La Méditation du pamplemousse, de Stéphane Belaisch

Max est trentenaire, et a posé un jour ses valises à Tel-Aviv, la ville de tous les possibles.

Comme souvent depuis qu'il existe, Max est en galère existentielle, en transit entre deux appartements (et accessoirement deux boulots), et donc potentiellement SDF. Heureusement, il ne manque pas de ressources et d'amis, et promène son errance immobilière au gré de ses rencontres et de ses hébergements.

Ce voyage dans les espaces est l'occasion pour lui – et pour nous – de faire la connaissance d'une galerie de personnages tous plus loufoques les uns que les autres, appartenant tant à l'espèce humaine qu'à l'espèce canine.

Au travers de ses aventures, Max a également l'opportunité d'approfondir sa (mé-) connaissance de la psychologie féminine, dont la belle Charlotte est l'une des représentantes les plus intéressantes à ses yeux…

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La Méditation du Pamplemousse est un road movie des villes, une visite absolument non organisée des lieux de vie à Tel-Aviv, et surtout, une aventure tendre et drôle au coeur de la ville branchée israélienne.

Max, sous ses dehors irresponsables et sa légèreté (sa lâcheté, dit-il de lui-même), dépose avec humour des petites touches métaphysiques sur la difficulté d'être adulte, sur les racines qu'on se crée ou qu'on transporte avec soi, et sur l'éternel malentendu entre le masculin et le féminin.

Le héros de Stéphane Belaisch apparaît alors comme le fils naturel de Woody Allen et de Michel Blanc, entre Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe et Viens chez moi j'habite chez une copine.

Morceau choisi.

 

Le toit ressemblait à un dépotoir: un canapé miteux, des cartons, des chaises en plastique, un barbecue carbonisé…et un hamac.

- Tu peux rester autant de nuits que tu veux sur le toit Max, si Ronite n'était pas là, je t'aurais dit de rester dans le salon, mais tu connais les femmes…

- Pas de problème Arik, merci, c'est super sympa de m'accueillir.

Vu l'état des lieux, ça devait faire longtemps qu'Arik et Ronite ne faisaient plus de soirées sur leur toit. Typique de l'usure du couple. Au début on est plein d'entrain, on veut montrer à tous ses copains qu'on a un pur appart, qu'on est un couple formidable, alors on fait des soirées sur son toit. Puis le temps passe, le quotidien s'installe, une fois que la passion décroît on gravit de moins en moins les escaliers. Conséquence: délabrement du toit, délabrement du barbecue, délabrement du couple. Plus un barbecue est en bon état, plus un couple l'est. Vérifiez autour de vous.

- Y a le chien qui monte et qui descend pendant la nuit, t'inquiète pas, me dit Arik.

- Pas de problème. Merci…

- Allez, bonne nuit…

- Bonne nuit…

 

Je me suis allumé une clope, j'ai regardé les lumières de la ville. Je me sentais bien, je me sentais libre. J'ai jamais voulu habiter un rez-de-chaussée parce que le rez-de-chaussée c'est trop terrien, on vit pas loin des rats et on est écrasé par une dizaine de locataires bruyants. Sur un toit, on est forcément aérien, avec des perspectives plein la tête, personne au-dessus, juste le ciel, les oiseaux et peut-être un unique propriétaire, invisible, suprême et bienveillant…

Vers 3 heures du mat, je me suis aperçu qu'il y avait également des moustiques, sur un toit. Et aussi les rayons brûlants du soleil, vers 5 heures du mat.

Entre les deux, le chien est venu rôder. Je déteste les chiens. Ils vous aboient dessus ou vous lèchent ou lèchent le cul des autres chiens ou tout en même temps. A part ça, ils chient et pissent à chaque coin de rue. L'adoption de la race canine par la race humaine est la preuve vivante que l'homme est en fait intrinsèquement bon.

 

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(Stéphane Belaisch, La Méditation du pamplemousse, Tel-Aviv Roman, éd. Denoël)

L’action des vides communicants. I- L’odeur


L’odeur.

 

 

Il se sent un peu mal ce soir.

Sa tête pèse une tonne, son visage est encore très tuméfié, et les hématomes bleu et vert lui minent l’humeur.

Pourtant, comme tous les jours depuis qu’il a ôté son plâtre, il est allé travailler au magasin. Il a vu défiler des dizaines de femmes, et il a souri. Beaucoup. C’est essentiel de sourire, dans son métier, sinon comment convaincre une femme qu’elle est irrésistible dans cette jupe ? Et que non, le 38 ne la boudine pas.

 A présent, il ne peut le nier, il regrette amèrement cette rhinoplastie.

Mais qu’est-ce qui a bien pu lui traverser l’esprit pour envisager de se faire redresser la cloison nasale déviée par un camarade de jeux en CM2 ?

Et pourquoi, pourquoi a-t-il persisté dans cette intention la semaine passée, lorsqu’il a fait sa petite valise pour la clinique ?

Et pourquoi, pourquoi encore, a-t-il compté 5-4-3-2-1 avant de plonger dans un terrifiant sommeil anesthésique ?

 

Maintenant c’est fait, et il contemple d’un air sombre son reflet dans le miroir. Il songe qu’il n’était vraiment pas plus moche avant. Il se désole en réalisant que, tant qu’à faire, anesthésie pour anesthésie, hématome pour hématome, un petit lifting n’aurait pas été du luxe.

 

En réalité, il ne sait plus vraiment où il en est.

Il se sent perdu dans une nébulosité émotionnelle, une cascade de pensées négatives envahissantes, et tente de se débattre avec ce dégoût de lui-même qui l’envahit un peu plus chaque jour. La rhinoplastie était la dernière manifestation de la crise aiguë qu’il traverse depuis un nombre indéterminé d’années.

Crise tellement enfouie, d’ailleurs, que d’extérieur elle est insoupçonnable. Ses amis, ses employées au magasin, ses clientes, tous apprécient son humour parfois cynique, son sens de la répartie, ainsi que sa constante bonne humeur attestée par l’inamovible sourire.

 

Mais une fois seul entre ses murs, livré à lui-même, il se déteste, et il ne voit vraiment pas comment ça pourrait changer.

Les années qui passent sont autant de condamnations à mort. Le temps fait son œuvre, il creuse son sillon naso-génien, marque ses pattes d’oie, et laisse s’affaisser ses paupières.

Inexorablement, le temps le rapproche un peu plus de l’âge qu’il a. Le vrai. Pas celui qu’il concède à ses conquêtes encore nombreuses.

Son âge véritable, il ne l’avouera à personne, pas même sous la lampe.

C’est un problème.

Un problème certain lorsqu’on a décidé, enfin, de chercher l’amour vrai, le seul, l’unique.

Toutes les relations qu’il a eues jusqu’à présent, même les plutôt sérieuses, ont été empoisonnées par le mensonge. Faussées à la source par l’omission consciente et constante de ces dix années de trop.

 

Jusqu’à une époque relativement récente, il était encore insoupçonnable et personne n’aurait songé à remettre en cause l’âge annoncé, tant il était vrai que l’âge dit était celui de son physique. Mais depuis peu, il est amer. Il se rend bien compte que la magie n’opère plus, que les très jeunes femmes l’appellent Monsieur, et que son visage n’est plus celui d’un trentenaire. Son visage seul le trahit, alors que sa charpente parfaitement sculptée et exempte de bedaine pourrait encore semer le doute.

Pour l’heure, il s’en sort en arrachant un à un ses cheveux blancs, à peine sortis du bulbe. Mais bientôt ? Bientôt devra-t-il avoir recours à une coloration ton sur ton ?  La perspective même de ressembler à un vieux beau le terrasse.

 

Et cette femme de sa vie qui ne vient pas, qui est peut-être déjà en couple avec un type de vingt-cinq trente ans. Comment la trouver ? Comment la convaincre que c’est elle et que c’est lui, mais que ce n’est pas l’autre ? Comment la persuader qu’en dépit de leur quinze-vingt ans d’écart, ils auront toute la vie devant eux, et même l’au-delà ?

 

A présent, il se sent vraiment mal.

Sa tête pèse dix tonnes, son visage l’agresse, et sa solitude le ronge.

Dans la casserole remplie d’eau frémissante, il vide un sachet de soupe minute et touille en pensant à sa vie. Après la soupe, il se fera cuire un steak, car il a besoin de protéines, surtout quand il se sent faible.

 

Autre chose l’empoisonne, depuis une bonne heure. C’est cette odeur insoutenable. Si seulement cette odeur voulait bien disparaître, il aurait déjà un peu moins la migraine.

Depuis une heure, il aère son appartement, mais l’odeur qu’il n’identifie pas semble être incrustée dans les murs.

Mais c’est quoi, cette odeur ? En faisant le tour de l’appartement, il répète cette phrase avec une angoisse décuplée.

 

Il a vidé son frigo, dans l’espoir d’y débusquer un reste malodorant, il a descendu la poubelle, il a même ciré le parquet et nettoyé tous les conduits septiques.

Mais l’odeur persiste, l’odeur est là, une odeur asphyxiante de poireau pourri.

Qu’est ce que c’est, cette odeur, bordel de merde ?

 

Il soupçonne la voisine du dessus et son animal malpropre, mais répugne à l’accuser sans preuves. Il n’empêche que, si l’odeur n’a pas disparu avant qu’il se couche, il ira faire sa petite enquête de voisinage et, le cas échant, son petit scandale. Il veut bien être bon garçon avec tout le monde, mais il faudrait voir à ne pas empoisonner tout l’immeuble avec des relents toxiques.

 

La soupe minute est prête.

Il en verse une bonne louchée dans un bol, renifle le bol, et le repousse aussitôt avec un haut-le-cœur. Toxique aussi, l’odeur de la soupe à l’oignon. Les deux odeurs se mêlent, et il est pris d’une violente nausée.

Non, il ne vomira pas, il ne peut se le permettre, avec ses hématomes lancinants.

La tête à la fenêtre, il respire à pleins poumons et la nausée disparaît peu à peu.

 

Il a faim, de nouveau.

Il regarde le steak étalé dans l’assiette, et il hésite. L’odeur l’empêche de réfléchir sereinement. Elle semble avoir redoublé d’intensité, a envahi ses narines, et tout semble à présent contaminé : le steak, la crème caramel qu’il vient de sortir du frigo, la banane dans le compotier, son pull propre, son canapé. Tout.

 

C’est un cauchemar.

Il va se réveiller, il faut qu’il se réveille, sinon l’odeur l’emportera.

Se réveiller ou à défaut, sortir, s’enfuir.

L’odeur de la pollution et des gaz d’échappement, dehors, voilà la solution.

 Malgré la fatigue, malgré l’angoisse, et malgré le froid mordant, malgré le steak décongelé qui ne sera plus recongelable, il se décide.

 

Au moment où il s’apprête à enfiler sa doudoune en duvet, son téléphone fixe se met à sonner.

 Allons bon, c’est un complot pour le suicider chez lui, asphyxié. A-t-on idée de l’appeler sur son fixe, d’abord ? Et d’ailleurs, qui a encore le numéro à part sa mère, qui l’a appelé il y a moins d’une heure sur son portable ?

 

Il réalise alors que son portable est déchargé, et soupire bruyamment. D’un geste de mauvaise humeur, il se saisit du téléphone.

 

-      Oui, bonsoir, Samantha. Tout va bien depuis tout à l’heure ? Il s’efforce d’être le plus aimable possible avec sa vendeuse, mais c’est au prix d’un gros effort. Oui, un peu. J’allais sortir. Qu’est-ce qu’il y a Samantha ? Ne me dites pas que vous êtes malade, au moins. Parce que pendant les soldes, je le vivrais assez mal. Bon. Alors c’est quoi ?

 

Il retient un profond soupir. Que lui veut-elle, cette Samantha qui ne parvient pas à énoncer clairement les motifs de son appel plutôt tardif ?

Enfin, elle parle.

Et au fur et à mesure, le visage du malheureux blêmit. A présent, il est incapable d’articuler le moindre son.

 

Au bout d’un silence pesant de deux minutes, il retrouve enfin un faible filet de voix.

 

-      Merci de votre appel, Samantha. Oui, vous avez bien fait. Non, je ne le prends pas mal… Je suis juste un peu…Oui, je me doute que ça n’était pas tenable. Ecoutez, je vais sûrement retourner voir le chirurgien demain matin. Alors passez chez moi prendre les clés du magasin avant l’ouverture. Vous voulez bien ? Merci Samantha. Bonne soirée et à demain.

 

Il pose le téléphone en tremblant de tous ses membres.

Son être ne se résume plus qu’à cette angoisse qui le tenaille, à cette sueur glacée qui glisse le long de son cou, pour filer jusque dans le bas de son dos.

 Le salon s’est mis à tourner, et seul le canapé, qui le reçoit quand il vient s’y écraser, semble encore compatir à sa détresse.

 

L’odeur !

 

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L’odeur, c’est lui.

Cette odeur d’aliment pourri, c’est la sienne. Elle émane de lui. Ou plus exactement de ses narines, quand il respire.

Et toute la journée au magasin, aucune de ses vendeuses n’a eu le courage de lui en parler. Jusqu’à ce que Samantha, au nom de toutes les trois, prenne enfin son courage à deux mains. Pour lui rendre service. Pour la clientèle aussi, nombreuse pendant les soldes.

D’après Samantha, l’odeur est là depuis trois jours…

 

Il voudrait pleurer mais il n’y parvient pas. Tout s’est figé en lui.

Maintenant, il se souvient. Il se souvient des possibles effets secondaires de la rhinoplastie, scrupuleusement énumérés par le chirurgien lors de la première consultation. Entre autres, un risque de dégagement de forte odeur de cadavre en putréfaction, simplement occasionnée par la cicatrisation des chairs opérées et la désagrégation des chairs mortes. Effet secondaire devant durer, d’après la littérature médicale, de un à deux mois. Le plus souvent deux mois.

 

Encore cinquante sept jours !

Et ces trois jours écoulés, durant lesquels il n’a rien su, rien senti !

Il les imagine toutes, à parler derrière son dos, à se boucher le nez d’un air de dégoût, et à rivaliser d’hypothèses quant aux raisons de sa puanteur.

Toutes !

L’évocation de cette idée atroce vient de lui asséner un énorme coup dans l’estomac.

Toutes, elles se sont approchées de lui depuis trois jours, et sont reparties en lui tournant le dos et en se bouchant le nez.

Les vendeuses, les clientes.  Et la jolie responsable de la boutique de lingerie, quand il est passé lui dire bonjour le matin même et qu’elle a refusé pour la deuxième fois consécutive de prendre un café avec lui.

 

Cinquante sept jours encore, à puer la mort !

 

Des profondeurs de l’abîme, il réussit malgré tout à s’extraire, car une urgence l’a saisi.

Il court à la cuisine, s’empare du steak sanguinolent, et claque le couvercle de la poubelle derrière lui.

 

 

 

©Elisabeth Haïk 2010

 

 

 

 

 

Naissance d’une nouvelle catégorie dans les Bulles

J'ai hésité, et puis je l'ai fait…

Il y a quelque temps, j'ai ressorti d'un tiroir un cycle de nouvelles que j'avais écrites il y a un bon moment, et que j'avais totalement oubliées…

Pourquoi les avais-je oubliées?

Parce qu'à l'origine, elles n'étaient pas destinées à être les très courtes nouvelles qu'elles sont aujourd'hui, mais plutôt un roman plus homogène, avec des personnages croisés. Mais parce que je ne m'y retrouvais plus, parce que je ne le sentais plus, j'avais laissé ce roman dans un coin de ma tête pour m'atteler à un autre. Alors aujourd'hui, je le recycle.

Morale de l'histoire: lorsqu'on écrit, il s'avère que tout peut ressortir un jour où l'autre, et même ce qu'on avait laissé de côté.

J'ai regroupé l'ensemble de ces nouvelles sous le titre "L'action des vides communicants".

Je les publierai dans ce blog à une fréquence régulière.

Cette semaine, la première d'entre elles: L'odeur.

 

Mise en bouche…

 

Nouvelles aventures en perspective pour la Bobine…

Des aventures qui s'annoncent palpitantes, inédites, inattendues, voire renversantes.

Car il faut le savoir, tout ce que j'ai relaté jusqu'ici n'était qu'une mise en bouche, un léger appétizer, une petite kemia sans prétention.

Mais une nouvelle ère s'ouvre pour notre tournage, et l'usine à rêves ne fait que relâcher, un à un, ses multiples trésors.

A venir, des rencontres avec des gens fascinants, dans des lieux féériques, Ici, Là-bas et Ailleurs.

Et après tout, il semble tellement légitime de n'évoquer Jacques Haïk le producteur flamboyant, Jacques Haïk mon grand-père de lumière, et  tous ceux qui ont croisé leur route un jour ou l'autre, que dans des endroits exceptionnels.

Pour la Bobine, j'ai envie d'aller partout où la mémoire me porte, et je ne reculerai devant aucune zone d'ombre. L'ombre et la lumière sont mes moteurs et mes couleurs, et j'ai hâte d'avancer toujours plus vite sur le chemin qui mène aux Jacques Haïk.

Il y a tant de pistes à explorer, tant d'angles à aborder, qu'il faudra faire des arbitrages entre plusieurs itinéraires possibles.

Mais n'est-elle pas passionnante, cette histoire qui traverse l'histoire d'une famille et d'un siècle comme une comète?

Allez, vous reprendrez bien un peu de Boukha…