Les regrets

On dit qu’il ne faut jamais avoir de regrets.

Et j’acquiesce.

Avoir des regrets signifie qu’à un moment bien identifié, on a hésité, puis on s’est abstenu de faire un acte, de prononcer un mot, d’exprimer un sentiment. Et que quelque temps plus tard, alors qu’il est trop tard, on se demande si on a bien fait de s’abstenir…

Pour éviter d’avoir des regrets, il ne faut pas se repasser en boucle le film de nos non-dits ou de nos non-actes, mais plutôt se dire qu’on fera mieux, en d’autres circonstances.

Donc en règle générale, les regrets sont plutôt vains, et ruinent le moral.

Mais n’y a-t-il pas, chez nous tous, à certains moments de nos vies, des petites choses en apparence anodines, mais qu’on n’assume pas du tout? Des petites lâchetés, ou des petites médiocrités, qu’on regrette encore des années après?

Des actes dont on n’est pas très fier, ou des paroles qu’on aurait aimé n’avoir jamais prononcées?

Réfléchissez à tête reposée.

Et essayez de vous souvenir.

Quel a été, dans votre vie, LE petit fait dont vous n’êtes pas du tout fier, encore aujourd’hui?

Celui auquel vous pensez encore avec honte, tandis qu’une légère coloration rose vous monte aux joues, alors même que vous êtes seul?

Ma petite honte d’enfance m’a récemment empourpré les joues, alors que je feuilletais un livre.

Elle est remontée en une réminiscence familière et diffuse. Alors j’ai posé mon livre, et une nouvelle fois j’ai revu la scène.

J’ai dix ans, et j’arpente les rues de Saint-Germain-des Prés pour un après-midi de shopping avec ma mère. Les années 70 touchent à leur fin, bientôt nous jetterons au feu les sous-pulls en nylon extensible qui gratte, mais pas encore l’Ile aux enfants. Moi j’ai dix ans et j’aime encore…

J’aime aussi passionnément lire, depuis de nombreuses années déjà.

Pour moi ouvrir un livre, c’est ouvrir mon petit monde intérieur à un faiseur d’émotions, dans l’espoir d’y glisser les miennes, et d’en apprendre de nouvelles. Lire, c’est aussi entendre la musique des mots, en les regardant danser dans la phrase.

Et puis je trouve que un mot, ça a une physionomie, presque un physique évocateur. Avec le mot « ventripotent », immédiatement j’imagine le gros mot; le mot « cotonneux » est un joli petit mot doux…

Saint-Germain-des-Prés foisonne, encore aujourd’hui, de librairies avec de vrais libraires à l’intérieur.

Je n’ai absolument rien contre les grands magasins de livres-disques-multimédia-fourretout sur plusieurs étages, je suis même plutôt pour, mais le défilé des vendeurs en gilet rouge me séduit bien moins que la conversation d’un libraire passionné.

Attirée par un livre dans la vitrine, j’entraîne ma mère à la Librairie Apostolat des Editions.

Les rayonnages sont juteux à souhait, ils débordent de découvertes, anciennes ou récentes. Je saisis, je feuillette, je m’exclame, je m’active entre les pages, tandis que ma mère attend patiemment que je fasse un choix parmi dix mille.

« Elle aime beaucoup lire, cette jeune fille, on dirait… »

Celui qui s’adresse ainsi à moi est un vendeur de la librairie, qui observait ma petite frénésie depuis un moment, avec un sourire amusé. J’acquiesce à sa remarque, un peu gênée. Il me demande qui sont mes auteurs préférés, combien de livres je lis par semaine, à quel moment de la journée je préfère lire. Je lui parle de Pagnol et de sa Provence, d’Agatha Christie et de son Hercule, de l’Iliade et l’Odyssée, que je relis en boucle…

« Et ce livre, tu connais? »

Il me tend un petit livre très fin, en format de poche, avec une couverture rose. Je n’en ai jamais entendu parler, pas plus que de son auteur. Le vendeur m’explique qu’il vient de découvrir ce livre, et qu’il a beaucoup aimé. Que sans doute, ça pourrait me plaire.

Devant mon hésitation, il baisse un peu la voix, et me fait une proposition miraculeuse, l’une de celles qu’on ne peut refuser.

« Je vais te prêter ce livre. Tu l’emportes chez toi, tu le lis, et puis tu me le ramènes la semaine prochaine. Tu me diras ce que tu en auras pensé. Et puis la semaine prochaine, tu choisiras n’importe quel livre dans la librairie, tu l’emporteras chez toi, et tu me le ramèneras la semaine suivante. Ce sera notre petit secret… »

Ma mère remercie, et consent à ce petit marché. Nous prenons congé de mon nouvel ami, tandis qu’il me souhaite une bonne lecture jusqu’à la semaine prochaine.

La semaine d’après, nous n’avons pu revenir à Saint-Germain-des Prés, empêchées par un évènement dont je ne me souviens absolument plus. Et la semaine suivante, non plus.

Et puis je n’avais pas osé le dire au vendeur, mais le livre qu’il m’avait prêté, d’entrée, ne m’avait pas attirée.  Alors j’avais un peu traîné à le lire. Etait-ce le titre, dont je ne me souviens plus aujourd’hui, qui m’avait refroidie?. Etait-ce la couverture? Je n’en sais rien, et c’est terrible, car l’attirance immédiate pour un livre tient à si peu de choses.

Je ne suis jamais retournée à la Librairie Apostolat des Editions, et je n’ai jamais rendu le livre au vendeur.

Par la suite, toutes les fois où je suis passée devant, des mois, des années après, je l’ai fait avec honte, en rasant les murs pour ne pas qu’il me voie.

Lorsque un jour, j’ai découvert que la Librairie avait fermé, le souvenir de ma petite trahison s’est installé en moi à jamais, comme une tâche indélébile. Et le simple fait d’imaginer ce que le vendeur a pu penser de moi et de ma désertion, me brûle encore les joues.

La grande fille que je suis devenue, s’attendrit à ce petit méfait.

Mais la petite fille que j’étais, ne se le pardonnera sans doute jamais.

Alain Souchon- Les regrets

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4 réponses à Les regrets

  1. Daniel dit :

    Quelle belle histoire,
    j’avoue que je ne pense jamais à ce qui pourrait m’amener des regrets.

  2. Ninon dit :

    C’est une très belle histoire, une histoire d’enfant… Une très belle histoire…

  3. Patrick dit :

    Bonjour Elisabethh,
    J’ai poussé la porte et je suis rentré chez toi. je m’y sens bien. il règne ici une ambiance intimiste et salutaire. On y respire l’amour des livres et ce désir rare de partager cette passion avec tes heureux lecteurs.
    j’ai lu « les regrets » et le souvenir que tu évoques avec tant de sensibilité porte en lui une grande émotion. cette évocation toute en demi-teinte, pudique et retenue est admirable.
    Des regrets ? oui tout le monde en a…et comme tu l’écris si justement, il faut s’en servir pour s’améliorer…même si certains jours…
    Amicalement,
    PAT
    PS : j’inscris d’ores et déjà ton site à ma liste de liens et à mon module « lectures croisées ».

  4. @Patrick

    Merci Patrick, de tes jolis mots, et de l’accueil que tu as réservé à mon blog et à mes textes sur ton site.
    Pendant longtemps, j’ai cru qu’écrire, acte éminemment solitaire, se suffisait de cette solitude. Et qu’il me suffisait donc d’écrire pour être soulagée de mes mots intérieurs. Puis j’ai changé d’angle, et j’ai entrevu l’autre dimension de l’écriture, celle du partage et de la rencontre, avec les lecteurs évidemment, mais aussi avec d’autres textes, d’autres auteurs. Sans doute l’extrême pudeur, qui, apparemment, caractérise mes textes – on m’a déjà fait la remarque… – était un frein à ce partage.
    En tant que lectrice j’étais boulimique de rencontres avec les auteurs. En tant qu’auteur, j’étais beaucoup trop réservée. J’ai apparemment passé un cap.

    A bientôt, Patrick.

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