Le cinéma Utopia, qui avait pris l’initiative de déprogrammer le film israélien A cinq heures de Paris, de Léon Prudovsky, pour protester contre l’assaut israélien sur la flottille « humanitaire » et le blocus de Gaza, persiste et signe. Face aux nombreuses protestations reçues, l’un des représentants de la direction des cinémas Utopia a déclaré jeudi 10 juin, qu’il ne s’agissait pas de censure, mais plutôt d’une « déprogrammation ponctuelle » et d’un « geste symbolique et limité dans le temps. »
Une telle attitude ne peut que laisser perplexe. En admettant même qu’elle soit justifiée par une protestation « citoyenne » face à la politique israélienne, en quoi boycotter les tenants de la culture de ce pays pourrait-il avoir une quelconque base logique ?
En quoi se tromper de cible, pourrait-il servir la cause des Palestiniens ou même celle de l’intelligence?
Protester démocratiquement contre la politique d’un Etat, et le lui faire savoir, c’est s’adresser directement aux instances officielles de cet Etat par tous moyens démocratiques à disposition d’un démocrate. Mais tenir pour responsables tous les citoyens d’Israël, au motif qu’ils auraient exercé leur vote (autre argument présenté par la direction d’Utopia) c’est réagir de façon aussi absurde que le boycott des produits français par un certain nombre d’Américains, après la grandiloquente intervention de Dominique de Villepin aux Nations Unies…
Par ailleurs, s’en prendre à la culture ou aux intellectuels d’Israël, n’est-ce pas revenir à considérer que la culture et les intellectuels de cet Etat sont à sa solde, et qu’ils sont mandatés par lui pour propager dans le monde son idéologie ? Et même si cela était ? Aurait-il fallu boycotter en son temps Maiakovski, le plus grand poète soviétique, pour protester contre la politique de Staline ?
Israël n’est pas l’URSS aux pires temps de son histoire.
Israël est une démocratie, la seule du Moyen-Orient, avec une politique qu’il est loisible à chacun, à commencer par ses propres citoyens, de discuter à l’infini. Ses intellectuels sont engagés, exigeants, critiques, et libres de l’être. Quiconque omet de prendre en compte cette réalité essentielle de la vie publique israélienne, est déjà particulièrement mal fondé intellectuellement à se mêler de politique israélienne…
A présent, remettons en cause la vérité qui précède. Considérons, avec certains défenseurs les plus acharnés de la cause palestinienne, qu’Israël n’est pas la démocratie qu’elle prétend, et même qu’elle a instauré un régime d’apartheid, comme on peut le lire ça et là. Oui, allons jusque là, et admettons l’espace de deux minutes l’idée qu’Israël, c’est l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid…
Du temps de l’apartheid, l’Afrique du Sud faisait l’objet de divers boycotts instaurés très officiellement par la communauté internationale, et en ces temps de Mondial en liesse sur le sol sud-africain, il n’est pas inutile de rappeler qu’elle était exclue de la plupart des évènements sportifs mondiaux.
Mais fallait-il aussi boycotter Nadine Gordimer, prix Nobel de Littérature en 1991 ?
Une telle idée n’était évidemment venue à l’esprit d’aucun tenant de la culture en France, et dans le monde, bien au contraire. Fallait-il boycotter Johnny Clegg ? Myriam Makeba ? En un mot, fallait-il boycotter tous les intellectuels sud-africains au temps de l’apartheid ?
Et fallait-il boycotter tous les intellectuels chiliens sous Pinochet ? Tous les intellectuels cubains actuels ? Tous les intellectuels Nord-Coréens non officiellement dissidents, si tant est qu’il en existe et qu’ils soient en liberté ?
Retour à la réalité. Israël n’a aucun point commun, de près ou de loin, avec l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid, ni avec aucune des dictatures précitées. Le boycott des idées, et de la culture, est une pratique que n’aurait pas reniée Torquemada…
Les excès de bien-pensance sont parmi les pires, car ils se font en toute bonne conscience.
Pourtant lorsqu’on s’est trompé, lorsqu’on a commis une boulette, comme c’est le cas de la direction des cinémas Utopia, il n’est pas déshonorant de le reconnaître, et de l’effacer très vite.
Errare humanum est. Perseverare diabolicum.
Nadine Gordimer et David Grossman, l’un des plus grands écrivains israéliens, en 2007.
Max est trentenaire, et a posé un jour ses valises à Tel-Aviv, la ville de tous les possibles.
Comme souvent depuis qu'il existe, Max est en galère existentielle, en transit entre deux appartements (et accessoirement deux boulots), et donc potentiellement SDF. Heureusement, il ne manque pas de ressources et d'amis, et promène son errance immobilière au gré de ses rencontres et de ses hébergements.
Ce voyage dans les espaces est l'occasion pour lui – et pour nous – de faire la connaissance d'une galerie de personnages tous plus loufoques les uns que les autres, appartenant tant à l'espèce humaine qu'à l'espèce canine.
Au travers de ses aventures, Max a également l'opportunité d'approfondir sa (mé-) connaissance de la psychologie féminine, dont la belle Charlotte est l'une des représentantes les plus intéressantes à ses yeux…
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La Méditation du Pamplemousse est un road movie des villes, une visite absolument non organisée des lieux de vie à Tel-Aviv, et surtout, une aventure tendre et drôle au coeur de la ville branchée israélienne.
Max, sous ses dehors irresponsables et sa légèreté (sa lâcheté, dit-il de lui-même), dépose avec humour des petites touches métaphysiques sur la difficulté d'être adulte, sur les racines qu'on se crée ou qu'on transporte avec soi, et sur l'éternel malentendu entre le masculin et le féminin.
Le héros de Stéphane Belaisch apparaît alors comme le fils naturel de Woody Allen et de Michel Blanc, entre Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le sexe et Viens chez moi j'habite chez une copine.
Morceau choisi.
Le toit ressemblait à un dépotoir: un canapé miteux, des cartons, des chaises en plastique, un barbecue carbonisé…et un hamac.
- Tu peux rester autant de nuits que tu veux sur le toit Max, si Ronite n'était pas là, je t'aurais dit de rester dans le salon, mais tu connais les femmes…
- Pas de problème Arik, merci, c'est super sympa de m'accueillir.
Vu l'état des lieux, ça devait faire longtemps qu'Arik et Ronite ne faisaient plus de soirées sur leur toit. Typique de l'usure du couple. Au début on est plein d'entrain, on veut montrer à tous ses copains qu'on a un pur appart, qu'on est un couple formidable, alors on fait des soirées sur son toit. Puis le temps passe, le quotidien s'installe, une fois que la passion décroît on gravit de moins en moins les escaliers. Conséquence: délabrement du toit, délabrement du barbecue, délabrement du couple. Plus un barbecue est en bon état, plus un couple l'est. Vérifiez autour de vous.
- Y a le chien qui monte et qui descend pendant la nuit, t'inquiète pas, me dit Arik.
- Pas de problème. Merci…
- Allez, bonne nuit…
- Bonne nuit…
Je me suis allumé une clope, j'ai regardé les lumières de la ville. Je me sentais bien, je me sentais libre. J'ai jamais voulu habiter un rez-de-chaussée parce que le rez-de-chaussée c'est trop terrien, on vit pas loin des rats et on est écrasé par une dizaine de locataires bruyants. Sur un toit, on est forcément aérien, avec des perspectives plein la tête, personne au-dessus, juste le ciel, les oiseaux et peut-être un unique propriétaire, invisible, suprême et bienveillant…
Vers 3 heures du mat, je me suis aperçu qu'il y avait également des moustiques, sur un toit. Et aussi les rayons brûlants du soleil, vers 5 heures du mat.
Entre les deux, le chien est venu rôder. Je déteste les chiens. Ils vous aboient dessus ou vous lèchent ou lèchent le cul des autres chiens ou tout en même temps. A part ça, ils chient et pissent à chaque coin de rue. L'adoption de la race canine par la race humaine est la preuve vivante que l'homme est en fait intrinsèquement bon.
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(Stéphane Belaisch, La Méditation du pamplemousse, Tel-Aviv Roman, éd. Denoël)
Sa tête pèse une tonne, son visage est encore très tuméfié, et les hématomes bleu et vert lui minent l’humeur.
Pourtant, comme tous les jours depuis qu’il a ôté son plâtre, il est allé travailler au magasin. Il a vu défiler des dizaines de femmes, et il a souri. Beaucoup. C’est essentiel de sourire, dans son métier, sinon comment convaincre une femme qu’elle est irrésistible dans cette jupe ? Et que non, le 38 ne la boudine pas.
A présent, il ne peut le nier, il regrette amèrement cette rhinoplastie.
Mais qu’est-ce qui a bien pu lui traverser l’esprit pour envisager de se faire redresser la cloison nasale déviée par un camarade de jeux en CM2 ?
Et pourquoi, pourquoi a-t-il persisté dans cette intention la semaine passée, lorsqu’il a fait sa petite valise pour la clinique ?
Et pourquoi, pourquoi encore, a-t-il compté 5-4-3-2-1 avant de plonger dans un terrifiant sommeil anesthésique ?
Maintenant c’est fait, et il contemple d’un air sombre son reflet dans le miroir. Il songe qu’il n’était vraiment pas plus moche avant. Il se désole en réalisant que, tant qu’à faire, anesthésie pour anesthésie, hématome pour hématome, un petit lifting n’aurait pas été du luxe.
En réalité, il ne sait plus vraiment où il en est.
Il se sent perdu dans une nébulosité émotionnelle, une cascade de pensées négatives envahissantes, et tente de se débattre avec ce dégoût de lui-même qui l’envahit un peu plus chaque jour. La rhinoplastie était la dernière manifestation de la crise aiguë qu’il traverse depuis un nombre indéterminé d’années.
Crise tellement enfouie, d’ailleurs, que d’extérieur elle est insoupçonnable. Ses amis, ses employées au magasin, ses clientes, tous apprécient son humour parfois cynique, son sens de la répartie, ainsi que sa constante bonne humeur attestée par l’inamovible sourire.
Mais une fois seul entre ses murs, livré à lui-même, il se déteste, et il ne voit vraiment pas comment ça pourrait changer.
Les années qui passent sont autant de condamnations à mort. Le temps fait son œuvre, il creuse son sillon naso-génien, marque ses pattes d’oie, et laisse s’affaisser ses paupières.
Inexorablement, le temps le rapproche un peu plus de l’âge qu’il a. Le vrai. Pas celui qu’il concède à ses conquêtes encore nombreuses.
Son âge véritable, il ne l’avouera à personne, pas même sous la lampe.
C’est un problème.
Un problème certain lorsqu’on a décidé, enfin, de chercher l’amour vrai, le seul, l’unique.
Toutes les relations qu’il a eues jusqu’à présent, même les plutôt sérieuses, ont été empoisonnées par le mensonge. Faussées à la source par l’omission consciente et constante de ces dix années de trop.
Jusqu’à une époque relativement récente, il était encore insoupçonnable et personne n’aurait songé à remettre en cause l’âge annoncé, tant il était vrai que l’âge dit était celui de son physique. Mais depuis peu, il est amer. Il se rend bien compte que la magie n’opère plus, que les très jeunes femmes l’appellent Monsieur, et que son visage n’est plus celui d’un trentenaire. Son visage seul le trahit, alors que sa charpente parfaitement sculptée et exempte de bedaine pourrait encore semer le doute.
Pour l’heure, il s’en sort en arrachant un à un ses cheveux blancs, à peine sortis du bulbe. Mais bientôt ? Bientôt devra-t-il avoir recours à une coloration ton sur ton ?La perspective même de ressembler à un vieux beau le terrasse.
Et cette femme de sa vie qui ne vient pas, qui est peut-être déjà en couple avec un type de vingt-cinq trente ans. Comment la trouver ? Comment la convaincre que c’est elle et que c’est lui, mais que ce n’est pas l’autre ? Comment la persuader qu’en dépit de leur quinze-vingt ans d’écart, ils auront toute la vie devant eux, et même l’au-delà ?
A présent, il se sent vraiment mal.
Sa tête pèse dix tonnes, son visage l’agresse, et sa solitude le ronge.
Dans la casserole remplie d’eau frémissante, il vide un sachet de soupe minute et touille en pensant à sa vie. Après la soupe, il se fera cuire un steak, car il a besoin de protéines, surtout quand il se sent faible.
Autre chose l’empoisonne, depuis une bonne heure. C’est cette odeur insoutenable. Si seulement cette odeur voulait bien disparaître, il aurait déjà un peu moins la migraine.
Depuis une heure, il aère son appartement, mais l’odeur qu’il n’identifie pas semble être incrustée dans les murs.
Mais c’est quoi, cette odeur ? En faisant le tour de l’appartement, il répète cette phrase avec une angoisse décuplée.
Il a vidé son frigo, dans l’espoir d’y débusquer un reste malodorant, il a descendu la poubelle, il a même ciré le parquet et nettoyé tous les conduits septiques.
Mais l’odeur persiste, l’odeur est là, une odeur asphyxiante de poireau pourri.
Qu’est ce que c’est, cette odeur, bordel de merde ?
Il soupçonne la voisine du dessus et son animal malpropre, mais répugne à l’accuser sans preuves. Il n’empêche que, si l’odeur n’a pas disparu avant qu’il se couche, il ira faire sa petite enquête de voisinage et, le cas échant, son petit scandale. Il veut bien être bon garçon avec tout le monde, mais il faudrait voir à ne pas empoisonner tout l’immeuble avec des relents toxiques.
La soupe minute est prête.
Il en verse une bonne louchée dans un bol, renifle le bol, et le repousse aussitôt avec un haut-le-cœur. Toxique aussi, l’odeur de la soupe à l’oignon. Les deux odeurs se mêlent, et il est pris d’une violente nausée.
Non, il ne vomira pas, il ne peut se le permettre, avec ses hématomes lancinants.
La tête à la fenêtre, il respire à pleins poumons et la nausée disparaît peu à peu.
Il a faim, de nouveau.
Il regarde le steak étalé dans l’assiette, et il hésite. L’odeur l’empêche de réfléchir sereinement. Elle semble avoir redoublé d’intensité, a envahi ses narines, et tout semble à présent contaminé : le steak, la crème caramel qu’il vient de sortir du frigo, la banane dans le compotier, son pull propre, son canapé. Tout.
C’est un cauchemar.
Il va se réveiller, il faut qu’il se réveille, sinon l’odeur l’emportera.
Se réveiller ou à défaut, sortir, s’enfuir.
L’odeur de la pollution et des gaz d’échappement, dehors, voilà la solution.
Malgré la fatigue, malgré l’angoisse, et malgré le froid mordant, malgré le steak décongelé qui ne sera plus recongelable, il se décide.
Au moment où il s’apprête à enfiler sa doudoune en duvet, son téléphone fixe se met à sonner.
Allons bon, c’est un complot pour le suicider chez lui, asphyxié. A-t-on idée de l’appeler sur son fixe, d’abord ? Et d’ailleurs, qui a encore le numéro à part sa mère, qui l’a appelé il y a moins d’une heure sur son portable ?
Il réalise alors que son portable est déchargé, et soupire bruyamment. D’un geste de mauvaise humeur, il se saisit du téléphone.
-Oui, bonsoir, Samantha. Tout va bien depuis tout à l’heure ? Il s’efforce d’être le plus aimable possible avec sa vendeuse, mais c’est au prix d’un gros effort. Oui, un peu. J’allais sortir. Qu’est-ce qu’il y a Samantha ? Ne me dites pas que vous êtes malade, au moins. Parce que pendant les soldes, je le vivrais assez mal. Bon. Alors c’est quoi ?
Il retient un profond soupir. Que lui veut-elle, cette Samantha qui ne parvient pas à énoncer clairement les motifs de son appel plutôt tardif ?
Enfin, elle parle.
Et au fur et à mesure, le visage du malheureux blêmit. A présent, il est incapable d’articuler le moindre son.
Au bout d’un silence pesant de deux minutes, il retrouve enfin un faible filet de voix.
-Merci de votre appel, Samantha. Oui, vous avez bien fait. Non, je ne le prends pas mal… Je suis juste un peu…Oui, je me doute que ça n’était pas tenable. Ecoutez, je vais sûrement retourner voir le chirurgien demain matin. Alors passez chez moi prendre les clés du magasin avant l’ouverture. Vous voulez bien ? Merci Samantha. Bonne soirée et à demain.
Il pose le téléphone en tremblant de tous ses membres.
Son être ne se résume plus qu’à cette angoisse qui le tenaille, à cette sueur glacée qui glisse le long de son cou, pour filer jusque dans le bas de son dos.
Le salon s’est mis à tourner, et seul le canapé, qui le reçoit quand il vient s’y écraser, semble encore compatir à sa détresse.
L’odeur !
**********
L’odeur, c’est lui.
Cette odeur d’aliment pourri, c’est la sienne. Elle émane de lui. Ou plus exactement de ses narines, quand il respire.
Et toute la journée au magasin, aucune de ses vendeuses n’a eu le courage de lui en parler. Jusqu’à ce que Samantha, au nom de toutes les trois, prenne enfin son courage à deux mains. Pour lui rendre service. Pour la clientèle aussi, nombreuse pendant les soldes.
D’après Samantha, l’odeur est là depuis trois jours…
Il voudrait pleurer mais il n’y parvient pas. Tout s’est figé en lui.
Maintenant, il se souvient. Il se souvient des possibles effets secondaires de la rhinoplastie, scrupuleusement énumérés par le chirurgien lors de la première consultation. Entre autres, un risque de dégagement de forte odeur de cadavre en putréfaction, simplement occasionnée par la cicatrisation des chairs opérées et la désagrégation des chairs mortes. Effet secondaire devant durer, d’après la littérature médicale, de un à deux mois. Le plus souvent deux mois.
Encore cinquante sept jours !
Et ces trois jours écoulés, durant lesquels il n’a rien su, rien senti !
Il les imagine toutes, à parler derrière son dos, à se boucher le nez d’un air de dégoût, et à rivaliser d’hypothèses quant aux raisons de sa puanteur.
Toutes !
L’évocation de cette idée atroce vient de lui asséner un énorme coup dans l’estomac.
Toutes, elles se sont approchées de lui depuis trois jours, et sont reparties en lui tournant le dos et en se bouchant le nez.
Les vendeuses, les clientes.Et la jolie responsable de la boutique de lingerie, quand il est passé lui dire bonjour le matin même et qu’elle a refusé pour la deuxième fois consécutive de prendre un café avec lui.
Cinquante sept jours encore, à puer la mort !
Des profondeurs de l’abîme, il réussit malgré tout à s’extraire, car une urgence l’a saisi.
Il court à la cuisine, s’empare du steak sanguinolent, et claque le couvercle de la poubelle derrière lui.
Qui n'a pas entendu parler de Yaël MyMoon, véritable icône du web et dernier succès littéraire mondial avec son Journal Super Pas Intime (Editions Privé)? S'il en restait un sur cette planète, il n'oserait pas l'avouer.
Mais quoi qu'il en soit, pour celui-là et pour tous les autres, Yaël qui, malgré sa célébrité dans le monde et sur Facebook, demeure bien mystérieuse, a accepté d'être mon invitée dans les Bulles.
Elle se dévoile ici en avant-première mondiale, un peu, beaucoup, mais jamais trop.
Elle m'a reçue dans son antre, c'est-à-dire son bureau, car elle exerce un vrai métier en plus de toutes ses extravagances: assistante juridique dans un Cabinet d'Avocats de la Rive Gauche.
Elisabeth Haïk Avant tout chère Yaël, je tiens à te rassurer. Je n'évoquerai pas les circonstances rocambolesques qui ont conduit à la publication de ton Journal Super Pas Intime. Dire que cet ouvrage s'est déjà vendu à des dizaines de milliers d'exemplaires, est en passe de remporter le Goncourt, et peut-être même que tu vas rentrer à l'Académie Française, ne nous intéresse pas.
Je ne parlerai pas non plus de ton ami Gad Elmaleh, parce que ça suffit, maintenant.
J'ai plutôt envie de parler de toi, parce que tu es très inconnue des gens qui ne te connaissent pas. Je vais donc te poser des questions essentielles, sur lesquelles tu n'auras droit à aucun joker. C'est partiiii.
Dans ta prose et dans tes concepts récurrents, figure beaucoup la notion de "lourdeur humaine". Pourrais-tu définir ce concept et donner des exemples, si possible croustillants?
Yaël MyMoon La lourdeur humaine, c'est le contraire de la légèreté d'esprit. Par rapport à mes références humoristiques, si tu veux, la lourdeur humaine c'est le contraire de la sympathie, de quelqu'un de sympathique. Par exemple, comme je le raconte dans mon bouquin, les mails tournants de bonne année sont les prototypes de la lourdeur humaine.
Faut-il manger pour vivre, ou vivre pour manger? Donne-moi des exemples de plats sans lesquels vivre n'aurait aucun sens, et de plats que tu ne mangerais même pas à Koh Lanta après six jours sans feu.
J'ai un côté très Garfield, c'est-à-dire que j'adore les lasagnes et les pizzas. Ce que je ne mangerais pour rien au monde, c'est un oeil de boeuf ou un oeil humain.
Quel est le chef d'oeuvre cinéma unanimement reconnu par les milieux autorisés, que toi-même tu détestes et/ou auquel tu n'as jamais rien compris?
Star Wars, sans hésitation aucune. J'ai pas d'explication, mais ça me fatigue, ça m'épuise. Je préfère les trilogies de Rocky et de Terminator.
(On lui apporte du courrier. Elle ouvre le courrier du Cabinet d'Avocat dans lequel elle travaille, tandis qu'elle continue de répondre à mes questions.)
Même question pour la musique. Quel est le chanteur/teuse/groupe que tu détestes en dépit de l'adoration collective?
Les Beatles. Qu'ils aillent au diable. J'arrive pas à écouter un quart de ton de leur musique.
(A ce moment-là, Yaël me fait écouter le Grand Studio d'RTL du 17 avril dernier, dans lequel elle était l'invitée de Gad Elmaleh en compagnie de Géraldine Nakache et de Martin Solveig. Ecoutez donc, vous aussi. Yaël intervient longuement aux 22ème et 36ème minutes de l'émission mais vous pouvez bien sûr écouter aussi les trois autres, qui sont bien aussi. Je précise que pendant que sa voix passe et que j'écoute, Yaël se bouche les oreilles et quitte même les lieux.)
A part Gad Elmaleh, qui est ton homme idéal?
Tony Soprano. Je suis fascinée par ce chef d'un clan mafieux du New Jersey. J'aime son côté nounours et bon père de famille bon mari, en même temps que bandit de grand chemin. J'ai toujours aimé les bad boys, de toute façon. Je peux pas m'étaler sinon mon mec va me rentrer dedans.
Qui aurais-tu aimé avoir comme mère, si ta propre mère t'avait reniée?
Mon père.
A partir de quelle somme d'argent accepterais-tu de supprimer ton compte Facebook?
Mon compte Facebook n'a pas de prix. Même un million de dollars ne remplaceraient pas mes heures passées sur Facebook. En même temps, j'y passe des heures pour peut-être gagner un million de dollars.
Quel est ton plus grand moment de solitude?
Quand je dors.
Petit aparté entre nous et nous. Et ça Yaël, ça n'est pas un grand moment de solitude? Comment expliques-tu cette photo invraisemblable?
Mon coiffeur m'a ratée.
Pour toi, quel est le comble de l'horreur?
Qu'on me supprime mon compte Facebook sans contrepartie financière.
Et quel est le comble du bonheur?
Sortir un tome 2 de mon Journal Super Pas Intime.
Quand les poules auront des dents, que feras-tu?
Ah bon, elles n'en ont pas?
Est-ce que tu as fait un jour dans ta vie une chose totalement inavouable, que tu voudrais avouer aujourd'hui sans aucun pot-de-vin?
Non, sérieusement, j'ai jamais rien fait de grave. Pas par morale ou autre, hein? Juste parce que je suis très peureuse.
Y a-t-il une question que tu m'aurais remerciée de t'avoir posée, si je te l'avais posée?
Ceux qui me suivent un peu savent certainement qu’un mythique carnet en moleskine rouge attendait sagement dans le tiroir de mon bureau, que je lui fasse un sort.
Or hier, dans un wagon, je rêvassais en écoutant deux touristes américaines deviser tranquillement.
Et puis soudain, sans crier gare, comme la fulgurance d’un éclair dans un ciel morne, l’inspiration s’est saisie de moi. Non mais pas une petite inspiration de rien, l’une de ces éphémères qui traversent subrepticement notre esprit créateur, pour aller mourir lentement de l’autre côté de notre cerveau.
Celle-là c’était une vraie, une costaude, de celles qui donnent des romans avec un début, un milieu, et une fin. C’en était aussi bon qu’un plat lentement mijoté, et enfin dégusté après des heures de maturation.
Voilà, j’avais envie de le dire ici.
C’est reparti pour de jolies semaines d’écriture sur le carnet rouge.
Je les vois d’ici, les sourires radieux à moi-même lorsqu’une phrase jouissive sort soudain de mon stylo feutre fétiche, ou lorsque The idée lumineuse émerge enfin, alors que mon héros se trouvait bloqué au début de son action depuis de longues et improductives minutes.
J’écris une nouvelle histoire, en attendant que celles qui existent déjà revêtent enfin leur habit de livre papier.
Bien sûr je continue le blog aussi.
Peut-être même que j’y viendrai parler de l’histoire qui s’écrit, qui sait?
Le processus de création et d’écriture est un mystère, un miracle, et parfois il tient à peu de choses pour qu’il s’enclenche, après une période de calme.
Tous ceux qui écrivent savent sans doute de quoi je parle. Un rien peut déclencher une subite envie de réamorcer la pompe à création, une odeur, une matière, une image.
Hier j’ai fait une rencontre inattendue, au détour d’un rayon, dans un grand magasin.
Le nom évocateur m’a aussitôt interpelée, éveillant en moi des souvenirs de lectures lointaines et d’écrivains mythiques.
Moleskine.
Un peu d’histoire, telle qu’elle est présentée dans le petit livret fourni avec le carnet.
Moleskine est l’héritier du carnet légendaire des artistes et des intellectuels des deux siècles derniers, de Vincent Van Gogh à Pablo Picasso, d’Ernest Hemingway à Bruce Chatwin.
Fidèle compagnon de voyage, il a recueilli les esquisses, les notes, les histoires et les idées des plus grands, avant qu’elles ne deviennent les images célèbres ou les pages des livres que nous avons tant aimées.
Le petit carnet noir, avec ses coins ronds typiques, sa fermeture élastique et sa poche intérieure à soufflets était, à l’origine, un objet sans nom, fabriqué par une petite entreprise de Tours, fournissant les papeteries parisiennes fréquentées par les artistes.
Dans son roman Le chant des pistes, Bruce Chatwin raconte l’histoire de son carnet favori: en 1986, l’entreprise familiale de Tours ferme définitivement. “Le vrai moleskine n’est plus”, lui aurait annoncé d’une manière théâtrale le propriétaire de la papeterie où il avait l’habitude de s’approvisionner, rue de l’Ancienne Comédie, à Paris. Chatwin acheta alors tous les Moleskine qu’il put trouver avant de partir pour l’Australie, mais ça n’était pas assez.
En 1998, un petit éditeur milanais ramène à la vie le carnet légendaire choisissant ce nom littéraire pour renouveler une tradition extraordinaire. Sur les traces de Chatwin, Moleskine reprend son voyage, se proposant comme l’indispensable complément aux nouvelles technologies portables.
Mon Moleskine, je l’ai choisi rouge, d’instinct, parce que toute autre couleur ne pouvait lui convenir. Un carnet d’écriture se doit d’être flamboyant, pour se rappeler au souvenir de son propriétaire les jours de disette d’inspiration.
J’ai feuilleté ses pages timidement, presque religieusement, et la brillance du papier était comme une promesse de mots justes.
Dans le tiroir de mon bureau, le carnet rouge encore vierge attend les ordres.
Lorsque la période sera à nouveau propice à l’écriture qui fulgure d’un jet, la seule façon pour moi, de me jeter à coeur perdu dans les mots, je donnerai le signal du départ.
Alors je partirai pour une nouvelle aventure d’écriture, une épopée où les mots fusent parfois plus vite que la main, où il faut retenir sa pensée pour tenter de lui donner forme.
Le processus d’écriture est un voyage intérieur intense, jubilatoire. Tant qu’il est en cours, on ne peut que se laisser conduire par lui, parfois presque à notre insu. Mais lorsqu’il aboutit, c’est comme une délivrance, un accouchement, la fin d’une gestation et la genèse d’une nouvelle vie.
Lorsque je pense à la création littéraire et à la nécessité impérieuse d’écrire, c’est avant tout les mots de Rilke qui me parlent le plus.
D’ailleurs je les lui laisse, pour conclure.
“Explorez le fond qui vous enjoint d’écrire; vérifiez s’il étend ses racines jusqu’à l’endroit le plus profond de votre coeur, répondez franchement à la question de savoir si, dans le cas où il vous serait refusé d’écrire, il vous faudrait mourir. C’est cela, avant tout: demandez-vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit: suis-je c o n t r a i n t d’écrire? (…)
Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l’accusez pas; accusez-vous vous même, dites-vous que vous n’êtes pas assez poète pour en évoquer les richesses; car pour celui qui crée, il n’y a pas de pauvreté, ni de lieu pauvre, indifférent. Et quand vous seriez vous-même dans une prison dont les murs ne laisseraient parvenir jusqu’à vos sens aucun des bruits du monde, n’auriez-vous pas encore votre enfance, cette richesse précieuse, royale, cette chambre forte aux souvenirs? (…)
Une oeuvre d’art est bonne lorsqu’elle est issue de la nécessité. Elle est jugée par la nature de son origine, et par rien d’autre. Aussi ne saurais-je, cher Monsieur, vous donner d’autre conseil que celui-ci: rentrer en soi-même et sonder les profondeurs d’où jaillit votre vie; c’est à sa source que vous trouverez la réponse à la question de savoir si vous êtes c o n t r a i n t de créer.”
Sur Lire, écrire et en parler, le blog de l’excellent Patrick Fort, lui même inspiré par le non moins intéressant Thierry Benquey , j’ai vu passer il y a quelque temps une initiative qui m’inspire à mon tour aujourd’hui.
Répondre aux questionnaires de Bernard Proust Marcel Pivot, tellement indissociables l’un de l’autre de nos jours, est véritablement un rêve d’enfant.
Petite fille, je me plaisais à imaginer que plus tard, lorsque je serais invitée sur le plateau de Bernard Pivot, je me livrerais avec sérieux et esprit à cet exercice, et que mes réponses seraient naturellement reçues avec un petit sourire approbateur, sous le regard très caractéristique du grand Bernard, ce regard qui avait l’air d’escalader ses lunettes…
Apostrophes et Bouillon de culture font désormais partie des annales de la télévision, et Bernard Pivot réserve ses lunettes pour l’Académie Goncourt. (Bernard, si tu nous regardes…)
James Lipton, pour des raisons que je ne m’explique pas, ne m’a, à ce jour, toujours pas contactée pour son émission Inside the Actor’s studio.
Alors voilà, aujourd’hui je me fais un plaisir égoïste mais pas solitaire, puisque je le partage avec vous.
Et vous, vous répondriez quoi à toutes ces épineuses questions?
QUESTIONNAIRE DE MARCEL PROUST
1- Le principal trait de mon caractère.
Proust : Le besoin d’être aimé et, pour préciser, le besoin d’être caressé et gâté bien plus que le besoin d’être admiré.
Ma réponse : la vivacité d’esprit, et une tendance à partir au quart de tour en bien comme en mal
2 – La qualité que je préfère chez un homme.
Proust : Des charmes féminins.
Ma réponse : L’humour et la subtilité, la douceur
3 – La qualité que je préfère chez une femme.
Proust : Des vertus d’homme et la franchise dans la camaraderie.
Ma réponse : la franchise et l’absence d’hypocrisie
4 – Ce que j’apprécie le plus chez mes amis.
Proust : D’être tendre pour moi, si leur personne est assez exquise pour donner un grand prix à leur tendresse.
Ma réponse : De savoir qu’ils sont toujours là au fil des années, les aimer comme ils sont, être sûre qu’ils me prennent comme je suis
5 – Mon principal défaut.
Proust : Ne pas savoir, ne pas pouvoir « vouloir ».
Ma réponse : Une tendance à remettre au lendemain les choses qui m’ennuient.
6 – Mon occupation préférée.
Proust : Aimer.
Ma réponse : Au quotidien, écrire, lire, écouter et jouer de la musique. Moins habituel, mais toujours un délice, voyager dans un pays que j’aime et que j’aimerai découvrir.
7 – Mon rêve de bonheur.
Proust : J’ai peur qu’il ne soit pas assez élevé, je n’ose pas le dire, j’ai peur de le détruire en le disant.
Ma réponse : Avoir toujours la capacité de savourer chaque petit ou grand bonheur qui se présente, savoir additionner tous ces bonheurs et dire au final, c’est le Bonheur.
8 – Quel serait mon plus grand malheur ?
Proust : Ne pas avoir connu ma mère ni ma grand-mère.
Ma réponse : En dehors des drames de la vie, le plus grand malheur pour moi, serait de ne plus avoir de rêves à réaliser et accomplir.
9 – Ce que je voudrais être.
Proust : Moi, comme les gens que j’admire me voudraient.
Ma réponse : Toujours au plus juste de moi-même.
10 – Le pays où je désirerais vivre.
Proust : Celui où certaines choses que je voudrais se réaliseraient comme par un enchantement et où les tendresses seraient toujours partagées.
Ma réponse : J’hésite, mais forcément un pays gorgé de soleil.
11 – La couleur que je préfère.
Proust : La beauté n’est pas dans les couleurs, mais dans leur harmonie.
Ma réponse : Je ne pense pas en avoir, tout dépend de mon humeur. En revanche, c’est une constante, je déteste le vert. J’aime bien la réponse de Marcel, aussi…
12 – La fleur que j’aime.
Proust : La sienne – et après, toutes.
Ma réponse : le laurier rose, dont l’odeur est celle des vacances.
13 – L’oiseau que je préfère.
Proust : L’hirondelle.
Ma réponse : Je ne suis pas très portée sur la question…Peut-être un goëland, qui vole au dessus de la mer.
14 – Mes auteurs favoris en prose.
Proust : Aujourd’hui Anatole France et Pierre Loti.
Ma réponse : Zweig, Albert Cohen, Tennessee Williams, Paul Auster, Guitry, et tant d’autres que je découvre au fil de mes lectures boulimiques.
15 – Mes poètes préférés.
Proust : Baudelaire et Alfred de Vigny.
Ma réponse : Aragon, Rimbaud
16 – Mes héros dans la fiction.
Proust : Hamlet.
Ma réponse : Tony Soprano, Bobby Simone dans NYPD Blue Lire la suite
Ce titre inspiré est celui du dernier livre de Chantal Bourbigot, à paraître le 11 février prochain aux Editions Intervista, dans la collection les Mues, dirigée par Constance Joly-Girard. Quelques précisions sur cette nouvelle collection, parue chez un éditeur dynamique.
Les Mues: changements intérieurs, passage d’un cycle
de vie à un autre, abandon de son ancienne peau.
Les mues, c’est une collection d’impulsions
et d’humeurs différentes (légère, impertinente, drôle,
révoltée, survoltée, réaliste ou fantastique), qui
s’articule autour d’un thème: changer…
Chantal Bourbigot est un écrivain dont la sensibilité se conjugue avec acuité et légèreté, et dont l’humour se dépose au fil des mots par petites pointes, tout en délicatesse.
Son oeil enveloppant – car elle est aussi photographe, et son trait précis, nous dressent de magnifiques portraits d’êtres très humains.
Ouvrons ici un petit aparté, pour signaler qu’il faudrait sans doute céder aux canons du politiquement correct en employant le terme écrivaine, mais dans écri-vaine il y a vaine, ce qui, à mon sens, est tout à fait déplaisant.
Car partir à la rencontre de Chantal Bourbigot est tout sauf une quête vaine.
Depuis 2002 et la parution de son premier roman, Petits arrangements avec…le désir (Ed. de La Martinière), elle nous donne à explorer son univers tendre et léger, et nous livre son regard toujours pénétrant et sans concession sur les petits heurts et malheurs, autant que sur les bonheurs d’une femme d’aujourd’hui.
Le talent de Chantal Bourbigot est si subtil que ses thèmes favoris – le couple, le désir amoureux qui vient et qui fuit, l’enfance et le lien familial – rencontreront nécessairement un écho en chacun de nous, homme ou femme.
Son nouveau roman, Equation d’un miracle, nous présente le monde d’Inès, une femme entre deux âges, qui explore avec fantaisie et sincérité la question du désir.
Chantal Bourbigot est une femme d’une infinie générosité, et le cadeau qu’elle nous fait se savoure.
Avant même la sortie du roman, elle m’a offert, pour que je vous les offre, quelques pages en avant première.
N’est-ce pas le bonheur?
A cette heure, la ville sous le soleil grouille de touristes. Inès tourne dans une petite rue pavée et retrouve le bar sombre, bas de plafond, tout en longueur. Hier, agglutinés au comptoir, des hommes parlaient de bateaux et de vent, de voiles affalées, de retours au moteur. Ils citaient des noms de rochers, d’îles, et, plus bas, des prénoms de femmes. Elle était restée là, dans leur dos, son cahier sur la table, le stylo en l’air, du rouge à lèvres très rouge imprimé sur le bord de sa tasse. Elle ne leur en voulait pas de ne jamais couler un regard dans sa direction, la tristesse des deux dernières années a dévalisé les derniers vestiges de la jeune femme, l’a transformée en cette autre avec qui elle vit désormais, dort, se réveille, en compagnie de qui elle dînera tout à l’heure, sous les lustres en cristal.
Elle pourrait leur assurer à ces hommes que la veille, une pluie de mer chaude tombant du plafond sur son corps fatigué, elle a pour de bon renoncé à l’amour. A son âge, l’amour ça fait trop mal, et être aimée en retour relève trop souvent du miracle. C’est pour ça qu’elle a renoncé. Aux miracles et à l’amour. Désormais elle n’attend des hommes qu’un moment partagé, l’amorce d’une étincelle, un début de piste de personnage qui puisse remplacer Chavance.
Aujourd’hui, le bar est investi par une bande d’universitaires à la retraite. Ils parlent à haute et intelligible voix des vertus comparées des navigateurs de bord.
_ Je vous donne un exemple très simple, dit l’un, quand je vais chez mon beau-frère dans la Sarthe…
Des anecdotes se succèdent, aussi pénibles les unes que les autres. Aucun espoir d’inspiration de la part de ces hommes mortels comme l’ennui. Inès verse le lait sur son café, il est bon même sans sucre, elle le boit lentement.
Puis elle se pose sur la plage, le dos collé à la paroi lisse de la digue, au mur de pierres adoucies par les vagues. La Manche étincelle au loin.
Elle a bien fait de venir en mai, elle va mieux.
Elle n’a d’autre souci que d’avoir cinquante-neuf ans en septembre prochain, pas l’ombre d’une
inspiration et à peine de quoi vivre six mois.
Elle trouvera, elle a toujours trouvé. Elle peut déjà imaginer de nouveaux matins tranquilles
et des soirs où elle osera se faire belle comme avant. Histoire de ne pas renoncer à tout ce qui
fut elle.
A travers les baies panoramiques du restaurant,
le ciel devient rouge. Le jeune homme d’hier, un beau brun hésitant, dépose une coupe
de champagne devant Inès. Andrea, le maître d’hôtel, veille à cette attention. Elle n’est pas
venue l’an dernier, il est trop stylé et trop gentil aussi pour lui en faire la remarque, mais il lui a
demandé la veille des nouvelles du commissaire, elle est connue ici comme la dame qui écrit des
romans policiers. Elle lui a souri, de cet air mystérieux qui lui allait si bien. S’il savait qu’elle a
abandonné Chavance dans sa voiture toute neuve, au bout de la jetée, en pleine nuit, sous
la pluie, son arme de service dans la bouche.
Les coudes sur la nappe blanche, Inès attend qu’arrivent les couples. Les jeunes mariés qui au
fil des ans gommeront toutes leurs belles différences, les silencieux qui laisseront le silence grignoter
leur dernieère chance et puis quelques vieux avec encore de l’amour qui s’attarde, des attentions et des mots gentils. Enfin, cette association d’un homme de soixante ans et de l’inévitable jeune femme qu’ils s’offrent tous quand à cet âge ils ont beaucoup d’argent et éventuellement
encore du charme. Ils s’assoient tout près, ils viennent de se disputer. La jeune femme hèle
le serveur, elle veut une coupe de champagne,elle aussi. L’homme lui prend la main, elle dit
tout bas : je ne veux plus de ça ! Elle fait la moue en caressant un début de double menton puis elle éclate de rire. Ils sont rejoints par une autre femme déguisée en blonde, de celles qui
marchent les avant-bras relevés avec les mains qui pendent au bout, de celles qui sont suivies
par un mari resté mince enfermé vivant dans un amour perdu.
Bien sûr elles se sentent à leur place, bien sûr, elles parlent fort. Inès les connaît, ces femmes.
Même laides, même plus du tout jeunes, elles se sentent puissantes. Il y a seulement deux ans, Inès aussi se sentait puissante, mais aussi douce et lumineuse. Tous les jours, elle inventait sa
vie.
********
Il serait tout à fait impensable, à présent, de ne pas lire la suite.
Et les jolis mots de Chantal Bourbigot, ce sont aussi ceux-là.
Petits arrangements avec…le désir (2002, Ed de La Martinière)
Des vues sur vous (2003, Ed de La Martinière)
Loin de mes proches (2004, Ed. de la Martinière)
Ma vie en bleu (2006, L’école des loisirs), roman pour enfants.
La sortie d'un roman inédit en français de Stefan Zweig, est toujours un évènement. Le voyage dans le passé jamais traduit en français, est sorti depuis fin octobre 2008, et déjà il faut se précipiter pour le découvrir. Car Zweig, pour ceux qui ne le connaissent pas encore, est l'un des écrivains les plus bouleversants qui soient. On l'a souvent qualifié de génie de la psychologie, tant il est vrai qu'il décortique l'âme humaine, ses forces et ses faiblesses, avec talent, pudeur, et même tendresse, sans jamais juger ses personnages. Comme Arthur Schnitzler, comme Rainer Maria Rilke, comme Hugo von Hoffmanstahl, et bien sûr comme Freud, dont il rédigea l'oraison funèbre, Stefan Zweig appartient au brillant cercle d'intellectuels viennois du début du XXème siècle et de l'entre-deux guerres, profondément humanistes, traumatisés par la 1ere Guerre mondiale et ses ravages. Et comme Rilke, qui fut le secrétaire particulier de Rodin, Zweig est un admirateur de la France et des écrivains français, de Paul Valéry, à Romain Rolland, avec qui il entretient une correspondance pendant plus de trente ans et huit cent lettres. Au fil de cette correspondance, Rolland a transmis à son ami et admirateur autrichien la conviction que l’Europe est en danger, qu’elle est condamnée à la déchéance si elle ne parvient pas à rassembler ses citoyens, à les unir autour d’une vision d’avenir et d’une compréhension du passé. C’est l’Europe des Lettres, de la Musique, de la Culture qui doit faire oublier à jamais l’Europe des nationalismes et des haines ancestrales. A ces affinités intellectuelles avec Romain Rolland viennent s’ajouter de grandes similitudes dans la personnalité. Les deux hommes ont en commun d’être profondément sensibles, de croire à la puissance de l’esprit et de l'émotion, d’être des lecteurs boulimiques et des collectionneurs d'autographes. Et surtout d’être tout deux des rêveurs acharnés et des pacifistes convaincus. Né en 1881 dans une famille de la grande bourgeoisie juive de Vienne, Stefan Zweig est un être sensible et raffiné, très tôt passionné d'histoire et de littérature. Son père, un industriel éclairé, loin de le décourager de sa passion précoce des voyages et de la culture, admire beaucoup son intelligence et son goût de l'esthétisme. Il tolère donc sans peine que son fils passe des après-midi entiers dans les cafés viennois, à refaire le monde et à observer les gens vivre. Dans une Vienne tolérante, multi-ethnique et multi-culturelle, le jeune Stefan suit les cours de philosophie de l’Université locale, sans toutefois se poser de questions sur son identité juive. Il parle avec aisance plusieurs langues, dont le français, et traduira d'ailleurs plus tard brillamment en allemand les oeuvres de Romain Rolland, de Baudelaire, Rimbaud et Verlaine. Comme pour tous les Juifs allemands et autrichiens, fiers de la brillante et raffinée civilisation germanique, le problème de l’intégration ne se pose pas. Zweig se considère en outre comme un citoyen du monde, un homme libre, ouvert et tolérant, pur produit de la société viennoise de l’époque de François-Joseph. Ses biographies, de Marie-Antoinette, de Marie Stuart, celles de Balzac (son idole), de Fouché, d'Erasme, sont de purs chefs d'oeuvre. Elles pénètrent avec une aisance remarquable la psychologie des personnages historiques, qui en deviennent par là même aussi romanesques que des personnages de fiction. Les romans et les nouvelles de Zweig font appel à l'émotion, et à l'humanité de chacun d'entre nous. Le Joueur d'échecs, Lettre d'une inconnue, Vingt-quatre heures de la vie d'une femme, la Peur, la Confusion des Sentiments, Destruction d'un coeur, pour ne citer que ces oeuvres-là, étudient avec génie les sentiments humains universels: la jalousie, l'obsession, la passion amoureuse, l'amour parental. La lecture d'un ouvrage de Zweig est toujours un voyage dans les tréfonds de l'âme, c'est une expérience unique d'humanité. Son destin tragique, celui d'un pur, d'un idéaliste souffrant de la folie des hommes, dépasse la fiction. Il faut entrer dans l'univers de Stefan Zweig, pour tenter d'appréhender l'homme qui étudia si bien l'âme de ses contemporains, avant d'en désespérer. Après la première guerre mondiale, Zweig est très affecté par la sortie de guerre de l'Autriche, au territoire et à l'importance largement réduits, par les difficultés matérielles et la dévaluation qui s'ensuivent, mais la décennie 1924-1933 fut à ses yeux la période la plus intense de sa création artistique. L'arrivée au pouvoir des nazis en Allemagne en 1933, et un peu plus tard, l'Anschluss, ou annexion de l'Autriche en 1938, au nom d'un pangermanisme dont il avait très tôt vu les dangers, vient bouleverser la vie de Zweig. Dès les premières persécutions, il quitte l'Autriche pour l'Angleterre, où il écrit la remarquable biographie de Marie Stuart. En 1941, Zweig et sa femme Lotte, s'exilent au Brésil, comme pour fuir le plus loin possible du spectacle de l'inhumanité, et de la défaite de la pensée. Ses rêves d'humanisme et d'une Europe unifiée et fraternelle, pour lui à jamais anéantis, il se suicide avec son épouse, à Pétropolis le 23 février 1942. Son autobiographie, Le monde d'hier – Souvenirs d'un Européen, qu'il rédige peu de temps avant sa mort, est un hymne à la culture européenne brillante, et perdue. Ses derniers mots, déchirants, nous font mesurer combien la réalité a dépassé la fiction, et combien la dimension personnelle de Zweig en a fait un véritable personnage romantique et tragique. «Le monde, ma propre langue est perdu pour moi. Ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est anéantie elle-même. Il fallait à soixante ans des forces exceptionnelles pour tout recommencer à nouveau et les miennes sont épuisées par des années d’errance sans patrie. Aussi, je juge préférable de mettre fin, à temps et la tête haute, à une vie pour laquelle le travail intellectuel a toujours représenté la joie la plus pure et la liberté individuelle le bien suprême sur cette terre. Je salue tous mes amis ! Puissent-ils voir encore les lueurs de l’aube après la longue nuit ! Moi, je suis trop impatient. Je les précède.»
Scarlett O’Hara, pour bien des gens, est une tête à claques insupportable, une égoïste sans coeur, une garce patentée, une effroyable coquette sans aucune profondeur.
Pour moi, elle est juste terriblement humaine…Elle ne vise pas à être détestée, mais ose prendre le risque de l’être, dans une société où tout n’est que conformisme et, où le rôle séculairement défini pour les femmes est enfermé dans une chappe de plomb.
Dans le Vieux Sud, les femmes de la bonne société doivent être sages, modestes, ne pas se mettre en avant, avoir l’air ignorantes même lorsqu’elles savent tout. Elles doivent être dévouées à leur foyer, se ranger derrière l’avis de leur époux même quand il a tort. Elles doivent être des piliers de la maison, prendre en charge son organisation, ne pas penser à elles mais gérer sans cesse le bien-être des personnes dont elles ont la charge.
Dans l’idéal, elle aimerait bien être une grande dame comme sa mère, quand elle aura le temps…
La force de Scarlett, c’est l’adaptabilité et l’absence de tabous. Elle ose être elle-même, pas parfaite, pas jeune femme modèle, mais affirme sa volonté de fer dans un monde où tout s’écroule.
Scarlett n’a pas un sale caractère, elle a la force et les travers de son caractère affirmé.
Scarlett O’Hara est l’une de mes héroïnes culte. Le fim produit par David O.Selznick, au tournage semé d’embûches et de dépressions nerveuses, est un chef d’oeuvre. Mais le roman de Margaret Mitchell, paru en 1936, l’est tout autant.
L’évocation historique, culturelle, sociale, de la période précédant la guerre de Sécession, est admirable de précision, tant dans l’étude des personnages et de leur mode de vie, que dans les détails du quotidien. Il ne se veut pas une apologie de l’esclavage, juste une photographie, un instantané pris à un moment donné.
Le contexte historique de la guerre de Secession (1861-1865), de ses batailles, de la ferveur du rêve fou des treize Etats sécessionnistes, est admirablement restitué.
Celui de la Reconstruction après la défaite, de ses heurts et de ses douleurs, s’il peut paraître parfois partisan (Margaret Mitchell est issue d’une vieille famille du Sud), n’est jamais simpliste.
Mais revenons à Scarlett O’Hara…
Sa force, c’est son charme puissant et sa détermination à obtenir ce qu’elle veut.
Sa faiblesse, c’est son absence totale de psychologie…Car il faut singulièrement en manquer, pour courir une bonne partie de sa vie après un homme qu’elle croit aimer – le très fade, très cultivé, et très dépassé par les évènements Ashley Wilkes – en passant à côté du seul homme qui la voit telle qu’elle est vraiment, et l’aime pour ce qu’elle est.
Rhett Butler. Sa moustache d’hidalgo, son humour cynique, et son dévouement sans limites. Il y a une “passion de la vie” (c’est le terme employé par Ashley pour caractériser Scarlett, thème repris à son compte par Rhett), une absence totale de respect pour les convenances, et même une sorte d’animalité communes entre Rhett Butler et Scarlett O’Hara. La seule différence entre eux est la lucidité, immédiate chez Rhett, bien trop tardive chez Scarlett.
Rhett voit tout, n’est dupe de rien, tandis que Scarlett s’illusionne avec son fameux “j’y penserai demain”…
Si Scarlett O’Hara nous parle encore autant, c’est qu’elle est terriblement moderne. Elle est une femme qui essaie d’être elle-même dans son temps, et même, en dépit de lui. Sa quête du bonheur, qui semble insensée et très peu féminine à ses contemporains, est avant tout une recherche d’être au plus juste de soi. Scarlett aurait pu écrire, avant Jacques Salomé, Le courage d’être soi. Certes, elle s’égare un bon paquet d’années, mais au moins, elle a le mérite d’essayer de sortir du moule dans lequel elle est née.
Si vous aviez des préjugés contre le film Autant en Emporte le vent, contre le livre éponyme de Margaret Mitchell, et même contre le personnage de Scarlett O’Hara, reconsidérez-les. On ne joue pas dans la même cour – mais alors pas du tout…- que Sissi Impératrice ou Angélique Marquise des Anges.
(Bien sûr j’aime aussi ces deux dernières péronnelles, mais ça, c’est mon problème et il n’y a rien à en dire de plus.)
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