Le syndrome de la rentrée

 

Jour de rouleaux, la mer a changé de couleur, elle a viré à l’émeraude foncé.

Comme Peau d’Ane, elle a choisi sa nouvelle robe couleur du temps.

Des petites têtes d’épingle dépassent à peine de l’étendue verte, des têtes de gens tous secoués par ce qui va bientôt leur arriver.

La robe déborde de partout, presque jusqu’au bout du sable où se sont réfugiés quelques parasols, bien alignés contre le petit muret de pierres.

C’était il y a trois jours, le dernier matin des vacances, et déjà je savais que, bientôt, le syndrome de la rentrée allait me saisir.

Qu’est-ce que ce syndrome?

Ne cherchez pas dans Wikipédia, le concept est encore mal défini. Je tente une conceptualisation tirée de mon vécu. Et ça remonte à loin…

D’abord une question pour cerner le problème.

Pourquoi, pourquoi alors que nous ne sommes même pas encore partis en vacances, les grandes surfaces placardent-elles des grandes affiches triomphales sur la rentrée des classes?

Même pas encore trouvé la destination des vacances début août, que s’alignent déjà les fournitures scolaires dans les rayons.

Et pourquoi, pourquoi le fait de revoir les fournitures scolaires dès le début août me procure-t-il, à moi, ce serrement au coeur très caractéristique des petites appréhensions?

C’est cela, le syndrome de la rentrée scolaire.

Nous en sommes atteints à des degrés divers, en fonction de la proximité du contact que nous avons gardé avec l’enfant que nous étions.

Si l’on devait élaborer une définition précise, elle ressemblerait à celle-ci.

Syndrome de la rentrée.
Serrement au coeur furtif mais appuyé, entraîné par la vision anticipée et anachronique de signaux précis évoquant le retour des classes et de l’hiver.

Tous les ans à partir du début août, aussi loin que remontent mes souvenirs, le syndrome fait son apparition chez moi.
Je regarde d’un oeil morne les grandes surfaces, qui soldent les crèmes solaires pour mieux remplir leurs rayonnages de crayons HB et copies doubles perforées, annoncés à grand renfort d’affiches. Alors mon coeur se serre un court instant.
Des visions de préaux sous la pluie, de rangées d’élèves alignés devant leur classe le premier jour, me saisissent.

Instinctivement je passe très vite mon chemin.

Avec naturel, mon coeur se desserre, tandis que je reprends une activité estivale, en ayant mis un voile sur ce qui vient d’arriver.

Théoriquement et même très réellement, j’ai l’âge adulte et la rentrée scolaire ne me concerne plus depuis une généreuse poignée d’années.
Mais le syndrome ne m’a jamais abandonnée.
Encore cette année, début août il m’a saisie une bonne dizaine de minutes, devant les vitrines du Monoprix de ma ville déserte.

Il atteint son paroxysme fin août, lorsque qu’il faut, sans autre alternative possible, se mesurer aux fournitures scolaires dans un combat singulier. La liste fournie par l’établissement scolaire est longue comme le bras, je me fraye un chemin entre les petits et les grands carreaux, et rien n’est négociable.

Peu importe que ces cahiers ne soient plus pour moi depuis longtemps.

Le souvenir émotionnel lié à la rentrée des classes est présent, vivace et puissant.

En réalité, ce n’est pas tant le principe de la rentrée elle-même, qui me serre le coeur depuis l’enfance, c’est le fait d’avoir à y penser si tôt dans l’été.

Avant l’heure, ça n’est pas l’heure.

Les règles du commerce sont sans pitié pour ceux qui, comme moi, n’aiment que la clarté du présent.

 

 

 

 

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4 réponses à Le syndrome de la rentrée

  1. wouf dit :

    Je ne connais pas cette nostalgie, heureusement d’ailleurs car étant prof, elle pourrait, (comme le pense les mauvaises langues) se transformer en dépression, avec plongeon dans l’alcool et les médicaments…

    Par contre, je ressens une émotion proche de la mélancolie, lorsqu’au hasard d’une promenade, mes yeux s’accrochent aux premiers marrons d’inde, gisant sur le sol humide d’un automne tristounet qui s’annonce…

    Ton expérience, comme la mienne ne sont à mon avis que ritournelles : les sillons dans nos âmes vieillissantes des roues du temps qui passe… et repasse. Et repasse…

  2. Gilles Arnaud dit :

    D’autres cieux cachent-ils d’autres émotions, je veux dire, des émotions différentes liées à l’air du temps qu’il fait ? Existe t-il une correspondance entre les vicissitudes de l’âme et le lieu où l’on réside ?

    La rentrée est toujours trop tôt.
    Il fait encore trop chaud pour s’habiller dans le style urbain que tout le monde affectionne, ou que l’on porte en dépit de tout espoir de changement. Le boulot c’est le boulot ! C’est l’uniforme social nécessaire. Les congés fin août, c’est la dernière année, dira empreint de mélancolie un nostalgique des mondes de l’enfance. Mais l’année suivante il posera ses congés le premier sur le bureau du directeur des ressources humaines. Revenir dans son logis. L’odeur est familière mais véhicule un soupçon de nouveauté. Et si on part longtemps, le quotidien apparaîtrait-il comme une découverte « comme au premier jour » ? Mes objets, mes recoins, ces espaces habités d’habitudes m’appartiennent, je les ai créé à partit de ma vie, patiemment, chaque jour. Des petits rien, des gestes anodins et des paysages d’aventurier des intérieurs confortables. Les livres et leur sèche odeur sylvestre. Ma mémoire pourrait-elle s’attacher à d’autres perceptions après une longue parenthèse ?

    Pour l’instant il fait toujours trop chaud. La rentrée est prise de ces agitations et je ne vois pas de changement dans la moiteur ambiante. Ce changement qui semble monopoliser l’attention de tous et organiser les activités dans des sens univoques, ne semble pas atteindre les pores de ma peau : la chaleur essaye de s’évacuer malgré tout.

    Tout recommencer une année de plus. Le goût de l’éternel retour, d’une certaine absurdité des cycles qui ponctuent nos vies.
    Mais la rentrée présage aussi la fraîcheur qui est à venir. La quiétude qui accompagne et précipite, semble t-il, la chute des feuilles qui doivent décorer nos parterres, urbains ou villageois, toujours au rendez-vous.

    La rentrée est donc elle aussi évanescente. Elle imprègne tout pour s’en aller de nouveau et laisser la place à ce qui suit, une période au rendez-vous elle aussi.

    Alors ? Sommes-nous si différents ?

    Gilles

  3. Que nous soyons différents ou non, je ne pose pas la question en ces termes, puisque avant tout nous sommes uniques.

    En revanche, ce qui ressort de tes lignes, c’est ton goût des mots et la subtilité de tes ressentis.
    J’ai aimé te lire. Merci à toi.

  4. Patrick dit :

    La lecture de ce texte « Rentrée des classes » m’a procuré une douce nostalgie. le miracle de l’écriture est de parler à chacun des lecteurs ou du moins d’essayer. Trouver des mots pour que l’autre s’y retrouve. On y parvient en mettant de côté les artifices, les figures de style alambiquées qui dénature l’écriture au détriment de la sincérité. Tel n’est pas ton côté. Je me suis reconnu dans ce que tu nommes le syndrome de la rentrée des classes. Tu as réussi à mettre des mots sur cette émotion indéfinissable, à la matérialiser en quelque sorte.
    Très belle écriture qui s’approprie les non-dits, sans fioriture, avec pudeur (à l’heure du nombrilisme ambiant qui règne un peu partout, c’est une qualité rare)et élégance.
    merci.
    PAT

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