bout de la longue perche, que tient très consciencieusement Elisabeth F, casquée et branchée de toutes parts.
Je ne sais pas si c’est la présence de tant d’Elisabeth dans le champ, mais ce micro étrangement coiffé m’évoque immédiatement un garde de Buckingham Palace. Ne pas rire tout de suite, garder son sérieux, se concentrer.

Qu’est-ce que faire du cinéma?
Concrètement, ça donne à peu près ça.
Claudine, s’arrêtant brusquement au milieu du trottoir, caméra sur pied: Stoooop. Ooooooooh. Ooooooooooh.
Elisabeth F: T’as quelque chose, là?
Claudine, des paillettes dans les yeux, désignant un point dans le ciel: Ouuuuiii. Regarde, c’est merveilleux.
Elisabeth F, que rien n’étonne: Ok. Je suis prête.
A première vue, j’aurais donc dit que faire du cinéma, c’est déambuler dans des rues choisies, de s’extasier sur des cheminées qui fument sur fond de ciel bleu, puis de les capturer. Et même, de recommencer la prise quand mystérieusement, le temps de caler le matériel, la cheminée a cessé de fumer.
Autre moment choisi, et autre essai de définition. Qu’est-ce que faire du cinéma?
Nous déambulons toujours dans les rues, pour refaire un parcours qui m’est familier. Le décor m’appelle, et les images réelles rejoignent celles de mes souvenirs. Je m’imprègne d’un mot saisi au passage derrière une vitrine, je croise un regard qui me sourit, je retrouve une maison rose que j’aimais. A cette heure encore matinale, les lieux sont presque déserts, on n’entend au loin que les bruits du boulevard et, en résonance sur le bitume, le son de mes pas.
Stooooooop! Stoooooop ma belle, tu veux bien t’arrêter là?
Claudine a de nouveau posé sa caméra, et repris un air engageant.
Claudine: Voilà. Tu vas repartir exactement d’ici, et tu vas marcher exactement comme tu viens de le faire jusqu’au coin de la rue. Mais exactement le même pas, hein?
Moi: Exactement. Pas de problème.
Elisabeth F brandit le garde de Buckingham Palace dans ma direction, et me voilà repartie, exactement sur le même parcours de dix mètres. Je m’arrête au hasard, juste après une crotte de chien.
Claudine, à l’autre bout du parcours: C’était super! On va la refaire…
Faire du cinéma, c’est faire de chaque pas une scène d’anthologie, et rechercher la spontanéité de cette anthologie.
La Bobine est en train de se dessiner sous nos yeux, et chaque image tournée nous rapproche d’elle.
Anthologie encore, et c’est mon petit cadeau à la réalisatrice qui, comme ce cinéaste pionnier qu’elle vénère, ne laissera jamais la moindre image au hasard.


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