Passer son chemin…jusqu’où?

doisneauladentDoisneau, la dent

Je flânais dans le Monop de ma ville, à une heure de grosse affluence.

Et c’est arrivé sous mes yeux, et donc également sous ceux de la foule de dames bien comme il faut, qui affluaient…

Une jeune femme s’est soudainement mise à hurler contre les deux petits garçons âgés de trois ou quatre ans, qui l’accompagnaient, puis s’est violemment jetée sur l’un d’eux, en lui assénant une duo coup de poing-coup de pied, sur le visage et dans le ventre. Le petit avait eu le malheur de lui adresser la parole pendant qu’elle était au téléphone, ce « sale petit con », cette « petite pourriture »

La dame comme il faut qui se trouvait géographiquement la plus proche d’elle, s’est écartée prestement pour ne pas recevoir le coup de pied à la place du petit garçon, puis s’est éloignée encore plus prestement, l’air hautement indigné par tant de vacarme.

Moi je n’ai pas réfléchi. Souvent, il m’arrive de réfléchir à toutes sortes de bizarreries plus ou moins intéressantes. Mais là, pas une demi-seconde je n’ai réfléchi à la situation, j’ai eu une réaction épidermique.

J’ai invectivé la furie avec un « Non mais, vous êtes pas dingue, vous? »

J’ai dû la vexer.

Le visage haineux, elle s’est approchée de moi très près, de plus en plus près, bien au-delà de ma distance de sécurité, l’insulte aux lèvres, visiblement prête à en découdre.

– De quoi tu te mêles connasse, hein? Je fais ce que je veux.

– Ben non, vous ne faites pas ce que vous voulez, vous n’avez absolument aucun droit de cogner ces enfants. Et décollez-vous de moi, vous n’avez pas non plus le droit de vous approcher de moi comme ça.

Soudainement confronté à une situation potentiellement explosive, voire dangereuse, nul ne sait comment il va réagir. S’il va répondre ou non. S’il va lâcher prise, ou au contraire, insister.

Et on ne se connaît, en pareille situation, que lorsqu’on y est confronté, jamais avant. Moi, j’ai pu constater, à plusieurs reprises déjà, que face à l’injustice ou à l’outrage immédiat, sans réflexion aucune, je me refusais à lâcher prise.

La furie a reculé de mon espace de sécurité. Mais elle a continué de me hurler dessus, tandis que les deux petits garçons, sans un bruit, étaient partis se mettre hors de sa portée juste en face, au rayon cosmétiques.

– De quoi tu te mêles, hein, de quoi tu te mêles? répétait-elle avec hargne. Je fais ce que je veux avec mes enfants.

La scène et les hurlements hystériques ont attiré le vigile du magasin, tandis que les dames bien comme il faut continuaient de passer, scandalisées.

L’air sévère, il s’est entreposé entre nous deux, m’a dévisagée de haut en bas, et a eu ces mots dont je ne me remets toujours pas.

– Laissez-la, m’a-t-il dit. Laissez-la, ce sont ses enfants, elle fait ce qu’elle veut.

La furie a eu un air de triomphe.

– Ben oui, a-t-elle enchéri, c’est ce que je dis, ce sont mes enfants. Et je fais ce que je veux avec eux.

– Vous avez le droit de les tabasser parce que ce sont vos enfants?

Elle a eu l’air sincèrement indigné. Les tabasser? elle? où ça? quand ça?

-Tiens, a-t-elle ajouté en allant chercher l’un des petits garçons toujours blotti contre le comptoir de rouges à lèvres. Il a l’air tabassé, lui? Il a l’air de pleurer?

Le petit bonhomme ne pleurait pas. Il ne disait pas un mot, se laissant trimbaler sans ménagements. Mais son regard résigné m’a transpercé le coeur.

– D’ailleurs, a continué sa mère, je suis sûre que t’as pas d’enfants, toi. Sinon tu comprendrais.

Le vigile a enfoncé le clou. « Allez, m’a-t-il dit. Laissez-la. Ce sont ses enfants, ça ne vous regarde pas. Elle fait ce qu’elle veut. »

Je me suis enfoncée dans le magasin, bouleversée.

Etais-je plus bouleversée par la violence et la maltraitance de cette jeune mère, ou par la légitimation de son comportement par le vigile?

Qu’est-ce qui était le plus choquant? L’indifférence de la foule bien comme il faut, ou le fait que ce soit moi la coupable, coupable de ne pas passer mon chemin comme tout le monde?

Bien sûr, je n’allais pas, à moi seule, éradiquer la violence de cette mère, ni même aider ses petits garçons. Mais la voir faire, et ne rien dire, n’était-ce pas lui envoyer un message faussé, celui que son comportement était acceptable?

Combien de silences ont été aussi responsables que coupables de drames?

Ultime ironie de la situation, le soir même, sur France 2, était diffusé un reportage sur les bénévoles du 119, le numéro d’urgence de l’Observatoire de l’Enfance en Danger.

La première assistance de l’enfance en danger, c’est de ne pas passer son chemin.

C’est s’émouvoir, encore et toujours, face à l’indifférence et à la bêtise. Pour que soit bannie, à jamais une argumentation aussi inique que « elle fait ce qu’elle veut, ce sont ses enfants. »

Comme souvent lorsque je suis secouée, une musique rejoint d’elle-même mes émotions.

Alors je dédie celle-ci aux deux petits bonshommes du Monop.

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Willy Ronis, la baguette

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4 réponses à Passer son chemin…jusqu’où?

  1. Sammy dit :

    Je partage ton indignation et ta colère, mais je dois avouer que je ne sais pas si j’aurais eu le courage d’intervenir directement. Peut-être aurais-je averti le vigile ? Quant on voit le résultat…

    J’ai travaillé dans une grande surface pendant deux ans, et je peux catégoriser les « mauvais » parents (tout est relatif) en deux grandes catégories : ceux qui traitent leurs enfants comme des objets ou comme des animaux (je veux dire, comme des animaux lorsqu’on aime pas les animaux…) ; et ceux qui les laissent tout faire, et qui s’en prennent plutôt au malheureux vendeur/employé qui aurait la mauvaise idée de dire quoi que ce soit au chérubin… Je me souviens ainsi avoir été secoué comme un prunier par le grand-père d’un bambin de 2-3 ans, auquel j’avais expliqué, avec toute la douceur possible, qu’il ne fallait pas mettre les chaussures dans la bouche, que c’était sale en plus… Une erreur à ne pas commettre !

    Et c’est là que ma mésaventure rejoint ton témoignage : les enfants des autres, il ne faut rien leur dire, que ce soit pour les protéger, les avertir, ou les informer, les parents (bons ou mauvais) ne supportent pas que quelqu’un d’autres qu’eux s’occupent de leur progéniture, à plus forte raison quand ils se rendent compte qu’ils sont en tort et qu’ils ont été pris en situation de carence éducative, si tu me passes l’expression.

    Cela dit, ton témoignage me laisse assez désemparé, seul avec mes questions, qui sont sans doute les mêmes que les tiennes : dans quelle société vivons-nous ? Comment cette mère a t-elle été elle-même éduquée pour en arriver là ? (je ne pense pas seulement à sa façon de maltraiter ses enfants, je pense aussi à sa violence, tant verbale que physique) Et comment faut-il réagir devant une telle situation ?

  2. @Sammy

    C’est exactement cela, Sammy: après la colère, je me suis sentie désemparée, et surtout impuissante.
    Et il est vrai que les gens prennent particulièrement mal le fait qu’on intervienne dans leur « éducation », surtout lorsque elle est déficiente. Dans l’exemple que tu décris, ceci est particulièrement criant!

    Mais dans la situation que j’évoque, il s’agissait de violence physique et verbale, ça allait bien au-delà de l’éducation. Se pose alors le problème de notre responsabilité à tous, face à l’intolérable. Doit-on laisser faire, puisqu’on n’y peut rien, ou au contraire ne doit-on pas cesser de dénoncer, car se taire c’est être coupable, et faire preuve d’aussi peu d’humanité que le coupable principal?
    En théorie, la société ne s’y trompe pas, puisqu’est bien prévu le délit pénal de non-assistance à danger, ou encore, de non-dénonciation de crimes.

    Mais trop souvent, en théorie seulement…
    Nous avons donc un devoir moral et social, de ne pas nous taire, il me semble.

    Bien à toi.

  3. Flannie dit :

    Mon dieu ! Je serai devenue folle à ta place ! En général, je ne réfléchis pas. Je me jette dans la mêlée. Tu as eu raison de t’interposer. Dans le magasin près de chez moi, le personnel ne laisse pas passer ce genre de comportement.

  4. Joel dit :

    tu n’as eu que trop raison de t’interposer. aucun regret à avoir, ta colère aurait se reorner contre le vigile du monop, cela t’aurait soulagée, je pense.

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