L’important, c’est le chemin.

Lao Tseu

« Il y a des trésors dans tout ce que tu fais. Et c’est cette confiance dans un processus qui te dépasse à un moment donné, qui donne toute leur puissance aux choses. C’est pour ça que mes exigences sont très élevées par rapport à toi, et que tu vas encore me scotcher. Il y a des cadeaux quand on regarde les images, et d’autres encore quand on les monte. Moi aussi, je vis avec Jacques Haïk depuis longtemps. Il m’a appris déjà beaucoup, et je sais qu’il a encore beaucoup à me donner. » (Orson Welles*)

Ainsi, la barre est mise très haut. Scotcher un metteur en scène lorsqu’on essaie juste de parler vrai, et même lui concocter des surprises au montage, c’est peut-être la demande la plus inattendue qui puisse se faire en ce moment. Mais je commence à comprendre comment travaille Orson Welles, ce fou chantant, cet exalté qui cherche en permanence la magie dans le détail et le sens dans la lumière. Parfois il en trouve un rayon, dans une fulgurance quasi mystique. Derrière la caméra braquée sur moi, il jette un oeil dans la petite lunette , présente le front soucieux du doute et le nan…pas là…de l’insatisfaction, puis cherche une idée salvatrice qui le sortirait de l’ornière. Ornière que, je précise, lui seul est à même de voir et de mesurer.

Orson Welles bouge le pied de la caméra de quelques millimètres, regarde à nouveau dans la petite lunette et oooooooooh merveille!  Ainsi soit-il, la solution est là, le plan est magnifique, le décor sublimé, et c’est là, c’est là, c’est là, à quelques millimètres de l’endroit précédent, que se trouve le salut. Etonnant non? Extra-ordinaire, surtout. Extra-ordinaire, signifie au delà de l’ordinaire. Orson Welles, dans le film que nous faisons sur la saga Jacques Haïk , ne veut que le meilleur, et il l’obtiendra parce qu’il ne sait pas voir autrement.

Jacques Haïk le producteur était un montreur de rêves, et pour tenter de retrouver son univers au plus juste, il fallait bien chercher le meilleur. Etonnant travail, que celui du metteur en scène à la recherche du meilleur de ce que donnera la prise, réalisée en plusieurs plans séquences**.

Orson Welles me rappelle la substance de ce que j’ai à dire dans la séquence, et me prie de le dire avec mes mots, seulement mes mots articulés comme je veux (et/ou comme je peux) car mon texte n’est pas écrit. Caaaa tourne.  Je déploie ma somme de mots, je tâche de les ordonner avec une certaine cohérence, je réussis à faire trois ou quatre phrases articulées, je n’oublie  même aucune syllabe des deux ou trois mots-clés, je sue intérieurement mais je souris.

On couououpe. Orson Welles sourit aussi, mais une ombre imperceptible entrave son sourire. Enfin, pas totalement imperceptible, l’ombre, puisque je l’ai perçue. Et ça tombe bien, je suis d’accord, je le sens aussi. Les mots étaient là, intelligibles, la voix audible, le fauteuil en place,  les jambes croisées bien comme il fallait dans le champ, et pourtant il faut refaire la prise. Comment dire…C’était pas mal, mais ça n’était pas suffisant. Je souris à nouveau. Je sais ce qu’Orson Welles va me dire dans un moment, et d’ailleurs il me le dit: « C’était bien…bien…Mais tu vois on va la doubler par sécurité. »

(Je digresse sur la notion de doublage selon Orson Welles. C’est drôle, mais j’arrive à distinguer lorsqu’il s’agit d’un vrai doublage de prise,  par peur de manquer, ou d’un  faux doublage  diplomatique…)

Donc nous refaisons la prise, et nous avons bien raison. Parfois les prises peuvent s’enchaîner sur le même thème, dans une sorte d’escalade du pire avant le moment de grâce sorti d’on ne sait où. Et lorsque ce moment arrive, nul besoin de diplomatie.  Soudain la séquence est dans la boîte, alors qu’une minute auparavant rien ne pouvait le laisser présager. Dans l’aventure de La Bobine, notre chemin est constellé de moments précieux, et de véritables pépites. Si nous sommes attentifs à les recueillir toutes, le résultat sera à la hauteur de nos espérances les plus folles, et même au-delà.

Je ne conclue pas sans admettre  que parfois, dans ces Bulles de tournage, je me laisse emporter par un lyrisme quelque peu excessif.  C’est juste que c’est joyeux, un tournage comme celui-là et que moi, la joie me rend lyrique à l’écrit…Il n’en demeure pas moins, pour revenir au côté terre-à-terre de l’aventure, que le film avance à grandes foulées, et que mon enquête est lancée. (Enquête, oui.)

Nouvelle Bulle à suivre,  si je veux.

* Claudine Bourbigot, la réalisatrice de la Bobine, est une jeune femme fluette  et dépourvue de barbe. Pourtant il y a du Orson Welles en elle, puisque Orson Welles passe un peu pour l'archétype du metteur en scène exigeant et inspiré.
** Plan séquence.  J'aime bien la ramener et faire celle qui a tout compris en technique cinéma.
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