Les notes bleues de Rachmaninov

Les notes de Rachmaninov sont une épopée lyrique, un souffle passionné et tendre à la fois, romantiques tout en étant absolument dénuées de mièvrerie.

Rachmaninov fait partie de mon univers musical, il est l’un de mes essentiels.

Avant même d’ajouter quoi que ce soit, il faut plonger d’entrée et sans filet dans sa musique, pour s’en imprégner.

A cet égard, le sublime concerto n°3, interprété par Vladimir Horowitz, est une entrée en matière indispensable. Rachmaninov lui-même, disait modestement qu’Horowitz lui avait fait découvrir ce concerto par son interprétation. Il aurait alors déclaré : « le concerto n°3 appartient à Horowitz.

Concerto pour piano n°3

Pourquoi la musique de Rachmaninov touche-t-elle autant?

Sans doute parce qu’en faisant appel à des ressorts enfouis, elle atteint directement les profondeurs de l’âme, elle stimule autant qu’elle apaise, elle fait passer par tous les registres émotionnels, mais ne laisse jamais insensible.

Concerto n°2 Rachmaninov II Adagio
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« La musique d’un compositeur doit exprimer le pays de sa naissance, ses amours, sa religion, les livres qui l’ont influencé et les tableaux qu’il a aimés. »

Telle était la vision de Serguei Rachmaninov, pianiste et compositeur né en Russie en 1873, et exilé aux Etats-Unis après la révolution de 1917.

Toute sa musique est imprégnée de cette âme slave, avant et après l’exil, et évoque ses paysages.

L’univers musical de Rachmaninov pourrait être décrit selon deux dimensions.

D’une part, la mélodie est l’élément fondamental de toute son œuvre. Il sera fidèle en cela toute sa vie à la conception musicale russe, en particulier à l’école de Moscou, bien qu’après l’exil de 1917, ses mélodies soient plus épurées, comme résignées.

D’autre part, la musique de Rachmaninov reflète sa conception de la vie, une alternance entre mélancolie et exaltation. Elle comporte donc une dimension thérapeutique certaine, plus encore sans doute, que chez d’autres compositeurs.

Rachmaninov est sans doute le dernier des grands romantiques. Il clot en cela la voie ouverte par Beethoven et les romantiques allemands du XIXème siècle, qui voyaient dans la musique un art d’origine métaphysique. Les hommes abîmés par le péché auraient ainsi, grâce à la musique, une connaissance du paradis.

Cioran résumait ainsi l’essence du romantisme musical:

« Ce n’est que depuis Beethoven que la musique s’adresse aux hommes: avant lui, elle ne s’entretenait qu’avec Dieu. Bach et les grands italiens ne connurent point ce glissement vers l’humain, ce faux titanisme qui altère, depuis le Sourd, l’art le plus pur. »

Rachmaninov, loin de toute recherche prétentieuse de l’inédit musical, loin des expérimentations parfois pompeuses qui ont eu cours au début du XXème siècle, entendait seulement composer une musique « qui doit venir du coeur et aller droit au coeur. »

Serguei Vassilievitch Rachmaninov est né à Oneg, en Russie, le 2 avril 1873, dans une famille de six enfants. Son grand-père était un excellent pianiste, et son arrière-grand père un violoniste accompli.

A la suite d’une mauvaise gestion financière de son père, la famille perd l’essentiel de sa fortune, et est contrainte de s’installer en 1882 à Saint-Petersbourg, dans un petit appartement. Ses parents se déchirent, et finissent par se séparer rapidement.

Après la séparation de ses parents et la perte douloureuse de deux de ses soeurs, les notes scolaires de Serguei se dégradent rapidement, et le seul domaine où il brille magnifiquement est le piano, pour lequel il a montré des dons précoces.

En 1885, à l’âge de 12 ans, le jeune Serguei est sélectionné parmi les meilleurs élèves du conservatoire, pour entrer en formation particulière chez le grand pianiste Zverev, qui accueille en pension ses élèves et les soumet à un rythme de travail strict.

En peu de temps, il fait des progrès considérables et profite pleinement de l’enseignement de qualité qui lui est offert. Au cours des années, au fur et à mesure que son talent d’interprète se confirme, son goût pour la composition s’accroît. Il s’oppose alors en cela à Zverev, qui considère qu’un réel talent de pianiste ne doit pas de disperser dans la composition.

En 1889, le désaccord s’aggravant entre le maître et son élève, Rachmaninov quitte Zverev. Il réside désormais dans la famille de sa tante, les Satine, où il trouve un vrai foyer.  Il est dans les meilleures conditions pour préparer au conservatoire le diplôme de compositeur sous la direction d’Arenski. Ses condisciples sont, notamment, Alexandre Scriabine et Josef Levhinne.


En 1892, pour l’examen final, Rachmaninov présente Aleko, un opéra en un acte sur un poème de Pouchkine, composé en dix-sept jours seulement. Il obtient la médaille d’or du Conservatoire.

Il débute avec Aleko à 20 ans au Bolchoï, avec le soutien du grand Tchaikovski. Sa carrière de pianiste et de compositeur est alors lancée, et il écrit ses premières oeuvres à succès: le Concerto n° 1, le Prélude en ut dièse mineur, leTrio élégiaque n° 2 à la mémoire de Tchaïkovski.

En 1897, Rachmaninov présente sa première symphonie, opus 13. Sa création, peu servie par le chef d’orchestre Glazounov, est un échec retentissant et Rachmaninov sombre dans une dépression dont il ne sortira que quatre ans plus tard, grâce à un traitement neurologique puissant et à l’énorme succès de son Concerto n°2 pour piano opus 18.

Prélude en ut # mineur
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Les années noires sont derrière lui. Il écrit  la Sonate pour violoncelle et piano, la cantate Le printemps et épouse (avec l’autorisation du tsar) sa cousine germaine Natalia, très bonne pianiste elle aussi. De cette union naîtront deux filles, Irina et Tatiana, toutes deux musiciennes.

En 1904, après la composition de ses dix préludes opus 23 et de ses Variations sur un thème de Chopin, il est engagé au Bolchoï comme chef d’orchestre.

En 1905, il termine et joue ses deux opéras, Francesca da Rimini et Le chevalier avare. L’accueil est assez enthousiaste.

Mais Rachmaninov est un homme réservé et très peu mondain, et la vie moscovite trépidante, ainsi que ses obligations officielles, lui pèsent. Par ailleurs, il prend son rôle de père et d’époux très au sérieux, et supporte mal d’être trop longtemps séparé de sa famille.

En 1907, l’année où naît sa seconde fille, Tatiana, il quitte la Russie avec toute sa famille, pour s’installer à Dresde. Là-bas, dans un climat serein, il va composer quelques unes de ses plus belles pièces, d’un grand romantisme lyrique: la seconde symphonie en mi mineur, la sublime sonate pour piano en ré mineur d’après le Faust de Goethe et surtout, le grandiose concerto n°3 pour piano en ré mineur.

Lors d’une tournée américaine en 1909-1910, il jouera ce même Concerto à New York au Carnegie Hall, sous la direction de Gustav Mahler.

La création à Moscou, sous sa direction, de sa symphonie Les Carillons connaît en février 1914 un succès extraordinaire. La première guerre mondiale met fin à cette période heureuse de sa vie.  Il perd son ami Scriabine qu’il a connu chez Zverev. La conduite de la guerre est un désastre pour son pays et bientôt survient la révolution d’octobre.

En 1917, la mort dans l’âme, Rachmaninov dit adieu à son pays natal, qu’il ne reverra jamais. Il s’installe aux Etats-Unis et y entame une carrière de pianiste virtuose à temps plein. La nécessité de travailler intensément l’instrument et de se bâtir un répertoire l’éloigne de la composition, jusqu’en 1926.

Il compose alors la célèbre Rhapsodie sur un thème de Paganini, opus 43, et la symphonie n°3 en 1936. Ses tournées aux Etats-Unis et en Europe, qu’il assimile parfois à des travaux forcés, lui assurent une confortable aisance matérielle.

Rhapsodie sur un thème de Paganini
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Il est intéressant de noter que pendant cette période d’exil, les succès de Prokoviev et de Stravinsky, compositeurs dits « modernes », et le triomphe des nouvelles théories musicales, l’exilent un peu plus.

Le compositeur Carl Lamson rapporte une amusante anecdote sur le sujet:

« L’un des incidents que j’ai gardé gravé dans ma mémoire est une conversation entre Rachmaninov et Fritz Kreisler.

Ils discutaient de Stravinski. Fritz lança généreusement : « Petrouchka est une belle pièce. « 

« Oui , répondit le monosyllabique Rachmaninov. « L’oiseau de feu aussi », poursuivit Fritz, se démenant pour donner une opinion favorable d’un confrère compositeur. « Oui » fut de nouveau le seul commentaire. Fritz fit une troisième tentative : « Et puis il y a le Sacre du printemps. » «C’est déjà moins bien », nota Rachmaninov. Fritz abandonna.

Si la figure de Rachmaninov, compositeur, ne s’éteint pas après la Révolution de 1917, son aura de pianiste virtuose, l’un des plus grands du XXème siècle, s’affirme après l’exil.

Il se fait particulièrement connaître par son interprétation de l’Appassionata de Beethoven, la Sonate en si mineur de Liszt et en si bémol mineur de Chopin ainsi que le Carnaval de Schumann.

Une série de ses enregistrements (et d’abord de ses propres oeuvres) existe encore aujourd’hui, et permet de juger véritablement de son talent.
I.S. Nikolski raconte, dans ses « Souvenirs », une anecdote célèbre sur Arthur Rubinstein à propos de Rachmaninov :


Je me rappelle une conversation qui eut lieu entre Lev Oborine et Arthur Rubinstein lorsque ce dernier vint en tournée à Moscou. Oborine demanda à Rubinstein qui était pour lui le meilleur pianiste du monde. Rubinstein réfléchit et dit : « Horowitz ». Oui, oui, Horowitz est le plus fort de tous. « Et Rachmaninov ? », demanda Oborine. A ce moment-là, comme s’il s’était ressaisi, Rubinstein dit : « Non, non. Vous parlez des pianistes, mais Rachmaninov c’est un … » et il leva les bras et regarda vers le ciel : il voulait dire par-là que Rachmaninov était un Dieu.

Imposant, sévère, possédant un écartement des doigts colossal (sa main gauche pouvait couvrir plus de treize notes, presque deux octaves), Rachmaninov jouait du piano comme il gérait sa vie: avec ordre, impassibilité, profondeur, pudeur et respect. Cela ne l’empêchait pas d’être, à l’occasion, un peu plus russe, un peu plus tourmenté, voire un peu tzigane, ardent et flamboyant.

Rachmaninov interprétant le Nocturne op.9 n°2 de Chopin
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À l’automne de l’année 1930, à 57 ans, Serguei Rachmaninov, qui n’aime rien tant que la vie de famille et qui voyage par obligation professionnelle, est fatigué, saturé de concerts et affecté par l’échec de son Concerto n° 4.

Il décide alors de revenir en Europe et se fait construire en Suisse une maison en bois dans la région du lac des Quatre Cantons. Il y est heureux, il compose, travaille au jardin et s’occupe avec tendresse de ses deux petits-enfants, Sophie Wolkonsky et Alexandre Conus.

A partir des années 1930, la santé de Rachmaninov se dégrade. Il fait de fréquents séjours à l’hôpital et connaît parfois des difficultés pendant ses concerts. En 1938, la mort de son plus proche ami russe, Chaliapine, l’affecte profondément.

En août 1939, le climat politique inquiétant qui règne en Europe le fait regagner les Etats-Unis.

Sa dernière composition sera les Danses symphoniques, son ultime testament musical, en 1940.

Il meurt le 25 mars 1943 à Beverly Hills d’un cancer du poumon, quatre jours avant son soixante-dixième anniversaire et quelques jours seulement après avoir été naturalisé américain.

Sources bibliographiques:

Wikipédia

www.rachmaninov.fr

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6 réponses à Les notes bleues de Rachmaninov

  1. Olivier dit :

    Ma nuit sera douce !
    Merci pour ce billet :)

  2. patrick dit :

    Bonjour Elisabethh et merci pour tes nombreux passages, le lien ajouté et le soutien psychologique à distance pour mon blog wordpress à venir !
    j’ai lu avec beaucoup de plaisir cet article consacré à Rachmaninov. je connaissais ce compositeur mais en toute honnêteté assez mal. mes lacunes sont désormais un mauvais souvenir. Ce que j’apprécie c’est l’intelligence avec laquelle tu partages ton savoir et communique ta passion. l’art de composer un article, l’harmonie dans l’alternance entre textes, vidéos et musique est judicieuse et permet de captiver l’attention des lecteurs. un grand moment de découverte et donc de bonheur. un modèle d’article intelligent dont le plus grand nombre devraient s’inspirer.
    merci elisabethh.
    cordialement,
    pat

  3. JF dit :

    Bonjour Elisabethh,

    Juste quelques mots, en vrac :
    – j’aime beaucoup ce blog (et je ne suis pas blogophile en général)
    – j’aime beaucoup ton billet sur « passer son chemin, jusqu’où ? »
    – et malheureusement, le lien « youtube » sur Rachmaninov est rompu… snif…
    Encore merci pour tout !

  4. @JF
    Merci JF de ton passage et de tes compliments, qui me touchent beaucoup.
    Tu fais bien de me signaler que le lien youtube sur Rachmaninov est rompu, je vais tâcher de le remplacer avantageusement…
    A très bientôt.

  5. vono dit :

    Rachmaninov n’est pas mort le 25 mars,mais le 28 mars 1943 peu avant 4h du matin…

  6. Merci de cette précision qui a son importance!

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