Jérémy Jaoui, ou la vie comme un road-movie

Depuis quelques minutes, j’écris et j’efface ma présentation  de Jérémy Jaoui. Et je l’efface parce qu’il n’existe pas de garçon moins classable que ce garçon-là, réalisateur, photographe, musicophage, montreur de gens et d’images, et faiseur d’images-sons. Pour mon plus grand bonheur, et très certainement pour le sien, je renonce donc à vouloir l’enfermer dans des cases. Parce que son parcours n’est pas linéaire mais multi-directionnel, parce qu’il a des envies protéiformes et l’envie de les partager, et parce qu’à vingt-sept ans, tout se poursuit, mais aussi tout ne fait que commencer.

Conversation multidirectionnelle.

EH Que fais-tu dans la vie, Jérémy?

JJ J’essaie d’être réalisateur. En ce moment, je m’essaie aux portraits et aux reportages sur les gens. Par exemple, il y a This is Renée… Renée est une vieille dame, une paysanne comme elle se qualifie elle-même fièrement, qui habite dans les Vosges. Elle a épousé le grand-oncle d’une amie, et j’ai passé 48 heures dans son univers, à mille lieues du mien. Et je suis très heureux du résultat.

http://www.dailymotion.com/video/xhkpfd

Tu l’as filmée un peu comme Raymond Depardon dans ses « Vies paysannes »?

J’ai beaucoup aimé le regard humain de Depardon sur les paysans, mais je n’ai pas la même manière de filmer. J’ai notamment accordé une place très importante à la musique, et au montage. J’ai mis « Renée » en ligne pour avoir des retours, car je rêve de continuer cette série de portraits. Je recherche donc un producteur qui serait séduit par l’idée.

Et comment est venu le commencement de tes activités?

On est plutôt artistes dans la famille, donc pour moi c’était naturel d’aboutir à de la création. J’ai commencé par faire des études de droit, mais je les ai rapidement abandonnées. Puis je me suis acheté un appareil photo, et c’est là que tout a vraiment commencé. J’ai exposé très régulièrement mes photos, et par ce biais j’ai rencontré des gens intéressants. Par exemple, j’ai fait la connaissance de Jean-Philippe Audin, un violoncelliste génial qui a participé à la BO de Microcosmos et des Rivières Pourpres (et qui accessoirement avait fait un tube mémorable dans les années 1990, Song of Ocarina…) et de Jérôme Badini, un saxophoniste de grand talent. J’ai mis des images sur leur musique – qui avait beaucoup évolué depuis Ocarina…(rires) – ils ont crée un show pour le Festival de Cannes il y a quatre ans, et je les ai accompagnés. Et de là, les choses se sont enchaînées…Tu vois, je ne pensais pas être réalisateur, mais ce sont les opportunités et les rencontres qui décident souvent. Mais je suis loin d’être figé, et tout peut encore évoluer.

En gros, tu n’as pas encore trouvé ton centre?

Non mais j’essaie très fort. En ce moment, je me pose, et j’essaie de réaliser une oeuvre, dont je crois qu’elle correspond à une forme de cohérence. Le point de départ a été le mariage d’un ami au Mexique, et c’est comme ça que je suis entré dans cette lignée des portraits, les « This is… »

Dans tes clips, la musique est omniprésente et, à mon goût, particulièrement bien choisie. Peux-tu expliquer cela, es-tu musicien toi-même?

Je pense que c’est dû à mon éducation, puisqu’il y a toujours eu de la musique à la maison. J’ai été très tôt inscrit au Conservatoire. Mes parents avaient des goûts très éclectiques, du classique à Stevie Wonder. Et moi, je n’ai pas de style particulier, j’aime ce qui est bon dans tout. Je peux aussi bien écouter la Callas, qu’un rappeur. Dans un film, la musique peut être un contenu à elle seule, elle est un moyen de faire passer plus facilement les émotions. Je ne conçois pas un film sans musique, même si j’aime les silences parfois. La musique peut aussi orienter un message. Par exemple, dans This is Renée, c’est un moyen de la rendre belle, et pas du tout ringarde. La musique en fait un être universel.

Et puis j’ai rencontré sur internet Nekfeu, un rappeur. Je l’ai contacté, et je l’ai suivi lors d’un open-mic à Paris. C’est là qu’en sa compagnie, j’ai rencontré les meilleurs rappeurs de leur génération. Mon reportage a été considéré comme un ovni, parce que j’y ai mis de la musique classique, et le retour a été assez phénoménal pour moi, notamment du côté des pros de la vidéo. Beaucoup de gens qui n’aimaient pas le rap ont aussi été touchés, car j’ai pris ces rappeurs sur le vif, sans mise en scène, et je crois que le fond de musique classique a crée une sorte d’intensité dramatique qui les a rendus touchants.

http://www.dailymotion.com/video/xgvra1

Personnellement, je déteste le rap parce qu’il ne suscite absolument rien chez moi.

En ce qui me concerne, je pense qu’il y a une partie de moi à qui le rap parle. Leurs textes ne me ressemblent pas, mais je peux parfois comprendre leur personnage, par empathie. En tous cas, ces mecs bossent comme des fous pour arriver à ce niveau.

En ce moment, moi je serais plutôt axée sur Avishai Cohen…

Moi aussi je l’adore! Je trouve qu’il a vraiment un truc en plus, car il assume sa sexualité avec sa contrebasse. Je pense d’ailleurs qu’assumer ce rapport là avec l’instrument, oser se lâcher totalement, c’est la différence entre les musiciens qui percent et les autres.

Dans la vie, as-tu de l’ambition, ou une ambition?

J’ai de l’ambition, je ne pourrais absolument pas dire que je n’en ai qu’une seule. Mais je suis très loin d’être à la hauteur de mes ambitions, et je ne serai fier de moi que lorsque j’aurai pondu ce que je considèrerai comme mon « chef d’œuvre ». En fait je ne sais pas où je vais, mais j’y vais à fond! Il m’est arrivé de vivre des expériences difficiles, qui m’ont permis de me trouver face à moi-même, de prendre du recul, et j’ai alors accepté le fait qu’on passe notre temps à repartir de zéro.

Qu’est-ce qui t’inspire quand tu crées?

Il y a des choses qui m’ont bouleversé, et qui m’ont permis de comprendre ce que je suis, et ce que je veux montrer. Deux films m’ont particulièrement parlé: Trainspotting, de Danny Boyle, et The Believer, de Henry Bean. Le monologue de fin de Trainspotting, dans lequel le héros dit qu’il va repartir de zéro, m’avait pris aux tripes alors qu’à l’époque, j’étais loin de tout ça. The Believer, c’est l’histoire d’un homme tiraillé entre deux extrêmes, et si je n’ai évidemment pas le même genre de tiraillements ni la même recherche idéologique que lui, j’ai pu m’identifier à lui. En fait, ces deux films m’ont parlé de moi, à certains égards.

Maintenant, s’agissant de mon travail stricto sensu, c’est surtout Danny Boyle qui m’a inspiré, pour l’originalité de son montage. Il ose faire des plans de travers, et ils sont magnifiques. Les couleurs chez lui sont des chefs d’oeuvre visuels, ses BO sont des merveilles. Spike Lee aussi m’inspire, pour ses BO et sa qualité d’image. Musicalement, je suis toujours en quête de BO et je rêverais de travailler avec Terence Blanchard, trompettiste de jazz qui a composé toutes les musiques des films de Spike Lee.

Et qui t’inspire, de façon générale?

Franchement, aujourd’hui je ne pourrais pas répondre. Je pense qu’on peut trouver l’inspiration chez tout le monde, je ne sais pas à l’avance sur qui je vais travailler, ce sont les sujets et les gens qui s’imposent à moi. Ensuite, j’ai bien sûr une ligne directrice qui sous-tend tout: le toujours mieux, toujours plus beau. Je recherche toujours plus esthétique, toujours plus vrai.

En résumé tu n’es jamais content de toi?

Sur le moment si, et ensuite ce contentement est très éphémère. Je vais te donner un exemple, qui parle beaucoup mieux que moi de ce que je ressens. C’est la page 15 de C’est une chose étrange à la fin que le monde, le dernier livre de Jean d’Ormesson. Je rêverais que Jean d’Ormesson – que je n’avais jamais lu avant ce bouquin – m’écrive de sa main sa page 15, pour que je l’encadre. Je ne le connais pas, mais j’ai aimé sa façon de parler de lui, en pesant chaque mot, pour que rien ne soit inutile. En fait si j’en avais l’occasion, je suivrais bien Jean d’Ormesson dans tous les lieux qu’il évoque dans son livre…

Tu es originaire de Troyes et tu sembles très attaché à ta ville. Que me réponds-tu si je te dis qu’à moi, Troyes évoque seulement mes cours d’histoire de 4ème, Provins, et les foires commerciales du Moyen-Age?

Je trouve que Troyes est une ville qui possède un magnifique patrimoine, très bien mis en valeur. J’y suis attaché parce que j’y suis né, parce que je l’ai fuie, et parce que j’y suis retourné. Aujourd’hui, je fais partie des acteurs qui la font bouger, j’y joue un rôle dynamique, et les gens me soutiennent. Troyes m’a permis de rentrer à la maison, après avoir vécu six ans à Paris.

Quel est pour toi le comble du bonheur?

Je pense que c’est d’être heureux sans le savoir. (Il cite in extenso C’est une chose étrange que le monde à la fin, le poème d’Aragon qui a donné son titre au livre de Jean d’Ormesson. Il s’attarde sur la fin.)

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle

Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici

N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle.

J’aime aussi l’idée de ne pas avoir conscience que je suis heureux, ni pourquoi j’ai été heureux. Je crois que quelque part j’aurais aimé être un imbécile heureux, vivre les choses, et ne pas réfléchir.

Pour finir, quels sont tes projets Jérémy?

Ils sont assez simples finalement. Je voudrais voyager, et trouver un producteur pour m’accompagner dans mes rencontres.

http://www.dailymotion.com/video/xh64zi



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