Olympia…

 

- Bonjour, vous tournez quoi, là?

- Un film sur Jacques Haïk.  Vous connaissez Jacques Haïk?

- (Grattage de tête)….Heu…C'est un comique, non?

- En quelque sorte, oui…

- Ah c'est super…Et il va bientôt passer là, à l'Olympia?

- Disons que…les gens qui font actuellement la queue à l'Olympia le connaîtront très bientôt.

- Ah c'est super…Et c'est quoi comme comique? Genre Dany Boon?

- Non…ca serait plutôt genre Charlie Chaplin.

- Ah c'est original, ça. Eh bien j'ai vraiment hâte de le voir en spectacle!

 

Voilà l'état des lieux.

Dialogue absolument véridique, alors que nous tournions devant l'Olympia, face à une foule de curieux faisant la queue pour entrer voir le spectacle du jour. Il ne s'agit évidemment pas de jeter la pierre à ce brave homme, qui situait Jacques Haïk entre Dany Boon et Elie Semoun, et qui, au moins, avait une vague idée de réponse. Je suis bien sûre que peu de gens en auraient fait autant.

Car il faut bien pointer la situation telle qu'elle est, sans se voiler la face et en regardant l'affreuse réalité. Personne, mais absolument personne, à part quelques obscurs initiés (groupuscule dont les lecteurs de ce blog mesurent la chance de faire partie, maintenant!) n'a jamais entendu parler de Jacques Haïk, bâtisseur de l'Olympia, du Rex, distributeur des films de Chaplin, producteur prolixe et fantaisiste, et infatigable montreur de rêves.

Bien sûr, en entreprenant l'aventure de la Bobine, nous savions que nous allions raconter l'histoire d'un illustre inconnu. C'était même l'un des enjeux du film, d'ailleurs. Mais tout de même, face aux vrais gens mis face à la question, très honnêtement ça fait sourire un peu jaune clair.

Sait-on que jusqu'en 1987, la façade de l'Olympia arborait, en lettres de feu, l'inscription "Théâtre Jacques Haïk"?

C'est sûr que, dit comme ça, ça fait son petit effet. D'autant que mes origines méditerranéennes me poussant naturellement à l'exagération, je ne suis pas certaine que les lettres étaient de feu. Elles étaient  cependant imposantes et parfaitement bien alignées.

Allez, je ne résiste plus et je fanfaronne, pour rattraper l'épisode comique.

Lorsque j'étais toute petite fille, je suis allée à l'Olympia assister à mon premier concert. C'était un concert de Michel Fugain et du Big Bazar, et nous étions assis, en famille, sur les fauteuils en velours rouge du premier rang. Au dos de ces fauteuils, une petite plaque en cuivre doré portait l'inscription "Haïk".

Des années après, ce concert et cette petite plaque sont très vivaces dans ma mémoire, et ils font sans doute partie de mes tous premiers souvenirs.

Pour moi la Bobine, c'est aussi une recherche d'enfance, et du lien originel qui me lie à Jacques Haïk.

 

 

 

 

 

Cinéma…

Les impatients et les sceptiques seront sans doute intéressés de savoir que les premières images de la Bobine sont enfin dans la boîte…

La météo parisienne de ces derniers temps ayant été sibérienne, et le tournage prévu ayant lieu en extérieurs, Claudine et Elisabeth F s’étaient équipées comme des moujiks, et m’avaient fortement incitée à faire de même. Elles ignoraient sans doute que je n’ai jamais su me “couvrir correctement”, comme le déplore encore ma mère, et que je ne suis que très rarement vestimentairement raccord avec la météo.

Mais qu’importe, puisqu’en cet unique jour là, la météo avait décidé d’être raccord avec nous, et que nous avons bénéficié du seul jour quasi printanier au milieu de toute cette Sibérie…

Rendez-vous au matin dans ce quartier très mythique de Paris.

Les deux pros arrivent, avec leur impressionnant matériel. Le plus impressionnant (et je ne sais pas pourquoi, hilarant) c’est le micro au bout de la longue perche, que tient très consciencieusement Elisabeth F, casquée et branchée de toutes parts.

Je ne sais pas si c’est la présence de tant d’Elisabeth dans le champ, mais ce micro étrangement coiffé m’évoque immédiatement un garde de Buckingham Palace. Ne pas rire tout de suite, garder son sérieux, se concentrer.

micro

Qu’est-ce que faire du cinéma?

Concrètement, ça donne à peu près ça.

Claudine, s’arrêtant brusquement au milieu du trottoir, caméra sur pied: Stoooop. Ooooooooh. Ooooooooooh.

Elisabeth F: T’as quelque chose, là?

Claudine, des paillettes dans les yeux, désignant un point dans le ciel: Ouuuuiii. Regarde, c’est merveilleux.

Elisabeth F, que rien n’étonne: Ok. Je suis prête.

A première vue, j’aurais donc dit que faire du cinéma, c’est déambuler dans des rues choisies, de s’extasier sur des cheminées qui fument sur fond de ciel bleu, puis de les capturer. Et même, de recommencer la prise quand mystérieusement, le temps de caler le matériel, la cheminée a cessé de fumer.

Autre moment choisi, et autre essai de définition. Qu’est-ce que faire du cinéma?

Nous déambulons toujours dans les rues, pour refaire un parcours qui m’est familier. Le décor m’appelle, et les images réelles rejoignent celles de mes souvenirs. Je m’imprègne d’un mot saisi au passage derrière une vitrine, je croise un regard qui me sourit, je retrouve une maison rose que j’aimais. A cette heure encore matinale, les lieux sont presque déserts, on n’entend au loin que les bruits du boulevard et, en résonance sur le bitume, le son de mes pas.

Stooooooop! Stoooooop ma belle, tu veux bien t’arrêter là?

Claudine a de nouveau posé sa caméra, et repris un air engageant.

Claudine: Voilà. Tu vas repartir exactement d’ici, et tu vas marcher exactement comme tu viens de le faire jusqu’au coin de la rue. Mais exactement le même pas, hein?

Moi: Exactement. Pas de problème.

Elisabeth F brandit le garde de Buckingham Palace dans ma direction, et me voilà repartie, exactement sur le même parcours de dix mètres. Je m’arrête au hasard, juste après une crotte de chien.

Claudine, à l’autre bout du parcours: C’était super! On va la refaire…

Faire du cinéma, c’est faire de chaque pas une scène d’anthologie, et rechercher la spontanéité de cette anthologie.

La Bobine est en train de se dessiner sous nos yeux, et chaque image tournée nous rapproche d’elle.

Anthologie encore, et c’est  mon petit cadeau à la réalisatrice qui, comme ce cinéaste pionnier qu’elle vénère, ne laissera jamais la moindre image au hasard.

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Eric Rohmer et moi

Eric Rohmer s'est éteint, et j'en ai eu un vrai serrement de coeur. Eric Rohmer, c'était l'un des chefs de file de la Nouvelle Vague, l'ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma devenu metteur en scène, un auteur de marivaudages modernes au verbe précieux et au charme parfois surané. Celui qui a révélé, entre autres, Fabrice Lucchini. Mais pour moi, Eric Rohmer c'était celui des années 80, presque viscéralement les Nuits de la Pleine Lune, Pauline à la Plage, le Rayon Vert, et toute la série des Contes des quatre saisons. Toute mon adolescence, j'ai regardé ses films avec ferveur et envie, oui envie d'en être un peu, tant ses héroïnes me semblaient parfois présenter une sorte de gemellité avec moi. Je n'étais d'ailleurs pas seule dans son culte, nous étions quatre, mes trois meilleures amies de l'époque et moi. Béatrice, Sophie, et Fabienne, je vous embrasse avec affection. Nous parlions Rohmer, nous jouions à jouer du Rohmer, notamment au cours d'une fameuse séquence que nous avions filmée en vacances à la plage, et dans laquelle nous nous prenions tellement au sérieux que c'en était positivement effroyable. Car contrairement à ce que l'on pourrait croire, on est très sérieux quand on a 17 ans. Et naturellement, nous cherchions partout le rayon vert. Juste une bande annonce, avant de refermer le livre de mon adolescence. http://www.dailymotion.com/videox2ox3c

La Bobine: à la recherche des lieux de nos pas…

Le début du tournage de La Bobine est imminent…

Dans quelques toutes petites semaines, Claudine Bourbigot, la réalisatrice au regard onirique et Elisabeth Feytit, la technicienne magicienne touche-à-tout, m’emmèneront là où nous l’aurons pensé pas à pas, étape par étape, pour retrouver les traces des deux Jacques Haïk.

A l’ombre de nos pas, à gauche Claudine et à droite, moi…

Et moi, je pourrai enfin endosser l’un de mes costumes préférés de petite fille, celui de Sherlock Holmes tenant sa loupe.

Car il s’agira véritablement, avec La Bobine, de remplir quelques trous de l’Histoire,  et de retrouver les histoires des deux Jacques, grâce à l’enquête qui rassemblera les éléments du puzzle.

Qui était Jacques Haïk, bâtisseur du Rex et de l’Olympia, producteur de cinéma visionnaire et montreur de rêves? D’où venait-il, où est-il allé, et que reste-t-il de ses rêves aujourd’hui?

Et qui était son cousin Jacques Haïk, mon grand-père, pour que la vieille bobine soit parvenue jusqu’à moi?

Cette bobine, je la projette dans mon imaginaire depuis que je l’ai rencontrée, au détour d’un placard, à un âge si tendre qu’on entendait siffler le vent entre mes deux dents de devant…

Il est autour d’elle un tel mythe, que forcément, je ne peux m’en contenter.

Je partirai à la rencontre des lieux et des gens qui pourront m’en dire plus, en France et en Tunisie. Et je ramasserai tous les petits cailloux étoilés laissés sur la piste.

Phase de repérage.

Avec Claudine Bourbigot et Elisabeth Feytit, nous procédons en plusieurs fois.

Pendant plusieurs jours, nous arpentons les lieux de ma ville, ceux dans lesquels je me sens bien et qui me parlent, pour qu’ensuite, très bientôt je puisse faire par petites touches des révélations sur mon enquête à la caméra amie.

En résumé, à l’heure où commence l’aventure, je sais encore si peu de choses, que c’est inacceptable!

Très nouvelle pour moi, cette sensation de naviguer à vue, mais en toute confiance, seulement portée par la certitude du merveilleux.

Et très nouveau aussi, cet exercice de repérage.  Un exercice très concret, qui consiste à faire une sélection de lieux (j’aime bien là, j’aime bien cette table, ce café, ce petit coin éclairé, cette rue, cette vue…), sous la mitraille photographique d’Elisabeth F, lieux où nous retournerons ensuite en grande pompe, avec tout l’attirail pour filmer.

Mon stylo à gauche, celui de Claudine à droite.

Je me sens un peu intimidée par l’importance de la chose. Pas vraiment intimidée, pour tout dire, mais impressionnée et émue.

Je suis impressionnée et émue, même si je ne le montre pas lorsque nous marchons toutes les trois dans les rues, sous la pluie. Je souris à Claudine qui me pose mille questions, je fais mine de ne pas voir l’objectif qui crépite d’Elisabeth F.

Mine de rien…

Et pourtant, à l’intérieur de moi, en même temps que toutes ces mines, il y a une petite fille qui saute de joie à chaque mot, qui éclate de rire à la face de l’objectif, et qui se dit avec jubilation chouette chouette, j’ai enfin le droit de toucher à la bobine!

Avez-vous votre ado?

Ado, par Tao le Chat

Photo par Tao le Chat

Parce que moi, j’en ai un, d’ado…

Et même si je ne suis pas d’âge canonique, même s’il me semble être encore beaucoup, par certains côtés, très connectée à mon adolescence, il faut bien dire que l’ado que j’ai engendré est pour moi une perpétuelle source de découverte.

Il m’émerveille autant qu’il me déconcerte, il m’attendrit autant qu’il me tape sur le système. Et qui plus est, sur ce dernier point, il le fait entièrement exprès…

Posons clairement les faits.

Hier encore, il n’y a vraiment pas si longtemps (l’année dernière?), mon ado était un petit garçon qui sentait bon le matin au réveil, qui avait une voix haut perchée de personnage dessin animé, et qui prenait tranquillement ses céréales le matin au petit déjeuner en regardant Yugi Oh.

Aujourd’hui, ce garçon a une odeur très personnelle au réveil, une odeur d’homme qui aurait déjà pris toute sa dimension.

Sa voix est passée dans les graves rocailleux, sans presque jamais dérailler, même si elle peut connaître de fulgurantes variations de décibels quand il est très content ou très “vénère”.

Et puis il n’a presque plus jamais le temps de prendre un petit déjeuner…

Mon ado déborde d’énergie. Il adore se mouvoir bruyamment dans un espace restreint et éclater régulièrement d’un rire tonitruant et répétitif, particulièrement s’il est accompagné d’autres spécimens de son espèce.

Puis brusquement, son énergie retombe et il devient alors apathique, somnolent, peu intéressé par la parole et encore moins, par l’action. Et si je n’y prends pas garde, je peux très bien le retrouver en train de ronfler sur son lit à 17h, alors que je le croyais en train de faire ses maths depuis une demi-heure.

S’agissant de l’apparence physique, on peut dire – tant pis, je vais le dire, j’espère que ça ne nous portera pas la poisse…- qu’il est actuellement dans une phase particulièrement soignée. Dans sa phase “j’aime mon image et je l’admire sous toutes ses facettes.”

Un petit coup de déo pour cacher la misère en milieu de journée, il s’assure de la disposition ordonnée de ses mèches sur sa tête, suivant une logique qu’il est seul à maîtriser. Puis il retrousse méthodiquement les manches de son sweat (crucial, le retroussage de manches…), ajuste son jean le plus bas possible sans atteindre la hauteur non tolérée par les parents et le collège, se contemple à nouveau puis déclare que vraiment, il n’a pas de bol d’avoir hérité du nez de son père et de mes oreilles.

Puis il lance “c’est bon-j’y vais-à toute!”, puis “maiheu!… je suis plus un gamin arrête de me répéter toujours les mêmes choses!” quand je lui demande s’il a pris ses clés. Et il sort en claquant la porte.

Une seconde s’écoule et il sonne, me présentant une face dépitée, arguant du fait que ses clés ont sans doute été changées de place à son insu…

Mon ado semble régulièrement atteint de surdité, mais refuse de l’admettre. Comment expliquer autrement le fait qu’il faille lui répéter plusieurs fois les mêmes choses sans résultat, puis qu’au bout d’un temps plus ou moins long il aboie “mais ça vaaaa je suis pas sourd!”

Mon ado adore le comique de répétition, particulièrement quand ça énerve, surtout quand ça énerve. Et lorsque j’essaie de comprendre pourquoi je devrais rire, et lui pose sincèrement la question, il répond que ce n’est pas drôle, et donc que c’est ça qui est drôle justement…

Par bien des côtés, mon ado est dans un monde à part, un monde fait de textos, de jeux en ligne, et de codes secrets sans cesse renouvelés.

Et pourtant il a encore une bonne part de lui dans le monde de l’enfance.

N’est-ce pas ce qu’il faut lui souhaiter pour tout le reste de sa vie?

Le petit carnet en moleskine rouge

carnet-rouge-en-moleskine Le processus de création et d’écriture est un mystère, un miracle, et parfois il tient à peu de choses pour qu’il s’enclenche, après une période de calme.

Tous ceux qui écrivent savent sans doute de quoi je parle. Un rien peut déclencher une subite envie de réamorcer la pompe à création, une odeur, une matière, une image.

Hier j’ai fait une rencontre inattendue, au détour d’un rayon, dans un grand magasin.

Le nom évocateur m’a aussitôt interpelée, éveillant en moi des souvenirs de lectures lointaines et d’écrivains mythiques.

Moleskine.

Un peu d’histoire, telle qu’elle est présentée dans le petit livret fourni avec le carnet.

Moleskine est l’héritier du carnet légendaire des artistes et des intellectuels des deux siècles derniers, de Vincent Van Gogh à Pablo Picasso, d’Ernest Hemingway à Bruce Chatwin.

Fidèle compagnon de voyage, il a recueilli les esquisses, les notes, les histoires et les idées des plus grands, avant qu’elles ne deviennent les images célèbres ou les pages des livres que nous avons tant aimées.
Le petit carnet noir, avec ses coins ronds typiques, sa fermeture élastique et sa poche intérieure à soufflets était, à l’origine, un objet sans nom, fabriqué par une petite entreprise de Tours, fournissant les papeteries parisiennes fréquentées par les artistes.

Dans son roman Le chant des pistes, Bruce Chatwin raconte l’histoire de son carnet favori: en 1986, l’entreprise familiale de Tours ferme définitivement. “Le vrai moleskine n’est plus”, lui aurait annoncé d’une manière théâtrale le propriétaire de la papeterie où il avait l’habitude de s’approvisionner, rue de l’Ancienne Comédie, à Paris. Chatwin acheta alors tous les Moleskine qu’il put trouver avant de partir pour l’Australie, mais ça n’était pas assez.

En 1998, un petit éditeur milanais ramène à la vie le carnet légendaire choisissant ce nom littéraire pour renouveler une tradition extraordinaire. Sur les traces de Chatwin, Moleskine reprend son voyage, se proposant comme l’indispensable complément aux nouvelles technologies portables.

Mon Moleskine, je l’ai choisi rouge, d’instinct, parce que toute autre couleur ne pouvait lui convenir. Un carnet d’écriture se doit d’être flamboyant, pour se rappeler au souvenir de son propriétaire les jours de disette d’inspiration.
J’ai feuilleté ses pages timidement, presque religieusement, et la brillance du papier était comme une promesse de mots justes.

Dans le tiroir de mon bureau, le carnet rouge encore vierge attend les ordres.

Lorsque la période sera à nouveau propice à l’écriture qui fulgure d’un jet, la seule façon pour moi, de me jeter à coeur perdu dans les mots, je donnerai le signal du départ.

Alors je partirai pour une nouvelle aventure d’écriture, une épopée où les mots fusent parfois plus vite que la main, où il faut retenir sa pensée pour tenter de lui donner forme.

Le processus d’écriture est un voyage intérieur intense, jubilatoire. Tant qu’il est en cours, on ne peut que se laisser conduire par lui, parfois presque à notre insu. Mais lorsqu’il aboutit, c’est comme une délivrance, un accouchement, la fin d’une gestation et la genèse d’une nouvelle vie.

Lorsque je pense à la création littéraire et à la nécessité impérieuse d’écrire, c’est avant tout les mots de Rilke qui me parlent le plus.

D’ailleurs je les lui laisse, pour conclure.

“Explorez le fond qui vous enjoint d’écrire; vérifiez s’il étend ses racines jusqu’à l’endroit le plus profond de votre coeur, répondez franchement à la question de savoir si, dans le cas où il vous serait refusé d’écrire, il vous faudrait mourir. C’est cela, avant tout: demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit: suis-je c o n t r a i n t  d’écrire? (…)

Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas; accusez-vous vous même, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour en évoquer les richesses; car pour celui qui crée, il n’y a pas de pauvreté, ni de lieu pauvre, indifférent. Et quand vous seriez vous-même dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir jusqu’à vos sens aucun  des bruits du monde, n’auriez-vous pas encore votre enfance, cette richesse précieuse, royale, cette chambre forte aux souvenirs? (…)

Une oeuvre d’art est bonne lorsqu’elle est issue de la nécessité. Elle est jugée par la nature de son origine, et par rien d’autre. Aussi ne saurais-je, cher Monsieur, vous donner d’autre conseil que celui-ci: rentrer en soi-même et sonder les profondeurs d’où jaillit votre vie; c’est à sa source que vous trouverez la réponse à la question de savoir si vous êtes c o n t r a i n t  de créer.”

(Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète)

Equation d’un miracle

Ce titre inspiré est celui du dernier livre de Chantal Bourbigot, à paraître le 11 février prochain aux Editions Intervista, dans la collection les Mues, dirigée par Constance Joly-Girard. Quelques précisions sur cette nouvelle collection, parue chez un éditeur dynamique.

Les Mues: changements intérieurs, passage d’un cycle
de vie à un autre, abandon de son ancienne peau.

Les mues, c’est une collection d’impulsions
et d’humeurs différentes (légère, impertinente, drôle,
révoltée, survoltée, réaliste ou fantastique), qui
s’articule autour d’un thème: changer

Chantal Bourbigot est un écrivain  dont la sensibilité se conjugue avec acuité et légèreté, et dont l’humour se dépose au fil des mots par petites pointes, tout en délicatesse.

Son oeil enveloppant – car elle est aussi photographe, et son trait précis, nous dressent de magnifiques portraits d’êtres très humains.

Ouvrons ici un petit aparté, pour signaler qu’il faudrait sans doute céder aux canons du politiquement correct en employant le terme écrivaine, mais dans écri-vaine il y a vaine, ce qui, à mon sens, est tout à fait déplaisant.

Car partir à la rencontre de Chantal Bourbigot est tout sauf une quête vaine.

Depuis 2002 et la parution de son premier roman, Petits arrangements avec…le désir (Ed. de La Martinière), elle nous donne à explorer son univers tendre et léger, et nous livre son regard toujours pénétrant et sans concession sur les petits heurts et malheurs, autant que sur les bonheurs d’une femme d’aujourd’hui.

Le talent de Chantal Bourbigot est si subtil que ses thèmes favoris – le couple, le désir amoureux qui vient et qui fuit, l’enfance et le lien familial – rencontreront nécessairement un écho en chacun de nous, homme ou femme.

Son nouveau roman, Equation d’un miracle, nous présente le monde d’Inès, une femme entre deux âges, qui explore avec fantaisie et sincérité la question du désir.

Chantal Bourbigot est une femme d’une infinie générosité, et le cadeau qu’elle nous fait se savoure.

Equation d\'un miracle

Avant même la sortie du roman, elle m’a offert, pour que je vous les offre, quelques pages en avant première.

N’est-ce pas le bonheur?

A cette heure, la ville sous le soleil grouille de touristes. Inès tourne dans une petite rue pavée et retrouve le bar sombre, bas de plafond, tout en longueur. Hier, agglutinés au comptoir, des hommes parlaient de bateaux et de vent, de voiles affalées, de retours au moteur. Ils citaient des noms de rochers, d’îles, et, plus bas, des prénoms de femmes. Elle était restée là, dans leur dos, son cahier sur la table, le stylo en l’air, du rouge à lèvres très rouge imprimé sur le bord de sa tasse. Elle ne leur en voulait pas de ne jamais couler un regard dans sa direction, la tristesse des deux dernières années a dévalisé les derniers vestiges de la jeune femme, l’a transformée en cette autre avec qui elle vit désormais, dort, se réveille, en compagnie de qui elle dînera tout à l’heure, sous les lustres en cristal.

Elle pourrait leur assurer à ces hommes que la veille, une pluie de mer chaude tombant du plafond sur son corps fatigué, elle a pour de bon renoncé à l’amour. A son âge, l’amour ça fait trop mal, et être aimée en retour relève trop souvent du miracle. C’est pour ça qu’elle a renoncé. Aux miracles et à l’amour. Désormais elle n’attend des hommes qu’un moment partagé, l’amorce d’une étincelle, un début de piste de personnage qui puisse remplacer Chavance.

Aujourd’hui, le bar est investi par une bande d’universitaires à la retraite. Ils parlent à haute et intelligible voix des vertus comparées des navigateurs de bord.

_ Je vous donne un exemple très simple, dit l’un, quand je vais chez mon beau-frère dans la Sarthe…

Des anecdotes se succèdent, aussi pénibles les unes que les autres. Aucun espoir d’inspiration de la part de ces hommes mortels comme l’ennui. Inès verse le lait sur son café, il est bon même sans sucre, elle le boit lentement.

Puis elle se pose sur la plage, le dos collé à la paroi lisse de la digue, au mur de pierres adoucies par les vagues. La Manche étincelle au loin.
Elle a bien fait de venir en mai, elle va mieux.
Elle n’a d’autre souci que d’avoir cinquante-neuf ans en septembre prochain, pas l’ombre d’une
inspiration et à peine de quoi vivre six mois.
Elle trouvera, elle a toujours trouvé. Elle peut déjà imaginer de nouveaux matins tranquilles
et des soirs où elle osera se faire belle comme avant. Histoire de ne pas renoncer à tout ce qui
fut elle.

A travers les baies panoramiques du restaurant,
le ciel devient rouge. Le jeune homme d’hier, un beau brun hésitant, dépose une coupe
de champagne devant Inès. Andrea, le maître d’hôtel, veille à cette attention. Elle n’est pas
venue l’an dernier, il est trop stylé et trop gentil aussi pour lui en faire la remarque, mais il lui a
demandé la veille des nouvelles du commissaire, elle est connue ici comme la dame qui écrit des
romans policiers. Elle lui a souri, de cet air mystérieux qui lui allait si bien. S’il savait qu’elle a
abandonné Chavance dans sa voiture toute neuve, au bout de la jetée, en pleine nuit, sous
la pluie, son arme de service dans la bouche.

Les coudes sur la nappe blanche, Inès attend qu’arrivent les couples. Les jeunes mariés qui au
fil des ans gommeront toutes leurs belles différences, les silencieux qui laisseront le silence grignoter
leur dernieère chance et puis quelques vieux avec encore de l’amour qui s’attarde, des attentions et des mots gentils. Enfin, cette association d’un homme de soixante ans et de l’inévitable jeune femme qu’ils s’offrent tous quand à cet âge ils ont beaucoup d’argent et éventuellement
encore du charme. Ils s’assoient tout près, ils viennent de se disputer. La jeune femme hèle
le serveur, elle veut une coupe de champagne,elle aussi. L’homme lui prend la main, elle dit
tout bas : je ne veux plus de ça ! Elle fait la moue en caressant un début de double menton puis elle éclate de rire. Ils sont rejoints par une autre femme déguisée en blonde, de celles qui
marchent les avant-bras relevés avec les mains qui pendent au bout, de celles qui sont suivies
par un mari resté mince enfermé vivant dans un amour perdu.


Bien sûr elles se sentent à leur place, bien sûr, elles parlent fort. Inès les connaît, ces femmes.

Même laides, même plus du tout jeunes, elles se sentent puissantes. Il y a seulement deux ans, Inès aussi se sentait puissante, mais aussi douce et lumineuse. Tous les jours, elle inventait sa
vie.

********

Il serait tout à fait impensable, à présent, de ne pas lire la suite.

Et les jolis mots de Chantal Bourbigot, ce sont aussi ceux-là.

Petits arrangements avec…le désir (2002, Ed de La Martinière) petits-arrangements-avecle-desir-chantal-bourbigot

Des vues sur vous (2003, Ed de La Martinière)

chantal-bourbigot-des-vues-sur-vous

Loin de mes proches (2004, Ed. de la Martinière)

loin-de-mes-proches-chantal-bourbigot

Ma vie en bleu (2006, L’école des loisirs), roman pour enfants.

ma-vie-en-bleu-chantal-bourbigot

Passer son chemin…jusqu’où?

doisneauladentDoisneau, la dent

Je flânais dans le Monop de ma ville, à une heure de grosse affluence.

Et c’est arrivé sous mes yeux, et donc également sous ceux de la foule de dames bien comme il faut, qui affluaient…

Une jeune femme s’est soudainement mise à hurler contre les deux petits garçons âgés de trois ou quatre ans, qui l’accompagnaient, puis s’est violemment jetée sur l’un d’eux, en lui assénant une duo coup de poing-coup de pied, sur le visage et dans le ventre. Le petit avait eu le malheur de lui adresser la parole pendant qu’elle était au téléphone, ce “sale petit con”, cette “petite pourriture”

La dame comme il faut qui se trouvait géographiquement la plus proche d’elle, s’est écartée prestement pour ne pas recevoir le coup de pied à la place du petit garçon, puis s’est éloignée encore plus prestement, l’air hautement indigné par tant de vacarme.

Moi je n’ai pas réfléchi. Souvent, il m’arrive de réfléchir à toutes sortes de bizarreries plus ou moins intéressantes. Mais là, pas une demi-seconde je n’ai réfléchi à la situation, j’ai eu une réaction épidermique.

J’ai invectivé la furie avec un “Non mais, vous êtes pas dingue, vous?”

J’ai dû la vexer.

Le visage haineux, elle s’est approchée de moi très près, de plus en plus près, bien au-delà de ma distance de sécurité, l’insulte aux lèvres, visiblement prête à en découdre.

- De quoi tu te mêles connasse, hein? Je fais ce que je veux.

- Ben non, vous ne faites pas ce que vous voulez, vous n’avez absolument aucun droit de cogner ces enfants. Et décollez-vous de moi, vous n’avez pas non plus le droit de vous approcher de moi comme ça.

Soudainement confronté à une situation potentiellement explosive, voire dangereuse, nul ne sait comment il va réagir. S’il va répondre ou non. S’il va lâcher prise, ou au contraire, insister.

Et on ne se connaît, en pareille situation, que lorsqu’on y est confronté, jamais avant. Moi, j’ai pu constater, à plusieurs reprises déjà, que face à l’injustice ou à l’outrage immédiat, sans réflexion aucune, je me refusais à lâcher prise.

La furie a reculé de mon espace de sécurité. Mais elle a continué de me hurler dessus, tandis que les deux petits garçons, sans un bruit, étaient partis se mettre hors de sa portée juste en face, au rayon cosmétiques.

- De quoi tu te mêles, hein, de quoi tu te mêles? répétait-elle avec hargne. Je fais ce que je veux avec mes enfants.

La scène et les hurlements hystériques ont attiré le vigile du magasin, tandis que les dames bien comme il faut continuaient de passer, scandalisées.

L’air sévère, il s’est entreposé entre nous deux, m’a dévisagée de haut en bas, et a eu ces mots dont je ne me remets toujours pas.

- Laissez-la, m’a-t-il dit. Laissez-la, ce sont ses enfants, elle fait ce qu’elle veut.

La furie a eu un air de triomphe.

- Ben oui, a-t-elle enchéri, c’est ce que je dis, ce sont mes enfants. Et je fais ce que je veux avec eux.

- Vous avez le droit de les tabasser parce que ce sont vos enfants?

Elle a eu l’air sincèrement indigné. Les tabasser? elle? où ça? quand ça?

-Tiens, a-t-elle ajouté en allant chercher l’un des petits garçons toujours blotti contre le comptoir de rouges à lèvres. Il a l’air tabassé, lui? Il a l’air de pleurer?

Le petit bonhomme ne pleurait pas. Il ne disait pas un mot, se laissant trimbaler sans ménagements. Mais son regard résigné m’a transpercé le coeur.

- D’ailleurs, a continué sa mère, je suis sûre que t’as pas d’enfants, toi. Sinon tu comprendrais.

Le vigile a enfoncé le clou. “Allez, m’a-t-il dit. Laissez-la. Ce sont ses enfants, ça ne vous regarde pas. Elle fait ce qu’elle veut.”

Je me suis enfoncée dans le magasin, bouleversée.

Etais-je plus bouleversée par la violence et la maltraitance de cette jeune mère, ou par la légitimation de son comportement par le vigile?

Qu’est-ce qui était le plus choquant? L’indifférence de la foule bien comme il faut, ou le fait que ce soit moi la coupable, coupable de ne pas passer mon chemin comme tout le monde?

Bien sûr, je n’allais pas, à moi seule, éradiquer la violence de cette mère, ni même aider ses petits garçons. Mais la voir faire, et ne rien dire, n’était-ce pas lui envoyer un message faussé, celui que son comportement était acceptable?

Combien de silences ont été aussi responsables que coupables de drames?

Ultime ironie de la situation, le soir même, sur France 2, était diffusé un reportage sur les bénévoles du 119, le numéro d’urgence de l’Observatoire de l’Enfance en Danger.

La première assistance de l’enfance en danger, c’est de ne pas passer son chemin.

C’est s’émouvoir, encore et toujours, face à l’indifférence et à la bêtise. Pour que soit bannie, à jamais une argumentation aussi inique que “elle fait ce qu’elle veut, ce sont ses enfants.”

Comme souvent lorsque je suis secouée, une musique rejoint d’elle-même mes émotions.

Alors je dédie celle-ci aux deux petits bonshommes du Monop.

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Willy Ronis, la baguette

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Scarlett O’Hara, la peste magnifique

Scarlett O’Hara, pour bien des gens, est une tête à claques insupportable, une égoïste sans coeur, une garce patentée, une effroyable coquette sans aucune profondeur.

Pour moi, elle est juste terriblement humaine…Elle ne vise pas à être détestée, mais ose prendre le risque de l’être, dans une société où tout n’est que conformisme et, où le rôle séculairement défini pour les femmes est enfermé dans une chappe de plomb.

Dans le Vieux Sud, les femmes de la bonne société doivent être sages, modestes, ne pas se mettre en avant, avoir l’air ignorantes même lorsqu’elles savent tout. Elles doivent être dévouées à leur foyer, se ranger derrière l’avis de leur époux même quand il a tort. Elles doivent être des piliers de la maison, prendre en charge son organisation, ne pas penser à elles mais gérer sans cesse le bien-être des personnes dont elles ont la charge.

Dans l’idéal, elle aimerait bien être une grande dame comme sa mère, quand elle aura le temps…

La force de Scarlett, c’est l’adaptabilité et l’absence de tabous. Elle ose être elle-même, pas parfaite, pas jeune femme modèle, mais affirme sa volonté de fer dans un monde où tout s’écroule.

Scarlett n’a pas un sale caractère, elle a la force et les travers de son caractère affirmé.

Une petite bande annonce?

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Scarlett O’Hara est l’une de mes héroïnes culte. Le fim produit par David O.Selznick, au tournage semé d’embûches et de dépressions nerveuses, est un chef d’oeuvre. Mais le roman de Margaret Mitchell, paru en 1936, l’est tout autant.

L’évocation historique, culturelle, sociale, de la période précédant la guerre de Sécession, est admirable de précision, tant dans l’étude des personnages et de leur mode de vie, que dans les détails du quotidien. Il ne se veut pas une apologie de l’esclavage, juste une photographie, un instantané pris à un moment donné.

Le contexte historique de la guerre de Secession (1861-1865), de ses batailles, de la ferveur du rêve fou des treize Etats sécessionnistes, est admirablement restitué.

Celui de la Reconstruction après la défaite, de ses heurts et de ses douleurs, s’il peut paraître parfois partisan (Margaret Mitchell est issue d’une vieille famille du Sud), n’est jamais simpliste.

Mais revenons à Scarlett O’Hara…

Sa force, c’est son charme puissant et sa détermination à obtenir ce qu’elle veut.

Sa faiblesse, c’est son absence totale de psychologie…Car il faut singulièrement en manquer, pour courir une bonne partie de sa vie après un homme qu’elle croit aimer – le très fade, très cultivé, et très dépassé par les évènements Ashley Wilkes – en passant à côté du seul homme qui la voit telle qu’elle est vraiment, et l’aime pour ce qu’elle est.


Rhett Butler. Sa moustache d’hidalgo, son humour cynique, et son dévouement sans limites. Il y a une “passion de la vie” (c’est le terme employé par Ashley pour caractériser Scarlett, thème repris à son compte par Rhett), une absence totale de respect pour les convenances, et même une sorte d’animalité communes entre Rhett Butler et Scarlett O’Hara. La seule différence entre eux est la lucidité, immédiate chez Rhett, bien trop tardive chez Scarlett.

Rhett voit tout, n’est dupe de rien, tandis que Scarlett s’illusionne avec son fameux “j’y penserai demain”

Si Scarlett O’Hara nous parle encore autant, c’est qu’elle est terriblement moderne. Elle est une femme qui essaie d’être elle-même dans son temps, et même, en dépit de lui. Sa quête du bonheur, qui semble insensée et très peu féminine à ses contemporains, est avant tout une recherche d’être au plus juste de soi. Scarlett aurait pu écrire, avant Jacques Salomé, Le courage d’être soi. Certes, elle s’égare un bon paquet d’années, mais au moins, elle a le mérite d’essayer de sortir du moule dans lequel elle est née.

Si vous aviez des préjugés contre le film Autant en Emporte le vent, contre le livre éponyme de Margaret Mitchell, et même contre le personnage de Scarlett O’Hara, reconsidérez-les. On ne joue pas dans la même cour – mais alors pas du tout…- que Sissi Impératrice ou Angélique Marquise des Anges.

(Bien sûr j’aime aussi ces deux dernières péronnelles, mais ça, c’est mon problème et il n’y a rien à en dire de plus.)

Les regrets

On dit qu’il ne faut jamais avoir de regrets.

Et j’acquiesce.

Avoir des regrets signifie qu’à un moment bien identifié, on a hésité, puis on s’est abstenu de faire un acte, de prononcer un mot, d’exprimer un sentiment. Et que quelque temps plus tard, alors qu’il est trop tard, on se demande si on a bien fait de s’abstenir…

Pour éviter d’avoir des regrets, il ne faut pas se repasser en boucle le film de nos non-dits ou de nos non-actes, mais plutôt se dire qu’on fera mieux, en d’autres circonstances.

Donc en règle générale, les regrets sont plutôt vains, et ruinent le moral.

Mais n’y a-t-il pas, chez nous tous, à certains moments de nos vies, des petites choses en apparence anodines, mais qu’on n’assume pas du tout? Des petites lâchetés, ou des petites médiocrités, qu’on regrette encore des années après?

Des actes dont on n’est pas très fier, ou des paroles qu’on aurait aimé n’avoir jamais prononcées?

Réfléchissez à tête reposée.

Et essayez de vous souvenir.

Quel a été, dans votre vie, LE petit fait dont vous n’êtes pas du tout fier, encore aujourd’hui?

Celui auquel vous pensez encore avec honte, tandis qu’une légère coloration rose vous monte aux joues, alors même que vous êtes seul?

Ma petite honte d’enfance m’a récemment empourpré les joues, alors que je feuilletais un livre.

Elle est remontée en une réminiscence familière et diffuse. Alors j’ai posé mon livre, et une nouvelle fois j’ai revu la scène.

J’ai dix ans, et j’arpente les rues de Saint-Germain-des Prés pour un après-midi de shopping avec ma mère. Les années 70 touchent à leur fin, bientôt nous jetterons au feu les sous-pulls en nylon extensible qui gratte, mais pas encore l’Ile aux enfants. Moi j’ai dix ans et j’aime encore…

J’aime aussi passionnément lire, depuis de nombreuses années déjà.

Pour moi ouvrir un livre, c’est ouvrir mon petit monde intérieur à un faiseur d’émotions, dans l’espoir d’y glisser les miennes, et d’en apprendre de nouvelles. Lire, c’est aussi entendre la musique des mots, en les regardant danser dans la phrase.

Et puis je trouve que un mot, ça a une physionomie, presque un physique évocateur. Avec le mot “ventripotent”, immédiatement j’imagine le gros mot; le mot “cotonneux” est un joli petit mot doux…

Saint-Germain-des-Prés foisonne, encore aujourd’hui, de librairies avec de vrais libraires à l’intérieur.

Je n’ai absolument rien contre les grands magasins de livres-disques-multimédia-fourretout sur plusieurs étages, je suis même plutôt pour, mais le défilé des vendeurs en gilet rouge me séduit bien moins que la conversation d’un libraire passionné.

Attirée par un livre dans la vitrine, j’entraîne ma mère à la Librairie Apostolat des Editions.

Les rayonnages sont juteux à souhait, ils débordent de découvertes, anciennes ou récentes. Je saisis, je feuillette, je m’exclame, je m’active entre les pages, tandis que ma mère attend patiemment que je fasse un choix parmi dix mille.

“Elle aime beaucoup lire, cette jeune fille, on dirait…”

Celui qui s’adresse ainsi à moi est un vendeur de la librairie, qui observait ma petite frénésie depuis un moment, avec un sourire amusé. J’acquiesce à sa remarque, un peu gênée. Il me demande qui sont mes auteurs préférés, combien de livres je lis par semaine, à quel moment de la journée je préfère lire. Je lui parle de Pagnol et de sa Provence, d’Agatha Christie et de son Hercule, de l’Iliade et l’Odyssée, que je relis en boucle…

“Et ce livre, tu connais?”

Il me tend un petit livre très fin, en format de poche, avec une couverture rose. Je n’en ai jamais entendu parler, pas plus que de son auteur. Le vendeur m’explique qu’il vient de découvrir ce livre, et qu’il a beaucoup aimé. Que sans doute, ça pourrait me plaire.

Devant mon hésitation, il baisse un peu la voix, et me fait une proposition miraculeuse, l’une de celles qu’on ne peut refuser.

“Je vais te prêter ce livre. Tu l’emportes chez toi, tu le lis, et puis tu me le ramènes la semaine prochaine. Tu me diras ce que tu en auras pensé. Et puis la semaine prochaine, tu choisiras n’importe quel livre dans la librairie, tu l’emporteras chez toi, et tu me le ramèneras la semaine suivante. Ce sera notre petit secret…”

Ma mère remercie, et consent à ce petit marché. Nous prenons congé de mon nouvel ami, tandis qu’il me souhaite une bonne lecture jusqu’à la semaine prochaine.

La semaine d’après, nous n’avons pu revenir à Saint-Germain-des Prés, empêchées par un évènement dont je ne me souviens absolument plus. Et la semaine suivante, non plus.

Et puis je n’avais pas osé le dire au vendeur, mais le livre qu’il m’avait prêté, d’entrée, ne m’avait pas attirée.  Alors j’avais un peu traîné à le lire. Etait-ce le titre, dont je ne me souviens plus aujourd’hui, qui m’avait refroidie?. Etait-ce la couverture? Je n’en sais rien, et c’est terrible, car l’attirance immédiate pour un livre tient à si peu de choses.

Je ne suis jamais retournée à la Librairie Apostolat des Editions, et je n’ai jamais rendu le livre au vendeur.

Par la suite, toutes les fois où je suis passée devant, des mois, des années après, je l’ai fait avec honte, en rasant les murs pour ne pas qu’il me voie.

Lorsque un jour, j’ai découvert que la Librairie avait fermé, le souvenir de ma petite trahison s’est installé en moi à jamais, comme une tâche indélébile. Et le simple fait d’imaginer ce que le vendeur a pu penser de moi et de ma désertion, me brûle encore les joues.

La grande fille que je suis devenue, s’attendrit à ce petit méfait.

Mais la petite fille que j’étais, ne se le pardonnera sans doute jamais.

Alain Souchon- Les regrets