Irene Nemirovsky, un destin romanesque

  Irene Nemirovsky a été redécouverte il y a quelques années, lorsqu'elle a obtenu, à titre posthume, le Prix Renaudot 2004 pour Suite française. Depuis, son oeuvre, jusqu'alors tombée dans l'oubli, est régulièrement rééditée et connaît un regain d'intérêt, offrant à l'auteur un succès posthume et une résurrection amplement mérités. Tout au long de son oeuvre très riche, Irene Nemirovsky, très marquée par les heurts de son enfance et par les personnages qui l'ont jalonnée, notamment celui de sa mère, a constamment mêlé autobiographie et romanesque. Or il est assez frappant de constater que son destin unique et tragique, la rend elle-même le personnage le plus romanesque qui soit.   Enfant déracinée, contrainte avec sa famille de quitter son pays natal avec la révolution russe, puis écrivain célèbre et adulée en France, puis arrêtée par la police française, assassinée à Auschwitz et totalement oubliée, et enfin réhabilitée cinquante ans après sa mort, voilà un sort qu'elle n'aurait pas imaginé pour le plus complexe de ses personnages. Irene Nemirovsky touche, car à travers son oeuvre, transparaissent ses fêlures et sa force à grandir et vivre avec elles. Son rapport conflictuel à une mère mal aimante et profondément égocentrique, sa quête identitaire constante et complexe, son besoin d'appartenance à une société française, catholique et bourgeoise qui, jamais ne l'acceptera totalement, tous ses personnages, de près ou de loin, en auront les caractéristiques. Et au-dessus de tous ces heurts, sans cesse, un regard sans concession sur soi et sur la société, une lucidité cynique, et une absence générale d'illusions sur l'âme humaine. Paradoxe assez remarquable, la vie de femme d'Irène Nemirovsky  a été radicalement différente de celle de sa mère, du couple désuni de ses parents et, de façon générale, de celle de ses personnages sombres et torturés. Epouse aimante et aimée de Michel Epstein, mère attentionnée de deux petites filles, Denise et Elisabeth, Irene Nemirovsky a, dans sa vraie vie, quotidiennement réparé son enfance, et fait en sorte de ne pas reproduire les schémas destructeurs dans laquelle elle avait grandi. C'est donc uniquement à travers son oeuvre qu'elle a détaillé, analysé, cautérisé ses plaies, et réglé ses comptes, sans concession, mais toujours avec justesse et lucidité. Il est d'ailleurs très vraisemblable de dire d'Irène Nemirovsky qu'elle était une résiliente, conformément au concept dégagé par Boris Cyrulnik.

Irene Nemirovsky est née à Kiev en Ukraine 1903, dans une riche famille juive. Elle est élevée par sa gouvernante française, qui fait du français quasiment sa langue maternelle, sa mère, plus préoccupée d'elle-même et de sa hantise de vieillir, ne s'étant jamais intéressée à elle, tandis que son père voyage constamment pour ses affaires. Elle parlera aussi le russe et l'anglais. En 1913, grand privilège pour une famille juive, la famille obtient l'autorisation de s'installer à Saint-Pétersbourg, qui deviendra par la suite Petrograd. En janvier 1918, la famille d'Irène Némirovsky fuit la révolution et passe un an en Finlande. En juillet 1919, c'est l'arrivée à Paris et l'installation dans la très chic rue de la Pompe, dans le XVIe arrondissement. Une gouvernante anglaise est chargée de l'éducation d'Irène. Cette dernière passe le baccalauréat en 1919. Elle commence à écrire en français dès l'âge de 18 ans et, en août 1921, elle publie son premier texte, Nonoche chez l’extralucide, dans le bihebdomadaire Fantasio. En 1923, Némirovsky écrit sa première nouvelle, l'Enfant génial (réédité sous le nom de Un enfant prodige en 1992), qui sera publié en 1927. Elle reprend alors ses études et obtient en 1924 sa licence de lettres à la Sorbonne. En 1926, elle publie son premier roman, Le Malentendu. En 1926, à la mairie du XVIe arrondissement, puis à la synagogue de la rue de Montevideo, Irène Némirovsky épouse Michel Epstein, un ingénieur russe émigré devenu banquier, dont elle aura deux filles : Denise, en 1929 et Élisabeth, en 1937. Le contrat de mariage élaboré lui permettra de garder ses droits d'auteur lors de la publication de ses œuvres. La famille Epstein s'installe à Paris.  Irène Némirovsky devient célèbre en 1929, dès la publication de son deuxième roman, David Golder. Ce roman largement autobiographique, décrit avec cynisme l'ascension et la chute d'un homme d'affaires émigré juif, et met en scène des personnages féminins égoïstes, pervers et futiles. La critique, fascinée et scandalisée par tant de cynisme chez une très jeune femme, salue pourtant unaniment le grand talent de l'auteur.  Son éditeur, Bernard Grasset, la projette aussitôt dans les salons et milieux littéraires français. Elle y rencontre notamment Paul Morand, qui publiera chez Gallimard quatre de ses nouvelles sous le titre de Films parlés. David Golder est adapté en 1930 au théâtre et au cinéma (le personnage de David Golder est interprété par Harry Baur). En 1930, Le Bal décrit le passage difficile d'une adolescente à l'âge adulte. L'adaptation au cinéma par Julien Duvivier révèlera Danielle Darrieux. De succès en succès, Irène Némirovsky devient une égérie littéraire, amie de Tristan Bernard et Henri de Régnier. En 1933, elle délaisse Grasset pour Albin Michel et commence à publier des nouvelles dans Gringoire. Écrivain francophone reconnu, membre totalement intégré de la société française, le gouvernement français lui refusera pourtant sa naturalisation réclamée une première fois 1935. Convertie au catholicisme le 2 février 1939 à la chapelle de l'Abbaye de Sainte-Marie de Paris, elle publie dans les hebdomadaires de droite et d'extrême-droite, non par idéologie, mais probablement par volonté désespérée et illusoire d'intégration totale. Candide, interrompra leur collaboration dès la publication du premier "Statut des Juifs", en octobre 1940, et Gringoire, devenu ouvertement antisémite, continuera pourtant de la publier sous un pseudonyme. Victimes des lois antisémites promulguées en octobre 1940 par le gouvernement de Vichy, Michel Epstein ne peut plus travailler à la banque, et Irène Némirovsky est interdite de publication. Depuis le printemps, les Epstein sont installés à Issy-l'Évêque, dans le Morvan en Saône-et-Loire, où ils avaient déjà mis leurs filles à l'abri dès septembre 1939. Là-bas, Irène Némirovsky écrit plusieurs manuscrits. En dépit de sa conversion, de celle de son époux, et du baptême de ses enfants, elle est considérée comme juive par la loi et doit porter l'étoile jaune. Ses œuvres ne sont plus publiées. Seul Carbuccia, directeur de Gringoire, son ami personnel mais par ailleurs devenu farouchement antisémite, brave la censure, et publie ses nouvelles jusqu'en 1942. Il est à noter que ce que Joseph Kessel fit – se brouiller définitivement avec Horace de Carbuccia du fait de l'orientation prise par Gringoire – Irene Nemirovsky ne l'envisagea pas. C'est l'un des paradoxes de ce personnage, en quête perpétuelle de reconnaissance, et pourtant par ailleurs profondément marquée par son identité juive d'origine, et par le sort de ses corréligionnaires. Le 13 juillet 1942, Irène est arrêtée par la gendarmerie française. Michel Epstein envoie un télégramme à Robert Esménard et André Sabatier chez Albin Michel pour demander de l'aide. Irène est d'abord envoyée à Toulon-sur-Arroux, où elle reste emprisonnée deux nuits. Le 15 juillet, elle est transportée au camp d'internement de Pithiviers. Némirovsky est autorisée à écrire à sa famille. Elle est déportée à Auschwitz le lendemain, où elle meurt du typhus le 19 août 1942. Son mari (tout comme André Sabatier et Robert Esménard) entreprend de nombreuses démarches pour la faire libérer, mais il est lui-même arrêté en octobre 1942, déporté à Auschwitz et gazé dès son arrivée, le 6 novembre 1942. Ses deux filles sauvent quelques documents, puis sont placées sous la tutelle d'Albin Michel et Robert Esmenard (qui dirigea la maison d'édition) jusqu'à leur majorité. Après l'arrestation de leurs parents, Elisabeth et Denise tentèrent d'obtenir l'aide de leur grand-mère maternelle Anna, mère d'Irène Némirovsky (curieusement jamais vraiment inquiétée par les autorités françaises ou allemandes), mais trouvèrent toujours porte close. Elles réussissent alors à se cacher avec l'aide d'amis de la famille, emportant avec elles les manuscrits inédits de leur mère, dont Suite française. Il s'agit des deux premièrs tomes d'un roman inachevé, qui devait en compter cinq, ayant pour cadre l'exode de juin 1940, et l'occupation allemande en France. Il est publié en 2004 aux Editions Denoël et  l'original a été confié à l'Institut Mémoires de l'Edition Contemporaine (IMEC). Ce roman reçoit le Prix Renaudot à titre posthume, exception à la règle qui est de ne récompenser que des écrivains vivants. Les deux filles ont entretenu la mémoire de leur mère, avec plusieurs rééditions. En 1992, la  fille d'Irène Némirovsky, Élisabeth Gille, qui a dirigé chez Denoël la collection Présence du futur, publie une biographie, Le Mirador. Plus récemment, en 2007, est sortie chez Denoël l'excellente et très complète biographie La Vie d'Irène Némirovsky, par Olivier Philiponnat et Patrick Lienhardt.

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2 réponses à Irene Nemirovsky, un destin romanesque

  1. Mathilde Théraroz dit :

    Excellent article !  Bien construit, clair, disant tout sans longueurs inutiles. J'ai pris beaucoup de plaisir à le lire, bien que connaissant déjà la vie d'Irène Némirovsky, et ayant lu plusieurs de ses ouvrages ; j'ai aussi enregistré (pour une association légale) "Suite française", livre admirable. Je m'apprête à enregistrer "Le Malentendu" et je cherchais quelques critiques sur ce livre, qui, je pense, ne me décevra pas non plus, même s'il est le premier roman de l'auteur. Merci !

  2. Merci de votre passage, Mathilde! Le Malentendu est probablement le seul livre d’Irène Némirovsky que je n’aie pas encore lu…Si vous me devancez, voudriez vous revenir nous faire part de vos impressions?

    Cordialement

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