Equation d’un miracle

Ce titre inspiré est celui du dernier livre de Chantal Bourbigot, à paraître le 11 février prochain aux Editions Intervista, dans la collection les Mues, dirigée par Constance Joly-Girard. Quelques précisions sur cette nouvelle collection, parue chez un éditeur dynamique.

Les Mues: changements intérieurs, passage d’un cycle
de vie à un autre, abandon de son ancienne peau.

Les mues, c’est une collection d’impulsions
et d’humeurs différentes (légère, impertinente, drôle,
révoltée, survoltée, réaliste ou fantastique), qui
s’articule autour d’un thème: changer

Chantal Bourbigot est un écrivain  dont la sensibilité se conjugue avec acuité et légèreté, et dont l’humour se dépose au fil des mots par petites pointes, tout en délicatesse.

Son oeil enveloppant – car elle est aussi photographe, et son trait précis, nous dressent de magnifiques portraits d’êtres très humains.

Ouvrons ici un petit aparté, pour signaler qu’il faudrait sans doute céder aux canons du politiquement correct en employant le terme écrivaine, mais dans écri-vaine il y a vaine, ce qui, à mon sens, est tout à fait déplaisant.

Car partir à la rencontre de Chantal Bourbigot est tout sauf une quête vaine.

Depuis 2002 et la parution de son premier roman, Petits arrangements avec…le désir (Ed. de La Martinière), elle nous donne à explorer son univers tendre et léger, et nous livre son regard toujours pénétrant et sans concession sur les petits heurts et malheurs, autant que sur les bonheurs d’une femme d’aujourd’hui.

Le talent de Chantal Bourbigot est si subtil que ses thèmes favoris – le couple, le désir amoureux qui vient et qui fuit, l’enfance et le lien familial – rencontreront nécessairement un écho en chacun de nous, homme ou femme.

Son nouveau roman, Equation d’un miracle, nous présente le monde d’Inès, une femme entre deux âges, qui explore avec fantaisie et sincérité la question du désir.

Chantal Bourbigot est une femme d’une infinie générosité, et le cadeau qu’elle nous fait se savoure.

Equation d\'un miracle

Avant même la sortie du roman, elle m’a offert, pour que je vous les offre, quelques pages en avant première.

N’est-ce pas le bonheur?

A cette heure, la ville sous le soleil grouille de touristes. Inès tourne dans une petite rue pavée et retrouve le bar sombre, bas de plafond, tout en longueur. Hier, agglutinés au comptoir, des hommes parlaient de bateaux et de vent, de voiles affalées, de retours au moteur. Ils citaient des noms de rochers, d’îles, et, plus bas, des prénoms de femmes. Elle était restée là, dans leur dos, son cahier sur la table, le stylo en l’air, du rouge à lèvres très rouge imprimé sur le bord de sa tasse. Elle ne leur en voulait pas de ne jamais couler un regard dans sa direction, la tristesse des deux dernières années a dévalisé les derniers vestiges de la jeune femme, l’a transformée en cette autre avec qui elle vit désormais, dort, se réveille, en compagnie de qui elle dînera tout à l’heure, sous les lustres en cristal.

Elle pourrait leur assurer à ces hommes que la veille, une pluie de mer chaude tombant du plafond sur son corps fatigué, elle a pour de bon renoncé à l’amour. A son âge, l’amour ça fait trop mal, et être aimée en retour relève trop souvent du miracle. C’est pour ça qu’elle a renoncé. Aux miracles et à l’amour. Désormais elle n’attend des hommes qu’un moment partagé, l’amorce d’une étincelle, un début de piste de personnage qui puisse remplacer Chavance.

Aujourd’hui, le bar est investi par une bande d’universitaires à la retraite. Ils parlent à haute et intelligible voix des vertus comparées des navigateurs de bord.

_ Je vous donne un exemple très simple, dit l’un, quand je vais chez mon beau-frère dans la Sarthe…

Des anecdotes se succèdent, aussi pénibles les unes que les autres. Aucun espoir d’inspiration de la part de ces hommes mortels comme l’ennui. Inès verse le lait sur son café, il est bon même sans sucre, elle le boit lentement.

Puis elle se pose sur la plage, le dos collé à la paroi lisse de la digue, au mur de pierres adoucies par les vagues. La Manche étincelle au loin.
Elle a bien fait de venir en mai, elle va mieux.
Elle n’a d’autre souci que d’avoir cinquante-neuf ans en septembre prochain, pas l’ombre d’une
inspiration et à peine de quoi vivre six mois.
Elle trouvera, elle a toujours trouvé. Elle peut déjà imaginer de nouveaux matins tranquilles
et des soirs où elle osera se faire belle comme avant. Histoire de ne pas renoncer à tout ce qui
fut elle.

A travers les baies panoramiques du restaurant,
le ciel devient rouge. Le jeune homme d’hier, un beau brun hésitant, dépose une coupe
de champagne devant Inès. Andrea, le maître d’hôtel, veille à cette attention. Elle n’est pas
venue l’an dernier, il est trop stylé et trop gentil aussi pour lui en faire la remarque, mais il lui a
demandé la veille des nouvelles du commissaire, elle est connue ici comme la dame qui écrit des
romans policiers. Elle lui a souri, de cet air mystérieux qui lui allait si bien. S’il savait qu’elle a
abandonné Chavance dans sa voiture toute neuve, au bout de la jetée, en pleine nuit, sous
la pluie, son arme de service dans la bouche.

Les coudes sur la nappe blanche, Inès attend qu’arrivent les couples. Les jeunes mariés qui au
fil des ans gommeront toutes leurs belles différences, les silencieux qui laisseront le silence grignoter
leur dernieère chance et puis quelques vieux avec encore de l’amour qui s’attarde, des attentions et des mots gentils. Enfin, cette association d’un homme de soixante ans et de l’inévitable jeune femme qu’ils s’offrent tous quand à cet âge ils ont beaucoup d’argent et éventuellement
encore du charme. Ils s’assoient tout près, ils viennent de se disputer. La jeune femme hèle
le serveur, elle veut une coupe de champagne,elle aussi. L’homme lui prend la main, elle dit
tout bas : je ne veux plus de ça ! Elle fait la moue en caressant un début de double menton puis elle éclate de rire. Ils sont rejoints par une autre femme déguisée en blonde, de celles qui
marchent les avant-bras relevés avec les mains qui pendent au bout, de celles qui sont suivies
par un mari resté mince enfermé vivant dans un amour perdu.


Bien sûr elles se sentent à leur place, bien sûr, elles parlent fort. Inès les connaît, ces femmes.

Même laides, même plus du tout jeunes, elles se sentent puissantes. Il y a seulement deux ans, Inès aussi se sentait puissante, mais aussi douce et lumineuse. Tous les jours, elle inventait sa
vie.

********

Il serait tout à fait impensable, à présent, de ne pas lire la suite.

Et les jolis mots de Chantal Bourbigot, ce sont aussi ceux-là.

Petits arrangements avec…le désir (2002, Ed de La Martinière) petits-arrangements-avecle-desir-chantal-bourbigot

Des vues sur vous (2003, Ed de La Martinière)

chantal-bourbigot-des-vues-sur-vous

Loin de mes proches (2004, Ed. de la Martinière)

loin-de-mes-proches-chantal-bourbigot

Ma vie en bleu (2006, L’école des loisirs), roman pour enfants.

ma-vie-en-bleu-chantal-bourbigot

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2 réponses à Equation d’un miracle

  1. etnik dit :

    Excellente critique, moi qui lisais Nancy Huston, je vais explorer cette écrivain (voilà une entorse que tu me pardonneras, je n’aime pas non plus « vaine »)

    Encore merci pour ce bon article, je vais te mettre dans ma liste de blogs si tu le permets, je lis en effet beaucoup

  2. @etnik

    Je suis également très fan de Nancy Huston, et effectivement, on pourrait relever quelques traits communs entre elle et Chantal Bourbigot…
    Je vais lui faire part de cette comparaison, je suis certaine qu’elle en sera ravie.
    Merci pour ta fidélité, à très bientôt.

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