Raphaël Haïk, conteur d’émotions

 

« Le Miroir »

Avez-vous déjà rencontré un homme-orchestre ?
Si oui, vous êtes vernis.
Si non, tentez votre chance auprès de Rémi Bricka, entre deux dates de sa tournée avec Julien Doré.

Réflexion faite, sautez la case Rémi Bricka, et venez à la découverte de Raphaël Haïk, un vrai touche-à-tout auquel il ne manque que la grosse caisse.

Raphaël est trentenaire, ingénieur de talent, photographe d’émotions, comédien d’improvisation, et il exerce ces trois activités, qui sont aussi trois passions, avec autant de sérieux que de dérision.

Au cours d’un dîner fruité, il m’a raconté son univers coloré.

 

« EH   Raphaël, j’imagine qu’on a dû te poser la question assez souvent mais j’assume, est-il nécessaire de faire des études d’ingénieur pour être photographe ? Ou si tu préfères, faut-il être un bon photographe pour être un ingénieur visionnaire ?

RH   Heureusement qu’il ne faut pas être ingénieur pour être photographe !
Moi en tous cas, je suis photographe à l’origine, par simple mimétisme. J’ai commencé parce que mon père avait un appareil, alors je voulais faire comme lui. Au début, je prenais des photos par jeu, et je les entassais dans des boîtes à chaussures.
C’est venu un peu plus tard en tant qu’activité artistique, mais quand ça vient en tant que tel, ça doit s’exprimer. En fait, on peut dire que le goût de la photo en tant que moyen d’expression artistique, est venu chez moi par explosions successives.

EH   Tu as donc toujours fait de la photo, ce n’est pas le numérique qui t’a amené à la photo ?

RH   Non, les prémisses de la passion ont commencé bien avant le numérique. Pendant mes études, je sortais pendant des longues soirées seul dans Paris, pour faire des photos. Je faisais des tirages, et je les agrandissais moi-même, ça me permettait de passer des heures à ne pas réviser mes examens. (Il rit de son rire tonitruant)

Lors de l’exposition que j’ai présentée dans le cadre des Ateliers d’Artistes de Belleville en mai dernier, j’ai mélangé une série de thèmes différents, pris à différentes époques, aussi bien argentiques que numériques, et je me suis rendu compte qu’au fond, même si les séries étaient très différentes, il y avait une véritable unité que je n’avais pas soupçonnée.

EH   Quand es-tu passé au numérique alors ?


RH   En l’an 2000. J’étais en Angleterre et j’ai acheté mon premier appareil numérique, un Canon G1, avec 3 millions de pixels, ce qui était beaucoup à l’époque. Cet appareil avait un écran pivotant, qui donnait des angles de vue incroyables, rappelant ceux des photographes des années 50. En deux ou trois semaines, j’ai fait des centaines de photos, que j’ai postées ensuite sur mon site internet. Elles ont cartonné sur les blogs, c’était très gratifiant pour moi.

EH  Peux-tu me parler de ta formation et de parcours professionnel ? En quoi est-ce de près ou de loin relié à la photo ?

RH   J’ai fait maths sup, maths spé, puis des études d’ingénieur Télecom. J’ai exercé des métiers de consultant en France et en Europe, et je travaille actuellement pour un grand laboratoire pharmaceutique français.
J’adore mon boulot, même s’il n’a en soi aucun lien avec la photo, si ce n’est le caractère parfois technique que ça demande. Humainement, je trouve très intéressant d’avoir à convaincre pour faire passer des idées, des projets, en fait ça m’amuse beaucoup.

EH  Tout t’amuse, non?

RH  (il rit encore de son rire énorme) Oui c’est vrai. J’ai une distanciation générale par rapport aux choses, même au boulot. Cela dit, je n’ai pas manqué d’exporter mon activité de photographe sur mon lieu de travail…Le département dans lequel je travaille est dirigé par un type génial, qui m’a commandé plein de photos pour la boîte. J’ai même fait un poster de tous les employés, qui a été affiché sur le lieu de travail, et distribué à chacun. Et puis surtout, j’ai pu faire une exposition itinérante de ma série sur le Vietnam, « Le Dragon », et cette exposition a été accueillie sur presque tous les sites de mon groupe.

 « Parole »

EH   Par rapport à une activité d’écriture, qui est plutôt une activité d’intériorisation de l’extérieur, puis d’extériorisation à nouveau, dirais-tu que la photographie suit le même flux intérieur-extérieur?

RH   La photo est complètement intérieure aussi, tout en se nourrissant bien sûr de l’extérieur. C’est une activité très pulsionnelle. Les photos qu’on prend quand on se balade, par exemple, on les prend en rafale sans avoir conscience de pourquoi elles nous plaisent. Au Vietnam il y a deux ans, j’ai pris 4000 photos sans savoir pourquoi.
Ensuite, lorsqu’on trie, on commence par jeter les ratées. Puis au fil des écrémages successifs, il en reste une petite poignée, un concentré de concentré de tout ce qui reste, la substantifique moelle en fait. Et au bout du tri, on finit par avoir un accès direct à ce qu’on cherchait au début sans le savoir, et c’est véritablement l’accès direct à notre inconscient. Comme dans une analyse, on est spectateur de ce qu’on découvre au final. Quand je prends des photos, j’expose mon intérieur, alors forcément je prend des risques.

EH   En fait, dans tout ce que tu dis là, on sent bien sûr le fils de maman- psy (de psychiatre-psychanalyste, et non de psychopathe, comme Raphaël me demande de préciser…). Toi tu as véritablement baigné dans un environnement où la verbalisation est importante. Alors dirais-tu que la photo, travail éminemment silencieux, est un petit contrepied à toute cette verbalisation ?

RH   Il est vrai que tout ce que je n’exprime pas par la parole, je l’exprime beaucoup par la photo. Mais au fond, verbalisation ou pas, s’exprimer par l’image procède exactement de la même démarche qu’un travail psy. Cela étant, il faut que je te dise quand même que je ne fais pas de photo pour faire mon analyse !

EH   Alors pourquoi fais-tu de la photo, au fond ?

RH  Avant tout, je fais de la photo pour moi, parce que je regarde les choses différement quand j’ai un appareil entre les mains, ça me permet d’avoir du recul. Quand j’ai mon appareil prêt à déclencher, et que mon esprit est « en mode photo »,  je regarde, j’analyse, je scrute, je cherche, et je déclenche…. sans but précis… en laissant faire mon instinct. Et je regarde avec fébrilité le résultat pour voir ce que ça rend, s’il y a une photo qui sort du lot.

C’est ce résultat que je montre, c’est du concentré de jus d’instinct.

Et puis je suis à la recherche de « la belle photo », de la photo forte. Je veux partager, donner aux gens les photos qu’ils aiment, qui les font vibrer, c’est très valorisant. L’un de mes slogans préférés, c’est « You can see more with one eye than with two » (on peut voir plus avec un œil qu’avec deux). Partager et être reconnu, c’est aussi le but de toute démarche artistique.

EH   Qu’est-ce qui t’inspire le plus ? Comment travailles-tu ?

RH   Ce qui m’inspire, ce sont toujours les émotions. Celles que dégagent les gens rencontrés au cours de mes voyages, mais aussi n’importe quelle émotion, l’humour bien sûr, mais également la tristesse.
Par exemple, je ne prends presque jamais un paysage seul, ça ne m’inspire pas. Mais si dans ce paysage, il y a un petit personnage dessus (comme sur l’une des premières photos que j’ai vendues), alors là le personnage et le paysage véhiculent une émotion et racontent une histoire.

Je détourne aussi beaucoup les objets de leur sens premier, comme par exemple dans une série que j’ai fait en 1997 sur les chaises.

 

« Les vieux amants »
En réalité, dans toutes mes photos, je suis dans la construction d’histoires.
Ma série sur le Vietnam est d’ailleurs complètement construite comme l’histoire de mes émotions ressenties.

EH   Qui sont tes grandes références en matière de photo ?

RH   Les premiers qui m’ont inspiré, ce sont Brassaï et Cartier-Bresson. Brassaï pour ses photos de Paris la nuit, et Cartier-Bresson parce que ses voyages sont magiques. Et comme Cartier-Bresson, je ne retouche pratiquement jamais mes photos. Dans les anciens, j’aime aussi beaucoup Eliott Erwitt (né en 1928) et ses photos à hurler de rire.(http://www.elliotterwitt.com/lang/fr/index.html)

Parmi les photographes plus contemporains, je peux citer un allemand, Andreas Gursky, Martin Parr, notamment ses séries sur les Américains moyens, sur les touristes dans les musées, Jeff Wall et aussi d’autres moins connus comme Philippe Gronon (né en 1964)…

EH   Raphael, tu es également comédien d’improvisation (tu pars d’ailleurs bientôt à Atlanta avec deux compères faire un spectacle d’improvisation NDLR en anglais, s’il-vous plaît !), parle moi de cette activité spécifique et comment, une fois de plus, faire le lien avec celle de photographe ?

RH   Au début, je voulais faire du one-man show. J’adore ce que fait Gad Elmaleh, par exemple. J’ai une vraie passion pour le one-man show, mais apparemment c’est une passion à sens unique, car c’est surtout moi qui l’aime…(rire énorme)
Puis en 2004 j’ai eu une révélation pour le théâtre d’improvisation. Un ami m’a emmené voir la Lifi (Ligue d’Improvisation Française), et j’ai trouvé ça absolument génial. Alors je me suis lancé à fond là-dedans, au point de prendre deux ans de cours, qui m’ont permis de faire deux ans de spectacles sur scène.
Dans l’improvisation, on saute sur scène et on invente une histoire.
Alors tu vois, c’est comme la photo, c’est exactement la même démarche d’inventer des histoires.
Tu me demandais quel était le lien entre les deux…C’est ça le lien, toujours le même, la construction d’histoires. Et de ce lien, j’en ai pris conscience il y a un an à peine, quand je me suis mis à réfléchir sur mon parcours de photographe.

EH   On en revient donc à l’unité dont tu parlais au début…

RH   Exactement, tout se rejoint et finalement, tout est cohérent.

EH   Quels sont tes projets ?

RH   Je peux te parler de mes projets immédiats, les autres sont un peu plus flous.
Du 3 au 30 septembre 2008, j’expose à la Galerie Associative, 13 rue du Cambodge à Paris 20ème. Cette exposition s’intitule Family Business, et présente des objets qui ont une âme et qui me parlent, tout en racontant l’histoire d’une famille.

Ces objets sont très divers et très familiers (il y a une théière, une brouette, des pâtes alimentaires, des poubelles, et même la grande Arche de la Défense), mais ils ont un très grand pouvoir de personnification.
L’impression générale de cette histoire est une impression de malaise et d’angoisse, toutes les photos sont des objets-personnages qui peuplent un univers pesant. Je te rassure, comme je ne peux pas faire autrement, il y aura quand même de l’humour, de l’ironie, et de l’espoir…

 

« Tante Alice »
Mais de façon générale, ces photos sont très métaphoriques, elles ressemblent à des cauchemars d’enfants, quand les objets familiers deviennent sources d’angoisse.
Cette exposition s’inscrit malgré tout dans la lignée des histoires que je fabrique, mais la dimension d’angoisse, qui n’était pas délibérée au départ, est ajoutée par rapport à ce que je fais d’habitude.

EH   Je crois qu’on va tous courir se faire peur en septembre rue du Cambodge…Bon j’ai une dernière question pour toi, et elle est cruciale.
On se connaît depuis un certain temps tous les deux…mais ce que j’ignore, c’est si tu sais toujours marcher des heures sur le sable avec des palmes…

RH   Ca peut s’improviser…Non en fait la seule explication que je trouve, c’est qu’à l’époque mon frère Greg et moi étions fascinés par l’Homme de l’Atlantide…

 « 

Précipitez-vous sur le site de Raphaël (lien dans la blogoliste).

Vous pouvez aussi le contacter par mail, il est possible qu’il vous réponde…(raphaelhaik@gmail.com)

 

 

 

 

 

 

 

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Une réponse à Raphaël Haïk, conteur d’émotions

  1. dani dit :

    Je fais le 1er commentaire? Pourquoi pas…
    Il me semble que lorsque 2 artistes d’une telle sensibilité et d’un tel talent se rencontrent, interviewer et interviewee, bien que ne maitrisant pas le même art, il ne peuvent que susciter l’intérêt, la curiosité et la sympathie. On a envie qu’ils continuent de faire ce qu’ils font si bien: faire plaisir en écrivant, en photographiant la vie…

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