L’immortalité

Platon et Aristote

« Maman, tu aimerais être immortelle ? », m’a demandé mon fils il y a peu.

Ce genre de question, posée dans un contexte anecdotique, dans le même ordre d’idées que « tu me donnerais combien si tu gagnais l’Euromillions ? », ou « tu préfèrerais perdre un bras ou une jambe ? » (oui, mon fils pose des milliers de questions de cet ordre…), n’a pas appelé, je l’avoue, de réponse très détaillée de ma part.

Je me suis contentée de répondre selon mon ressenti immédiat, à savoir que je détesterais être immortelle, car je ne supporterais pas de souffrir indéfiniment de la perte des gens que j’aime.

Mais peu de temps après, le sujet s’est à nouveau présenté à moi, en lisant l’excellent Psycho Magazine, qui consacre ce mois-ci tout un dossier à la question de l’immortalité.

Alors, sérieusement, pour ou contre l’immortalité ?

On connaît la position du génial rouquin névrosé sur le sujet :

« Je ne veux pas atteindre l’immortalité grâce à mon oeuvre. Je veux atteindre l’immortalité en ne mourant pas.» (Woody Allen)

Mais bien avant lui déjà, la question de l’immortalité a taraudé l’homme avec moins d’humour, mais tout autant de désespoir sous-jacent. L’homme naît avec la conscience du caractère éphémère de la vie, et de sa fin irrévocable.

Dans la mythologie grecque, Pandore fut créée sur l’ordre de Zeus, qui voulait se venger des hommes pour le vol du feu par Prométhée. Elle fut ainsi fabriquée dans de l’argile par le dieu de la forge, Héphaïstos. Athéna lui donna la vie, lui apprit l’habilité manuelle et l’habilla. Aphrodite lui donna la beauté, Apollon le talent musical et Hermès, dieu de la guerre,  lui apprit le mensonge et l’art de la persuasion.

Pandore

Zeus offrit la main de Pandore à Épiméthée, frère de Prométhée. Bien qu’il eût promis à Prométhée de refuser les cadeaux venant de Zeus, Épiméthée accepta Pandore. Celle-ci apporta dans ses bagages une jarre mystérieuse qui lui était interdit d’ouvrir, et qui contenait tous les maux de l’humanité, notamment la Vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, le Vice, la Tromperie et la Passion, ainsi que la Crainte.

Une fois installée comme épouse, Pandore céda à la curiosité et ouvrit la boîte, libérant ainsi les maux qu’elle contenait. Elle referma la boîte trop tard pour les retenir, et seule la Crainte, plus lente à réagir, y resta enfermée.

L’une des interprétations de ce mythe est que Pandore, en refermant la boite sur la Crainte (ce mal étant également interprété comme l’attente irraisonnée de quelque chose), a délivré l’humanité de la crainte perpétuelle de ses maux à venir, et de l’obsession de la mort.

Alors est-ce pour se consoler de la certitude de la mort physique, que la croyance en l’immortalité de l’âme, présente dans les civilisations polythéistes et monothéistes les plus anciennes, s’est enracinée dans la conscience humaine ? En d’autres termes, si nous croyons à l’existence d’une vie après la mort, est-ce la seule parade que nous ayons trouvée à notre mort ? Est-ce le signe de notre ultime impuissance ?

A noter que la question de l’immortalité est universelle. Elle concerne toutes les civilisations, aussi reculées soient-elles les unes des autres.

Ainsi il existe un très joli mythe chez les Aborigènes d’Australie, qui croient que leurs héros ancestraux du Temps du Rêve, vivaient éternellement. Mais du fait de la cupidité, de la bêtise et de la rancune, l’humanité perdit le don d’immortalité. Seuls le conservèrent la lune, qui croît et décroît chaque mois, et le crabe, qui se débarrasse indéfiniment de son ancienne carapace avant d’en faire pousser une nouvelle.


Art aborigène

Ceci n’est pas une étude ethnologique et historique des mythes à travers les lieux et les âges.

Par conséquent, je cesse là mes énumérations savantes. Et je reprends la question subversive qui me subversait plus haut.

Est-ce pour se consoler de la certitude de la mort physique, que la croyance en l’immortalité de l’âme, présente dans les civilisations polythéistes et monothéistes les plus anciennes, s’est enracinée dans la conscience humaine ? Si nous croyons à une vie après la mort, est-ce la seule parade que nous ayons trouvée à notre mort? Est-ce le signe de notre ultime impuissance ?

A brûle-pourpoint, je serais tentée de répondre très simplement oui à ces dérivés de la même question.

Et en même temps, il serait bien trop simple de répondre que oui, l’homme est tellement trouillard, que pour se soigner il s’est imaginé une âme immortelle.

Mais en réalité, simple ou pas, la question n’est pas là. Elle serait plutôt : si l’homme a si peur de mourir qu’il s’invente une âme, et croit en des mythes improbables, c’est que fondamentalement, il aimerait être immortel, non ?

Retour à la case départ, et à la question de mon fils.

Et essai très sérieux pour y répondre.

J’évacue d’emblée l’hypothèse selon laquelle je serais la seule immortelle de la bande, car je maintiens que la mort des autres me serait insupportable.

Prenons alors l’hypothèse de l’immortalité collective. Que ferais-je, que ferions-nous tous, de notre vie terrestre éternelle ?

Vivre éternellement, ce serait, au bout du compte et d’un temps indéterminé et propre à chacun, courir sans cesse une après l’envie.

Car si la vie était illimitée, où trouverions-nous la force de maintenir allumée en même temps que nous, l’étincelle de la passion, celle de l’ardeur de découvrir, celle de la curiosité ?

Certes, tant que l’étincelle durerait, la source des émotions dues à l’amour, au plaisir, à la beauté, à la connaissance, serait intarissable. Mais ensuite ? Que se passerait-il quand serait atteint le point de non-retour, quand surviendraient la lassitude et l’angoisse face à toute cette éternité qui nous attend encore ?

En posant ces questions, déjà, j’ai ma réponse.

Car pour moi, être en vie, ça n’est pas une question d’éternité, mais d’envie.

Le jour où plus rien ni personne n’éveillera ma curiosité, le jour où la musique ne s’insinuera plus entre le réel et moi, le jour où les mots seront vides de sens, le jour où rire d’un rien et de tout sera insurmontable.

Alors ce jour là, mortelle ou non, j’aurai laissé s’éteindre l’étincelle de vie.

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7 réponses à L’immortalité

  1. wouf dit :

    Ton copain névrosé a aussi dit :
    L’éternité, c’est long, surtout vers la fin.

    Sérieusement, quand on a tout gouté, tout lu, tout bu, tout aimé, tout craint, tout mangé, tout pardonné, tout chanté, tout fumé, tout regretté, tout fait, tout défait, tout refait, on doit rudement se faire ch.

  2. ninon dit :

    En te lisant, je me rappelle du caractère éphémère de la vie, que j’oublie (et je traîne et je perds du temps), et je me dis : vite, j’ai tant de chose à faire !!!

  3. @wouf

    Et il a aussi dit: « Je ne sais pas s’il existe une vie après la mort, mais au cas où, je vais prendre des sous-vêtements de rechange. »

    Tu as raison, si un jour on estime avoir tout accompli, mieux vaut ne plus être là pour le constater…

  4. @ninon

    Tu as raison Ninon, mais sans doute faut-il trouver le juste équilibre entre le temps pour soi, pour se poser, qui n’est jamais une perte de temps, et l’ardeur à faire les choses…

  5. gdblog dit :

    vaste sujet que l’immortalité… mais chaque seconde n’est-elle pas immortelle en soi du fait de sa seule existence ?
    Plus prosaïquement j’ai (enfin!) répondu à ton tag littéraire (http://gdblog.over-blog.com/article-24541693.html),
    A bientot,

  6. @gdblog

    C’est sûr que selon l’angle où on se place, le temps est infiniment court ou infiniment long!

  7. Kangstak95 dit :

    Juste un petit mot pour vous signaler qu Hermes est le messager des dieux , le dieu de la guerre c est Ares

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